Mars 2022

Dimanche 6 mars 2022 (le 7 à 10heures)

Naples – Ville – Dewey – Expérience – Perception – L’Asilo – Vulnérabilité

Ce matin, autour de 7 heures, je me réveille et je mouline. Je sens une énergie en moi à la fois plaisante et stressante. Est-ce dû au taux de sucre anormal après la soirée d’hier ? Ou encore le retour de la caféine ou bien l’intensité et la densité de ces jours à Naples ? Je finis par répondre : un peu tout cela mélangé. Hier soir et ce matin, contrairement à la veille, je me sens plus apaisé. Je ressens même, par moment, des sensations d’extase ou je me prends seul à rire intérieurement et à sourire dans la rue ou en me couchant. La veille, même si je passe une très belle et bonne journée, cette dernière est plus étrange et termine de façon un peu flottante. Je comprends hier qu’il faut être patient, et à Naples, pas besoin d’être patient très longtemps on dirait. J’ai emporté avec moi de quoi « travailler ». L’ordinateur sur lequel j’écris présentement ce journal et sur lequel je travaille le texte pour Mémento sur le journal. J’ai surtout amené le livre de Dewey. Je n’ai lu que quelques pages de plus, mais pas des moindres, puisque je vis cette « expérience » napolitaine avec une réflexion qui démarre depuis cette lecture. Hier, au parc Virgiliano, en bordure de Naples, je me partage dans mon carnet de voyage cette réflexion :

« Quelques réflexions sur Dewey. La notion d’expérience. Les sensations à la lecture. J’éprouve toujours un rapport complexe à l’énonciation. Comment replacer dans son contexte l’écriture, l’énoncé de l’auteur. Quel sens prend cet énoncé dans mon contexte. Je peux refuser son argumentation ou la contester, mais à certains moments des choses « prennent ». Ce que je n’apprécie pas, c’est une forme de modélisation. Néanmoins, cette modélisation permet d’approcher la notion d’expérience. Par exemple depuis la manière dont il isole ce qu’il appelle l’« expérience complète » des expériences banales, routinières, non conscientisées. La manière dont il distingue, toujours dans ce qu’il nomme expérience complète, l’expérience intellectuelle de l’expérience esthétique, l’expérience de perception.

Ici, à Naples, je crois éprouver de façon plus vivante ce qu’il raconte, notamment dans sa manière de distinguer sans séparer « reconnaissance » et « perception ». [Ajout : Pour Dewey la reconnaissance n’est qu’un début de perception et, si on s’arrête à la « reconnaissance » il s’agit alors d’une « perception interrompue ». La reconnaissance ouvre sur l’expérience, mais ne la permet pas]. En écrivant, je fais le lien avec la notion de commun. Un commun ne se reconnaît pas (pas que). Il se perçoit, il fait donc appel aux sens et aux émotions. Ce que j’éprouve à Naples, c’est mon rapport à la ville, au lieu. Reconnaître, c’est mettre en action des sens, quasiment immédiatement : Tiens, cette ville me fait penser à Porto. La perception va au-delà que ce simple effet de reconnaissance. Qu’est-ce que je perçois, ressent, quelle ville est-ce que je découvre ? Ici, le commun que peut recouvrir le terme « Ville », ou plutôt « villes » se travaille dans la singularité, au présent, dans ce à quoi j’ai accès dans une forme d’immédiateté, mais une immédiateté (accueil, accessibilité) au travail, un travail aussi de perception dont la reconnaissance n’est qu’une porte d’entrée, un geste inaugural.

