Où j’en suis avec mon intermédiation

Prologue

Ce texte s’est construit dans une temporalité particulière. Il émane d’une correspondance entretenue avec Régis Garcia et Pascal Nicolas-Le Strat en amont de la journée du 7 avril 2018, journée organisée à Bricologis sur la thématique de l’intermédiation. L’écriture du texte s’est faite en grande partie quelques jours avant cette journée, je l’ai ensuite reprise dans la perspective d’une publication dans la présente revue. La fin de cette écriture a été rendue difficile, d’une part par le décalage entre les contextes d’écriture (avant et bien après la journée) – j’ai volontairement conservé dans l’écriture ces deux temporalités parce qu’elles me permettent également de faire trace et de donner accès la construction du texte – , d’autre part du fait de l’écriture d’un second article à six mains, avec Régis Garcia et Olivier Noël, que vous trouverez dans ce même numéro de la revue. Les deux articles résonnent nécessairement l’un et l’autre. Ils marquent l’ouverture d’un chantier collectif autour de cette notion.

Le présent article, s’il semble que j’en sois le seul auteur, s’est écrit avec l’ensemble des auteurs, des personnes appartenant aux collectifs ou ayant participé aux moments cités dans ce texte. J’essaye, dans cet article, de me détacher d’un réflexe de définition. En cela, il s’inspire des lieux intermédiaires, lieux de création, terrains de recherche et d’expérimentation, où les tentatives pour les définir sont souvent infructueuses, tant leurs réalités échappent à l’observation et nécessitent qu’on prenne part à l’action pour les comprendre un peu mieux. De cette façon, il m’a paru préférable de vous raconter mon (jeune) parcours avec la notion d’intermédiation, de l’intérieur, plutôt que de me borner à vous en livrer une définition qui aurait nécessairement été incomplète.

INSTITUTION

J’ai en tête une conférence à l’Institut d’Études Politiques de Lyon à l’automne 2017 dont l’intitulé était « À quoi sert la sociologie ?». Les deux protagonistes s’étaient livrés à un combat de coqs, nous offrant à leur insu, et pour toute réponse à l’intitulé, un décevant : «  À rien ». Les deux sociologues n’avaient alors ni su transmettre le contenu de leurs travaux, ni partager un semblant de réflexivité et de travail d’objection rendus possible par leur rencontre, préférant travailler à faire exister la controverse. La controverse fait partie de l’histoire des sciences sociales, dans mon imaginaire elle correspond à l’équivalent du clash dans le milieu du Rap, le haut lieu de la punchline universitaire. C’est l’espace de rivalité qui anime le milieu et le fait exister médiatiquement. J’assistais, ce jour-là, à sa mise en scène. J’y retrouvais le décor classique de l’amphithéâtre avec la position frontale délimitant l’espace alloué aux spectateurs et aux acteurs ou, pour le dire autrement et de façon toute aussi biaisée, aux apprenants et aux sachants. S’était alors dessinée une arène avec son lot de violence symbolique aux effets physiologiques que beaucoup d’entre nous connaissons.

Dans mon cas, et en tant que chercheur en sociologie politique, comment est-ce que je me suis situé et me situe encore aujourd’hui dans cette arène ? Pourquoi n’ai-je pas levé la main pour dire ce que je pensais tout haut ? Peut-être parce que je tremble dès qu’il faut prendre la parole et que mes propos d’une incroyable clarté dans ma tête se transforment en mêlasse de phrases incompréhensibles et ennuyeuses une fois le micro en main. J’ai aussi appris à me connaître et à savoir que, lorsque je ne parviens pas à prendre la parole, c’est qu’il n’est peut-être pas indispensable d’intervenir.

Il y a pourtant des cadres où je finis par m’exprimer, où le nœud au ventre se dissipe, pour finalement prendre la parole plus sereinement et simplement Ces espaces ne sont pas surinvestis de dispositifs de communication non violente mais ils s’inscrivent dans des temps plus étirés, sont plus restreints en nombre de participants, ouvrant des possibles pour les personnes qui s’y trouvent. Cela joue notamment sur la distribution de la parole, de l’écoute et des corps dans l’espace. Sans parvenir à s’effacer, la puissance des rôles tend à diminuer, laissant un peu plus de place à l’expression et au partage de l’être. Dans ces espaces, il me semble qu’on ne se demande pas à quoi sert la sociologie mais, plutôt, comment on la fait et, d’une certaine façon, comment on la fabrique différemment, autrement que dans les cadres institués, autrement que dans l’arène.