L’expérience d’hier (le 05.03.22) à L’Asilo me donne à penser à cela. Alors que je viens ici avec l’idée de découvrir un peu ce lieu, d’y entrer au moins, j’y entre par l’artistique, le corps. Je deviens un public bien que l’on me propose de participer. Une session de danse improvisée dans une salle très grande (le réfectoire), d’au moins 150 m², probablement plus. Une vraie hauteur de plafond, peut-être 7, 8 mètres ou plus. Un grand tapis de danse. Cinq personne. Deux Italiennes, deux Françaises et un Allemand qui s’adonnent à une improvisation collective. Au même moment, au rez-de-chaussée, dans une ancienne chapelle, la présentation d’un livre par son auteur et j’imagine quelques lecteurs qui se trouvent à ses côté devant une assemblée d’une trentaine de personnes peut-être plus. Un anthropologue italien qui semble avoir écrit un ouvrage qui traite de la place de la critique et de la réflexion dans nos sociétés. Je m’y rends après l’expérience de danse. J’achète le livre, en sachant qu’il sera difficile pour moi de comprendre le contenu. J’aime l’idée qui guide le texte et que je retrouve dans la quatrième de couverture. La lecture du livre pourra participer d’un apprentissage de l’italien.

Dès les trois premières pages, il est question pour moi de « recherche compagne », c’est-à-dire la manière dont une espèce est convoquée dans le cheminement, intellectuel en l’occurrence, d’une autre (ici l’espèce humaine ). Comment cette irruption participe du travail qui vise au changement personnel et collectif (« combiamento personale e collectivo »). Le propos de l’auteur est celui de la relation ici. La relation de la partie molle d’un être (la parte molle) qui vit dans des coquilles. Il s’agit du homard (Aragosta) qui se débarrasse et se voit doté à plusieurs reprises d’une coquille conforme, pour un temps, à sa taille, jusqu’à ce qu’il doive s’en débarrasser à nouveau pour en fabriquer une nouvelle. L’auteur joue avec l’idée que l’animal existe sans sa coquille et avec sa coquille »

Parc Virgiliano, Naples, le 6 mars 2022

Cette partie de mon journal écrite à la main (ce qui se fait très rare), retranscrit pour partie cette réflexion qui ne guide pas mes pas mais, qui les accompagnent. Les choix que je fais, par exemple celui d’accepter de rester dans la bus alors que j’ai compris que j’avais raté l’arrêt, sont plutôt guidé par la pensée de la Dérive de Louis Staritsky. Dériver permet de percevoir, et l’expérience de la perception n’est ici pas que réjouissante. Avant-hier (samedi) je dérive sans carte, mais avec une vague idée d’où je vais. J’essaye de ne pas trop utiliser mon téléphone et de l’utiliser comme une carte lorsque j’en ai besoin. Cette journée et celle d’hier sont marquées par de profonds moments de sollicitude et parfois de remise en question profonde (choix de vie, professionnels, personnels). Il en va du temps, du vent et du soleil de son apparition et de sa disparition, du fait que j’ai froid ou non, du fait que le vent, l’air marin, le ressac, le chant lointain du langue étrangère, humaine ou non-humaine, participe d’un moment poétique ou y mette un terme. Donc de l’adéquation, de l’agencement particulier de différents environnements (urbain, naturel, social et mental) et, donc, de la perception de ces agencements singuliers. Il en va aussi de ma situation personnelle, de savoir si la solitude devient possible du fait de ma situation, donc une solitude choisie, ou si elle en est une conséquence de cette situation et qu’elle m’isole en fait à mon insu, donc une solitude subie.

La perte de confiance triomphe le soir de cette journée du samedi lorsque les relations sociales vont dans le sens d’un sentiment d’étrangeté voire d’étranger. Etranger aussi à moi-même, je ne suis pas (un) solitaire, être seul me donne à me découvrir étrange. Dans ce cas-là, « Percevoir » me paraît être stimulant, mais sans y mettre ni une connotation positive ou négative. À la suite de Dewey, « reconnaître », à l’inverse, me semble recouvrir quelque chose de plus binaire. Par exemple lorsque je me dis : « Ces rues me font penser au  Vieux Lyon ». Je reconnais dans ces rue quelque chose que je connais, pour moi cette reconnaissance comporte une valeur négative, j’abaisse mon attention, je passe mon chemin sans regarder, je ne me sens pas à l’aise. Si j’arrête ici, la perception s’arrête et je m’en tiens à une reconnaissance. Dewey prend l’exemple d’une personne que l’on aperçoit. Je reconnais la personne, j’ai envie d’aller la voir, ou je tourne les talons pour l’éviter. Avec Nils nous avons eu cette discussion récemment. Quand nous nous sommes rencontrés lui et moi nous n’avions pas le même visage ni pour lui, ni pour moin c’était il y a plusieurs années à la friche Lamartine. Aujourd’hui, nous nous percevons différemment depuis l’expérience que nous faisons l’un de l’autre. On pourrait presque dire que la reconnaissance seule dé-visage et que la perception donne à en-visager autrement.