Le 7 avril 2018 aura lieu ou aura eu lieu, selon la temporalité dans laquelle la construction de ce texte s’inscrit, la Fabricologie, première journée du dispositif de Recherche Action Publique publics1 (RAPp). Je me rends compte en écrivant ces lignes que son organisation est voulue comme un contre-pied à l’expérience citée précédemment, notamment en proposant d’autres manières de penser la pratique sociologique et ainsi de prolonger la critique « par le faire ». Cette première journée prendra forme autour de la notion d’intermédiation qui me semble permettre une autre façon de penser et de fabriquer collectivement nos pratiques. L’organisation de cette journée est l’occasion de revenir sur mon propre cheminement autour de cette notion d’intermédiation, notamment pour la partager avec ceux qui m’accompagnent dans cette nouvelle aventure. Ce faisant, j’ai réalisé qu’il s’agissait en fait d’une rencontre, au sens où la rencontre constitue le début d’une relation, d’un compagnonnage. La préparation de cette journée me permet de revenir sur différents moments, de raconter, à la façon d’un patient allongé, « où j’en suis avec mon intermédiation ».

RELATION

La mise entre guillemets de la formule « où j’en suis avec mon intermédiation » est l’occasion d’accentuer un trait d’humour, mais cela traduit également la problématique de l’appropriation d’une notion, d’un concept. Personnellement, lorsque je m’attarde sur une notion qui fait « tilt », il y a un sentiment d’excitation et d’inquiétude qui s’entremêlent et qui me renvoient parfois à des comportements que je pourrais qualifier de puérils, quand, par exemple, enfant, l’on voit d’un mauvais œil l’arrivée d’une troisième personne dans le couple de meilleurs amis que nous formons. Dans cette situation, il y a de la méfiance, de la méconnaissance de l’autre et souvent des sentiments qui renvoient au manque de confiance, à la peur de la solitude ou de l’écartement. L’effet de « trouvaille » relatif à la rencontre d’un concept me renvoie parfois à ces émotions enfantines qui poussent, à tort, à vouloir s’accaparer quelque chose en se disant que l’on est la personne à même d’en tirer le meilleur et que, grâce à elle, on va pouvoir sortir du lot, exister sur le plan de la recherche. De la méfiance peut aussi s’exercer à l’égard des travaux réalisés par d’autres personnes ou groupes de personnes sur le sujet que nous rencontrons lors de nos premières explorations. Cela, j’imagine, peut conduire à négliger les apports de ces entrées singulières. Par ailleurs, le manque de confiance que traduit ce type d’attitude peut amener à abandonner le navire, on se dit alors : «  à quoi bon, d’autres l’ont fait. Passons ! » ; nous abandonnons du même coup notre capacité à faire exister une notion par nous-même, depuis notre propre expérience. Il m’est arrivé d’abandonner le navire. À l’inverse, il arrive que l’on s’accroche à la relation, qu’on décide de vivre avec la notion dans son environnement géographique (une ville par exemple) et social (une communauté de pensée) et donc de laisser opérer la notion.

OUTILS

Le document ci-dessus est une carte des idées assez sommaire. Je n’en fais pas souvent mais celle-ci est restée, notamment parce que j’en avais fait un grand nombre de photocopies pour une intervention sur la laïcité en février 2016. Avec la compagnie Augustine Turpaux, nous étions intervenus une journée durant dans une petite ville d’Ardèche. Nous devions aborder la notion de laïcité avec les personnes rencontrées le jour même, principalement dans la rue, pour ensuite restituer ces moments sous la forme d’improvisations théâtrales en clôture de l’Assemblée Générale de l’Amicale laïque de Crussol. Les membres de la compagnie avaient proposé, pour l’occasion, que j’intervienne en tant que chercheur en plus de ma participation comme « comédien ». Je me suis saisi de cette occasion pour commencer un travail sur l’intermédiation autour de plusieurs textes d’Olivier Noël2, ainsi que d’une vidéo de l’une de ses interventions. Deux documents sont ressortis de ce travail : un support sous forme de texte pour appuyer ma prise de parole et la carte mentale ci-dessus à distribuer et à commenter pour terminer l’intervention.