À l’inverse, la journée d’hier se ponctue à l’opposé de ce que j’ai vécu la veille. Juste après l’épisode de danse du samedi, je nourris secrètement l’espoir d’échanger avec les personnes, mais ce ne sera pas le cas. C’eut été un moyen d’entrer en contact avec l’Asilo tout en trouvant de la compagnie après cette journée avec moi-même. J’aurai pu proposer, mais je n’ose pas m’imposer dans ce groupe. Je pars et je m’arrête lire le livre que j’achète, seul, en bordure de route entre des napolitain·s festifs et des voitures, des scooters, qui me frôlent parfois. J’avale deux Spritz à 1 euro et je retourne à l’appartement où la propriétaire m’attend un peu inquiète de me voir utiliser la cuisine et le salon en ces temps de covid. J’en suis soudainement privé. Le premier soir cette dernière m’avait pourtant invité à prendre un thé dans cette cuisine sans rien laisser transparaître. Elle m’avait également conseillé un concert, le même concert qui fait qu’elle s’inquiète aujourd’hui pour sa santé. Ce ne sera pas la première absurdité en deux années. Et je m’inquiète plus pour elle, que pour moi finalement. Cette inquiétude suffit à un repli sur moi-même, et dans l’espace de la chambre. Pour échapper au « tout restauration » j’avais fait quelques courses pour cuisiner à l’appartement, je cuisine donc dans la chambre sommaire mais spacieuse et avec un bureau pour table de pique-nique.

Hier, en revanche, après plusieurs heures de marche le long de la côte je m’arrête fatigué à l’Asilo. Je ne souhaite pas rencontrer des personnes, simplement voir si je peux y entrer seul et faire un tour. C’est ce que je fais. Je me laisse guider par des voix qui résonnent dans le lieu tant est si bien qu’il est difficile de savoir d’où elles proviennent. Elles sont vives, agitées. Je ne trouve pas les émetteurs.. Je m’assois sur un banc dans l’entrée de l’Asilo. Marie-Thérèse, qui la vielle lors de la session de danse m’intimide, sort de je ne sais où et me voit. Elle me propose presque instantanément et joyeusement d’aller boire un verre. Me voilà à nouveau dans les rues que j’ai « reconnues », ces jours-ci, comme celles du Vieux Lyon (très touristiques, beaucoup de commerce, deux longues rues transverses et parallèles quadrillées et reliées par des petites ruelles perpendiculaires ) mais cette fois-ci j’y reste. J’entre dans les bars qui semblent pour Marie-Thérèse être des lieux important, militant… J’entre également dans ce petit bar, très lounge, où nous achetons une première bière, l’atmosphère est étrange, comme suspendue, comme si la fête y était permanente et ne s’était pas arrêtée depuis plusieurs jours. Que ce soit dans l’un ou l’autre de ces bars, MT semble très à l’aise. Nous serrons des mains, échangeons des sourires et finissons attroupé·e·s dans un bar avec Alphonzo, Joséphine, Pietro… La suite de ma soirée sera du même acabit. Sur le chemin du retour, en recherche d’une pizza à emporter, je finis par abandonner face aux queues interminables devant « les meilleures pizzeria de Naples ». Je terminerai, en rentrant bredouille, dans un petit restaurant ou le vendeur m’invite à entrer à s’occuper de moi : La marmarella. Je fais la fermeture avec les serveurs et cuisiniers et 5 Italiennes de l’âge de ma mère avec qui nous échangeons agréablement et que j’écoute souvent sans comprendre dans une petite salle enfumée.