Le support texte constitue le premier document où je fais référence à l’intermédiation à plusieurs reprises. À l’oral, sa restitution aura été compliquée et à mon avis infructueuse. J’ai voulu trop en dire avec trop peu de temps et dans un format ennuyeux d’exposé classique. De plus, ma présentation ponctuait une longue assemblée générale de l’Amicale laïque suivie des improvisations de la compagnie. Je n’ai donc pas pu communiquer sur l’intermédiation comme moyen de travailler différemment la question de la laïcité ou plutôt des laïcités, comme je le proposais lors de mon intervention. Cela tient probablement au fait qu’il ne suffît pas de lire des travaux sur l’intermédiation pour en saisir la portée, de même qu’il ne suffit pas d’avoir le code de la route pour conduire une voiture.

En revanche, le partage de la carte des idées a suscité plus d’intérêt alors qu’il constituait un élément très secondaire dans ma présentation. Initialement, le dessin n’avait pas vocation à être distribué, il devait simplement m’aider à organiser autrement mes idées à la suite des lectures et visionnages évoqués plus haut. Je l’ai commencé dans mon salon, en plaçant le mot laïcité à peu près au centre de la feuille. Puis le centre s’est déplacé autour du losange formé par les quatre idées reliées par des flèches à double sens (Diversité culturelle, Religion, Laïcité, État). Ce losange se construit autour du cercle pointillé « vivre ensemble ». Un ami qui se trouvait là me dit que cela lui inspire un cerf-volant. J’ajoute alors la petite cordelette et inscris au bout de celle-ci « imaginaire volant ». On peut également lire sectarisme deux fois, une fois sur la gauche, relié à « Religion(s) », et une autre fois, sur la droite, relié à « État(s) ». « Religion(s) », parce que les sectarismes religieux sont parfois (pour ne pas dire souvent) invoqués pour instrumentaliser la question de la laïcité et ainsi déplacer le débat. « État(s) », parce que les élites politiques, intellectuelles et administratives3 qui le composent présentent une forme de sectarisme qui pèse sur la définition des problèmes publics dont ils gardent précieusement le monopole et se préoccupent très peu de la réception par les « usagers ».

Parallèlement, j’ai fait une recherche sur internet : je tape « cerf-volant » car l’image me plaît et qu’elle me permet de m’évader quelques instants. Sur le Wikipedia correspondant à ma recherche, je m’arrête sur l’étymologie du mot composé. Initialement serpent-Volant, puis sèrp-volant et cerf-volant, a priori par déformation ou par erreur d’enregistrement (« serp » et « cerf » se prononçant de la même façon). Cerf ne renvoie cependant pas au cervidé mais bien au scarabée connu sous le nom de lucane (lat. lucanus cervus) mais aussi de cerf-volant du fait de ses mandibules qui rappellent les bois du cerf. Cela explique pourquoi les experts en cerf-volant se font appeler les lucanistes. C’est ainsi qu’un insecte fait son apparition sur ma carte, juste à côté du mot « sectarisme », m’inspirant l’insectarisme qui, du fait du préfixe privatif « in », renvoie à la nécessité de lutter contre toutes les formes de sectarismes intellectuels. L’image de l’insectarisme renvoie selon moi à ce qu’Olivier Noël énonce en ces termes :

« Très concrètement cela implique que la définition des problèmes publics ne peut plus se faire seulement par le haut, par les seules élites politiques, intellectuelles et administratives. Le changement de paradigme souligne l’impérative nécessité de les fabriquer aussi par le bas en déployant systématiquement une écoute et une rencontre des populations concernées et favorisant la mise en mouvement des milieux populaires. »

Par ailleurs, ce jeu d’appellation autour du cerf-volant est aussi un clin d’œil aux sens cachés des mots avec lesquels nous pouvons nous amuser et voyager, à propos de sujets qui, d’habitude, sont plutôt piégés ou manipulés.