Ce rapport à la perception, qui ne peut être dissocié ici de mes relations sociales ou l’absence de relations sociales directes, me donne à penser. En faisant une expérience de la ville, se dessine les contours de ma ville(s), de la ville comme expérience. Beaucoup de choses se bousculent. En peu de temps, avec cette soirée, les choses deviennent denses socialement quand la journée était elle très aérée de ce point de vue là. Tout se passe d’abord dans l’espace public, dans un rapport d’accueil et d’accessibilité.

J’y pense la journée. Le fait d’être seul, chose que je pratique peu, me place à contre-courant des infrastructures touristiques même si je n’y échappe pas, surtout dans les moments de doutes. La dérive produit un autre rapport au temps et au rythme. Je n’ai pas faim ou pas faim aux « bonnes » heures, je ne veux pas m’arrêter, ou je veux m’arrêter sur toute autre chose. Je ne veux pas faire ce qu’on doit faire quand on est labellisé touriste, ce que je suis pourtant, je veux juste marcher, peu importe si je rate « ce qu’on ne doit pas rater quand on va à Naples ». Cette question de la dérive me donne aussi à penser la lecture, notamment celle du livre de Dewey. Cette lecture lente, arythmique, décousue.

Je cherche aussi les endroits où il y a peu de monde, aussi parce que je ne m’accepte pas dans cette ville, de cette manière (seul). Je perçois le contre-courant que représente le fait d’être seul dans la ville néo-libérale. Cela me renvoie à ce que je ne vis pas, ce qu’une réelle solitude, et non pas juste une parenthèse ou un ressenti, peut produire comme malaise, comme urgence, comme exclusion, particulièrement lorsqu’on appartient à un groupe discriminé. Comme personne habituée au groupe, je ne mesure probablement pas ce que mes habitudes sociales ont d’excluant également.

Du fait de ma grande taille, je suis architecturalement et morphologiquement minoritaire à Naples. Socialement je suis majoritaire, en tout cas je peux m’identifier à des groupes sociaux majoritaires (diplômés, « blancs », « touriste »…) et, dans ce contexte, j’ai pour ainsi dire le luxe de pouvoir travailler ma solitude ici. Il y a aussi des personnes qui sont solitaires. J’en connais peu. J’apprécie travailler à y être, mais c’est un travail pour moi. D’autant plus que ma grande taille, et j’ai l’impression encore plus ici à Naples, est un motif de curiosité discrète mais visible ; indiscrète et visible ; assumée et partagée. Ma taille est aussi motif de perception. Outre les scooters, les voitures, les panneaux, je dois dans certains quartiers (Sanità par exemple) changer de trottoir, car les balcons, très bas dans une ville qui monte et qui descend, m’obligent à me contorsionner un peu plus.

Il y a la solitude et les regards, mais les deux sont donc relatifs. Ma solitude est ressentie, plus que réelle, et les regards ne sont pas offensants, irrespectueux ou dédaigneux. Ces curiosités produisent même des échanges, du regard indiscret à la photo que je refuse ou accepte selon l’humeur et allant parfois jusqu’à la rencontre parfois sincère et amicale. Il en va de même pour l’accent ou le fait d’être d’un autre pays.

Comment ne pas relativiser aussi face à l’une des réalités de cette ville – que je reconnais d’abord et que je perçois probablement peu – celle des réfugiés, des migrants, des échanges multiples, des discussions qui s’engagent au détour d’une rue, et du refus ou de l’acceptation aléatoire de prendre le temps symbolique, en anglais, et de céder quelques dizaines de centimes pas encore dématérialisés, tirés du fond d’une poche.