APPRENTISSAGE

Si j’insiste sur cette anecdote, c’est que de cette intervention elle constitue une trace. C’est également le moment qui m’a semblé « réussi » de ma prise de parole. Étant à l’origine du document, j’en avais la maîtrise et j’avais donc plus de facilité à communiquer à son propos. En mobilisant ce jeu graphique, faisant la navette entre des données concrètes et nos imaginaires, j’avais l’occasion de donner à voir une « échappée », permise par la notion d’intermédiation, et peut-être ainsi de susciter l’intérêt autour du mot. L’ « échec » relatif de ma présentation ce soir-là me donnait à voir différemment les façons d’engager ma pratique de recherche en situation, notamment au niveau des supports permettant de multiplier les formes qu’une pratique sociologique peut prendre, précisément lorsqu’elle se trouve en situation. Ce jeu des formes invite à penser le travail sociologique comme un travail de modulation de ces situations, un travail de variation. Cette anecdote fait aussi émerger la question de la confiance. La confiance dans une intuition qui nous amène à bouger certaines lignes, à singulariser notre pratique ou, dit autrement, à être inventif. Ce rapport à la confiance me semble primordial et m’accompagne dans ma relation à l’intermédiation, elle m’aide à la vivre et, au travers de ces lignes, à la penser. Elle traduit un rapport plus sensible à cette notion que je retrouve, plus ou moins de façon explicite, dans les travaux qui mobilisent l’intermédiation comme concept et comme pratique. Il ne s’agit pas de confiance en soi à proprement parler, mais plutôt de faire confiance aux situations que l’on peut faire émerger au travers de sa propre pratique, aux apprentissages qui émergent de ces situations.

Enfin, si le choix d’une présentation classique m’apparaît comme un échec (dans sa transmission), elle constitue tout de même le déclencheur de cette petite histoire pleine d’apprentissages. Par ailleurs, et nous le verrons dans la suite de ce texte, elle signe le début d’un compagnonnage avec la notion d’intermédiation, dont la citation, ci-avant, d’Olivier Noël constitue une (ma) première entrée.

PRATIQUE

Ce passage sur les apprentissages met l’accent sur ma pratique sociologique, dans mon cas de sociologie politique. Sans vouloir prendre part à la controverse autour de ce qu’est la sociologie politique, je dirai seulement que la notion d’intermédiation engage ma pratique dans une politique et une écologie des relations, des savoirs et des actions. Cependant, qu’est-ce qui caractérise une pratique sociologique comme pratique d’intermédiation ? Les premières lignes du précieux texte d’Olivier Noël « Pour une sociologie d’intermédiation » permettent d’avancer sur cette question :

« Une sociologie d’intermédiation est une pratique sociologique qui vise à accroître la réflexivité des acteurs sur leurs propres actions. Cette réflexivité implique d’interroger les référentiels implicites (Jobert, Muller, 1987) que les acteurs mobilisent dans l’exercice de leur professionnalité (Abbaléa, 1997) et ce tant du point de vue cognitif, que normatif et pratique »4

Avec mon histoire de carte d’idées, je me retrouve comme un apprenti sorcier qui ne maîtrise pas une nouvelle formule et qui, en la prononçant, se l’adresse d’abord à lui-même. Dans mon exemple, il semble que je sois le seul bénéficiaire de ce moment. Mon intervention, en me renvoyant à ce que j’ai raté et réussi, me donne à penser le rapport que je noue avec ma pratique et la manière dont je la situe dans différents environnements (enjeu cognitif). Elle me permet de réinterroger les cadres de ma discipline (enjeu normatif) et ainsi de modifier mes manières de faire (enjeu pratique). Tout cela participe à questionner mes acquis, mon système de référence qui provient, pour partie, de mes études en science politique (interrogation des référentiels5). On voit comment ce prisme d’analyse peut être utile sur le plan individuel. Cependant il ne fait que souligner l’importance d’un travail sur soi-même (réflexif) que le chercheur, me semble-t-il, doit « déontologiquement » réaliser. Sébastien Joffres n’hésite d’ailleurs pas à mettre en avant l’importance de ce geste lorsqu’il nous dit, en préambule de son article « Les sites de construction » 6:

« Pour prendre la pleine mesure de ce texte, il est nécessaire de le situer dans une réflexion tentant de penser comment le chercheur peut donner à voir, dans son rapport final (thèse, livre, article…), l’histoire de sa recherche tant dans ses évolutions, que dans les activités qu’elle a impliquées, que les multiples acteurs (humains et non-humains) qui lui ont été nécessaires. Cette perspective restitue la recherche comme une activité vivante et processuelle. Elle est le fruit d’une tentative de constructivisme radical inspiré des travaux de la sociologie de l’acteur-réseau : si le chercheur souhaite expliquer la construction de la réalité, il doit aussi expliquer comment il s’applique à cet exercice. Cela me mène à des propositions couplant les exigences réflexives des sciences sociales à la nécessité des sciences dures de décrire ses protocoles. »

RECHERCHE

C’est justement à travers cette question de la description des protocoles de recherche que j’identifie, dans les travaux de certains chercheurs en sciences sociales, le signe d’une pratique d’intermédiation. À ce titre, les travaux de Régis Garcia semblent aller dans le sens de ce que propose Sébastien Joffres. C’est d’ailleurs au cours d’une intervention de ces deux chercheurs, en mars 2017, dans le cadre du séminaire « Faire commun en recherche(s), faire terrain dans, par, contre l’institution »7 que j’ai trouvé dans leurs travaux des éléments proches de ce qu’énonce Olivier Noël. Ceux de Régis Garcia illustrent à mon sens ce qu’une pratique sociologique d’intermédiation implique pour le chercheur. Un de ses articles illustre bien cette dimension d’intermédiation, tant par son contenu que par la forme de son écriture8. Au travers d’une « mise en récit », l’auteur nous donne à mieux saisir les enjeux inhérents à la construction de sa recherche. Il parvient à transmettre dans son écriture l’interdépendance, la simultanéité entre des données biographiques (la trajectoire de l’auteur), des données théoriques et méthodologiques (la construction de l’objet de recherche) et des données pratiques d’élaboration d’une recherche doctorale (les cadres administratifs rendant possible la recherche). Il me semble d’ailleurs que mon découpage est maladroit puisqu’il ne rend pas compte des dynamiques existantes entre ces composantes, et que l’auteur partage. Pour mieux saisir les propos de l’auteur, je renvoie le lecteur vers ses textes en libre accès sur le site des Fabriques de sociologie9.

Le récit que ce dernier nous livre permet au lecteur de cheminer avec l’auteur à propos de la manière dont il s’insère dans un « déjà-là », dans « une configuration d’action (Elias, 1990) qui le précède et lui succédera »10. De cette façon, le sociologue élucide, par la recherche, les contextes dans lesquels il va intervenir. Il se positionne tout autant comme chercheur que comme acteur. Irrémédiablement de terrain, l’acteur-chercheur voyage entre différents espaces de médiation-action (professionnels, bénévoles, parents, élus) et différents espaces de médiation-recherche (sociologie académique, critique, experte). Ces voyages d’inter-médiation font de cette pratique sociologique une sociologie « d’inter-action », pour reprendre les termes d’Alain Marchand11, cela afin de favoriser les échanges entre ces espaces et, par-là même, leur compréhension. Il me semble que le défi devient alors de permettre aux différents acteurs de voir grâce à l’autre, comme l’autre, depuis son expérience, plutôt que de créer un nouvel espace cloisonné, avec son langage et ses codes. Olivier Noël met en lumière cet enjeu lorsqu’il évoque l’importance de partager les mêmes lunettes sociales à l’occasion d’un travail de définition du problème public, enjeu que l’on retrouve dans le travail de traduction12 entre ces espaces de médiation que Régis Garcia nous donne à penser.

En voyageant entre des espaces de médiation (entre recherche et action), le sociologue ne travaille pas à faire reconnaître son savoir mais plutôt celui des autres. À ce titre, il se situe au milieu (entendu comme centre et périphérie de l’espace) et non pas en extériorité du terrain. Il semble qu’il intervient comme un travailleur visant à donner, à une diversité d’acteurs, les outils et les conditions d’une recherche collective. Il constitue également son propre savoir dans ce travail de « l’entre », qui se construit par le bas, en horizontalité avec les autres savoirs.

POLITIQUE

Les travaux de Régis Garcia constituent une référence me permettant d’objectiver la notion d’intermédiation à partir de données très subjectives (une recherche singulière, une écriture, une trajectoire). Pourtant, pour en avoir discuté avec lui, ce dernier n’identifie pas spontanément sa pratique comme relevant de l’intermédiation. Dans mon cheminement avec la notion, celle-ci est donc d’abord apparue comme un cadre d’analyse pertinent pour penser ma propre recherche, me permettant de la situer vis-à-vis d’autres expériences.

Au-delà de ces enjeux analytiques, les travaux d’Olivier Noël et de Régis Garcia me semblent mettre en avant la dimension politique inhérente à leurs pratiques de recherche-action. La sociologie d’intermédiation, comme je l’envisage à la lecture de leurs travaux, engage la pratique au sens où elle l’insère au cœur des tensions induites par des effets d’inégalités sociales et économiques, et cela dans la perspective de changements opérant « par le bas ». Le principe d’égalité des individus, des expériences et des savoirs, comme condition d’existence de la recherche-action, interpelle de façon radicale les institutions publiques sur l’impératif de participation et de co-construction réelle de l’action publique. Elle place le ou la chercheur·euse comme acteur·rice à part entière de cette interpellation. De façon intriquée, elle / il expérimente d’autres rapports aux savoirs en plaçant au cœur du dispositif de recherche l’expérience individuelle et collective. Le ou la chercheur·euse, par l’acte de traduction inhérent à son travail, porte cet enjeu et vient interroger politiquement les institutions publiques (État, collectivités locales, universités...).

Ces enjeux politiques, alliés à une exigence de recherche universitaire, viennent directement questionner la notion de sociologie politique dont je suis héritier, ne serait-ce que par l’intitulé même de mon diplôme de Master13. Ce que j’entends de ces termes, depuis l’université Lyon II, donne à envisager la sociologie politique comme une discipline qui emprunte aux méthodes de la sociologie pour travailler sur des thématiques labellisées par l’institution comme politiques (le syndicalisme, l’action publique, les partis politiques, les mouvements sociaux, entre autres). Au regard des travaux cités plus haut, j’envisage la dimension politique d’une pratique sociologique, et plus largement en sciences humaines, dès lors qu’elle implique le chercheur et ses outils dans une pratique collective de changement social, plus particulièrement « en situation d’expérimentation ».

PUBLIQUE

Mon rapport à la notion d’intermédiation se désarticule autour de cette incapacité à penser simultanément la recherche et l’action, à investir par la pratique collective la thématique de ma recherche. Cette situation s’est en partie débloquée avec l’écriture d’un document d’orientation de recherche au cours de l’année 2017 qui s’intitulait « Du lieu intermédiaire à l’espace d’intermédiation ». L’importance de ce texte ne se situe pas nécessairement dans son contenu – puisqu’il a finalement pris une toute autre forme – mais dans ce qu’il a engagé avec la notion dans son environnement propre. Ce document poursuivait, en premier lieu, un objectif de communication visant à partager mes avancées de recherche sur les lieux intermédiaires14 dans la perspective d’une inscription en doctorat. Il s’organisait autour de l’hypothèse d’une intermédiation culturelle venant faire écho, tout en cherchant à s'en différencier, à l’intermédiation sociale que développe Alain Marchand15. Traitant explicitement de l’intermédiation, j’ai partagé le document d’une part avec Olivier Noël, dans le cadre d’une première prise de contact, d’autre part, avec Régis Garcia et Pascal Nicolas-Le Strat comme proposition pour le premier numéro de la revue Agencements. Les retours d’Olivier Noël se sont essentiellement portés sur l’analyse des politiques publiques, plus précisément sur les processus de construction du problème public tout en me conseillant la lecture de Michel Burawoy concernant la « sociologie publique ». J’ai compris, de cette discussion, que j’évoquais les politiques publiques de façon désincarnée, analytique et incomplète, sans rattacher cette analyse à des réalités vécues par un ensemble d’acteurs de façon pertinente. La référence à l’intermédiation se faisait de façon « hors-sol » alors qu’elle tire justement sa substance d’une action qui émane « par le bas », d’une capacité collective à agir concrètement sur les programmes d’action publique. Indirectement, cet échange venait faire écho aux retours qui m’étaient faits du côté de la revue Agencements. Les relecteurs ont insisté sur le fait que je voulais « trop en dire », m’invitant à détailler l’écriture et à assumer ma posture impliquée. Ces retours m’ont aussi conduit à une réflexion sur la destination confuse de mon écriture qui, en s’adressant un peu à tout le monde, ne s’adressait en fait à personne.

Ces différentes relectures me réengagent du côté d’une sociologie des politiques publiques que j’avais délaissée – continuant à m’appuyer sur mes références de Master sans un travail d’actualisation et d’exploration suffisant – tout en opérant une connexion logique avec une réflexion épistémologique qui renvoie à des questions de posture vis-à-vis de mon objet de recherche. Ils m’invitent à revenir sur les analyses cognitives des politiques publiques16, et d’en faire une relecture au travers de ma pratique sociologique. Par ailleurs, en mentionnant la sociologie publique de Burawoy, je trouve des repères du côté de la sociologie contributive qui envisage la recherche-action comme « une voie contributive aux productions de la société civile »17. J’ai finalement réécrit le texte alimentant une littérature sur les lieux intermédiaires depuis un lieu intermédiaire (une friche artistique). Je me suis ainsi exercé à penser l’adresse de mon texte et donc à écrire avec un « public imaginé » (les membres de la friche) dans la perspective de sa lecture et de ses retours. Il me semble qu’à l’endroit de cette écriture s’est amorcé un travail visant à associer une approche thématique et une approche pratique non pas sur l’intermédiation mais par l’intermédiation. Ce faisant, l’intermédiation se déplace de l’objet à circonscrire à la perspective à découvrir.

COMMUN

Cette mise en perspective fait de l’intermédiation un processus qui outille ma pratique (un processus-outil), au sens où la notion se caractérise aujourd’hui par ce qu’elle me donne à faire. Cette relation « peuple » ma pratique de vivants (humain et non humain), de lieux, d’objets, d’images, de fluides. Sur le plan personnel, comme l’explique ce texte, la notion m’aide de façon très concrète à élucider et à relier les différents « sites de construction »18 de ma recherche (un dessin, une lecture, un auteur, un lieu, une correspondance). Elle me permet donc de mettre « en commun » ces différentes expériences et d’en explorer les possibles à partir de cette mise en commun. Elle se « matérialise » aussi dans des espaces collectifs, des ateliers, des journées de recherche, des résidences indisciplinées, des co-écritures ou encore dans un site internet. Pour cela, ma pratique s’appuie sur le lien qu’opère la notion entre les Fabriques de sociologie19 – espace de co-formation à la recherche – et les lieux intermédiaires – espaces de trans(-)formation des pratiques. En d’autres termes, l’intermédiation spatialise la recherche. Elle fabrique ainsi son « lieu d’être », gravitant entre et autour de ces espaces où le commun est au travail de façon singulière. Je travaille ainsi à ce que ma pratique puisse devenir une ressource commune, en accès public, l’inscrivant dans la logique des communs que je retrouve dans ces différents espaces.

Il semble donc que l’ambition de définition qui a inauguré ma relation à l’intermédiation se soit finalement renversée. Alors que j’espérais pouvoir définir et m’approprier la notion, c’est la notion, sans vraiment la saisir, qui vient préciser ma recherche. Elle structure, pour un temps, ma pratique qui se définit aujourd’hui comme une Recherche Action Publique Publics (RAPp). La RAPp situe la recherche dans la dynamique des communs tout en plaçant l’attention sur la relation qu’entretient la « puissance publique » à cette dynamique. L’intermédiation comme perspective m’engage alors à développer cette attention Public/Commun20. C’est en ce sens que chacune des entrées de ce texte, et celles qui s’y ajouteront, feront l’objet de développements, de réécritures, de contradictions. Cela pourra prendre la forme de la présente écriture ou d’une forme toute différente (comme la journée du 7 avril, par exemple). L’intermédiation m’invite à expérimenter ma pratique sociologique au sein des communs parce qu’elle dessine, à l’horizon, une possible transformation par l’action collective. Elle me conduit alors dans ces endroits, ces contextes où la sociologie réinvente ses outils à même le processus, où la question « À quoi sert la sociologie » trouve d’abord une réponse dans sa mise en action.

1Thomas, Arnera. (2018). La Recherche Action Publique Publics – RAPp, AGENCEMENTS. Recherches et pratiques sociales en expérimentation. n°1, pp. 198-199.

2Olivier, Noël. (2015). Fabriquer autrement les problèmes publics : un enjeu fondamental pour faire société commune dans une société diverse. En ligne : http://corpus.fabriquesdesociologie.net/fabriquer-autrement-les-problemes-publics-un-enjeu-fondamental-pour-faire-societe-commune-dans-une-societe-diverse/.

Olivier, Noël. (2010). Pour une sociologie d’intermédiation, intervenir dans des configurations d’action publiques particulièrement sensible (texte de travail provisoire). Séminaire I&I, MSH.

Olivier, Noël, (2002). Le savoir intermédiateur : le(s) rôle(s) de l’évaluation dans les processus d’intermédiation. En ligne : www.iscra.org, 29 p.

3Ibid. Olivier, Noël. (2015).

4Op. cit. Olivier, Noël. (2010). Olivier Noël fait référence à : Abbaléa, François. (1997). La professionnalité : d’une notion à son usage. Revue française de Service Social, pp. 7-16. Et, Muller, Pierre. (2000). L’analyse cognitive des politiques publiques, vers une sociologie politique de l’action publique. Revue française de Science Politique, vol 50, n°2, pp.189-207.

5Le référentiel est une représentation de la réalité amenant des groupes d’acteurs à agir en fonction de ces représentations et à définir des objectifs en rapport avec les problématiques qui découlent de ces représentations.

6Sébastien, Joffres. (2016). Les sites de construction, Encyclopédie des fabriques. En ligne : http://encyclopedie.fabriquesdesociologie.net/sites-de-construction/.

7 Faire commun en recherche(s), faire terrain dans, par, contre l’institution. Tenu le 2 février 2017 à l’Université Paris 8. Informations en ligne : http://www.commun-en-recherche.org/. Enregistrement audio accessible en ligne : http://corpus.fabriquesdesociologie.net/author/regissebastien/.

8Régis, Garcia. (2018). Une recherche à l’épreuve de ses traductions – Mise en récit d’une recherche-expérimentation dans le cadre d’un dispositif Cifre, AGENCEMENTS. Recherches et pratiques sociales en expérimentation, n°1, p. 73-108.

9http://corpus.fabriquesdesociologie.net/.

10Op.cit. Olivier, Noël. (2010).

11Alain, Marchand. (2002). L’intermédiation sociale, complexité et enjeux. Journée du Diplôme d’Études Supérieures Spécialisées (DESS), Université Paul Valéry, Montpellier 3. Texte non publié.

12Op. cit. Régis, Garcia. (2017).

13Le diplôme de master en sciences humaines et sociales, à finalité recherche et professionnelle, mention science politique, spécialité sociologie politique.

14Cette notion de lieux intermédiaire est empruntée, par la Coordination Nationale des Lieux Intermédiaires et Indépendants (CNLII), au rapport Lextrait portant sur ce qu’il appelle les Nouveaux Territoires de l’Art (http://www.artfactories.net/Le-rapport-Lextrait.html) rédigé en 2001. Au travers de cette formule de lieux intermédiaires et indépendants, la CNLII travaille à réunir une diversité d’expériences qui se reconnaissent dans les principes de la charte et du référentiel des LII rédigés en 2016 et ce dans un objectif de reconnaissance des pratiques et de programmes d’action publique cohérente. Le mouvement en appel « au développement urgent de politiques publiques, nationales et locales, prenant acte et consolidant ce vaste mouvement artistique et local ainsi que la pertinence politique et sociale de ses modes d’action » ( http://cnlii.org/qui-sommes-nous/ ).

15Op. cit. Alain, Marchand. (2002).

16L’analyse cognitive des politiques publiques s’intéresse aux jeux d’acteurs qui concourent à construire les cadres de représentation du monde.

17Burawoy, Michael. (2009). « Pour la sociologie publique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 176-177, n°1, 2009, pp. 121-144.

18 Sébastien, Joffres. (2016). Les sites de construction, Encyclopédie des fabriques. En ligne : http://encyclopedie.fabriquesdesociologie.net/sites-de-construction/.

19Pour plus d’information, voir http://www.fabriquesdesociologie.net/.

20Lors d’une manufacture de recherche (02/2018), temps de partage en petit groupe autour de nos recherches, Pascal Nicolas-Le Strat évoque cette notion de partenariat Public/Commun. J’ai conservé cette expression qui renvoie précisément à la façon dont la RAPp se constitue aujourd’hui.

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