Comme toujours, mon inconfort est confortable. Néanmoins, l’inconfort que j’éprouve me donne à réfléchir au sous titre du livre de l’anthropologue (Stefano de Matteis) « La forza della vulnerabilità ». Être seul, partir seul, me rend d’une certaine façon vulnérable au sens où quelque chose de la carapace sociale que l’on porte s’enlève et on se sent à fleur peau, plus sensible d’une certaine façon. Il semble que cela puisse être une force si on s’en tient au sous-titre du livre. Du moins, je devine que cela peut-être le moment de convoquer une expérience de perception. Je ne peux pas prétendre en quelques jours en mesurer les effets, mais je ne peux pas non plus nier que depuis quelques semaines je prends la mesure de certaines choses liées à un sentiment de solitude. Je fais ainsi le lien entre le propos que je devine de l’anthropologue sur la vulnérabilité et celui de Dewey sur la perception. Les deux termes, perception et vulnérabilité entretiennent un rapport aux sens et aux émotions. Un autre lien possible, qui reste à découvrir, est le rapport aux « étapes », aux rythmes. Celles qui guident « l’expérience complète » chez Dewey, et celle du homard et des pauses que constituent les moments de « mue ». Les premières pages de De Matteis, insiste sur cette particularité du homard qui se débarrasse de sa coquille pour qu’une nouvelle se forme adaptée à sa nouvelle taille et ainsi de suite. Je comprends chez l’auteur que le homard se voit contraint, pour se renforcer, de se rendre lui-même vulnérable en brisant sa coquille devenant peu à peu une cage. Il doit donc à s’isoler, se cacher en l’absence de sa défense et son attaque, de son armure et son arme.

Dans l’expérience, celle que Dewey évoque, il y a ce parallèle avec les oiseaux :

« L’expérience comme respiration, est une série d’inspiration et d’expirations ; elles sont régulièrement ponctuées et se muent en rythme grâce à l’existence d’intervalles, périodes pendant lesquelles une phase cesse et la suivante, inchoative, est en préparation. William James a pertinemment comparé le déroulement d’une expérience consciente aux phases de vol et de pauses qui caractérisent le déplacement d’un oiseau. Les vols et les pauses sont intimement reliés les uns aux autres; il n’y a pas un certain nombre d’atterrissages sans lien entre eux suivis d’un nombre d’envols sans lien entre eux. Chaque lieu de repos au sein de l’expérience correspond à une phase où sont éprouvées, absorbées et assimilées les conséquences de l’action antérieure et, à moins que l’action ne soit que pur caprice ou simple routine, chaque action porte en soi du sens qui en est extrait et qui est conservé. Tout comme pour une armée en marche, tous les gains provenant de ce qui a déjà été réalisé sont périodiquement consolidés, et cela, toujours dans l’optique de l’étape qui va suivre. Si nous nous déplaçons trop rapidement, nous nous éloignons du camp d’approvisionnement – du sens qui s’est construit – et l’expérience est alors perturbée, appauvrie et confuse. Si nous tardons trop après avoir dégagé un certain bénéfice, l’expérience se meurt d’inanition. » L’art comme expérience P113-114

En lien avec la question de la reconnaissance et de la perception, mais surtout avec ce travail autour de la recherche compagne je note chez Dewey une nouvelle convocation du chien et de la relation humain·e/chien·e

« La reconnaissance est un acte trop simple pour susciter un état de conscience aiguë. Il n’y pas assez de résistance entre les éléments nouveaux et les éléments anciens pour permettre que se développe la conscience de l’expérience qui et vécue. Même un chien qui aboie et remue la queue joyeusement au retour de son maître est plus animé à cette occasion qu’un être humain qui se contente d’une simple reconnaissance. » L’art comme expérience (p.108)

Le lundi 7 mars 2022 (le 8 à 7h30)

L’Asilo – Naples – Assemblée – La contre – Contre Assemblée – Guerre – Violences policières

Hier, j’entre dans le vif du sujet en fin de journée avec cette « participation » à l’assemblée de L’Asilo. J’oublie finalement d’en parler, pris dans ces réflexions et dans mon humeur du moment, un peu solitaire. Humeur qui me questionne sur mon confort et ce qui me met dans l’inconfort. Je relativise bien sûr, mais continue à éprouver quelque chose de cet ordre encore hier. Hier aussi, je ressens quelque chose de différent entre le jour et à la nuit à Naples. Hier, je dis bonjour, je croise des « connaissances » dans la rue, à la nuit tombée, sur le chemin de l’Asilo. Voilà deux fois que le soir devient synonyme de rencontre, de convivialité, alors que mes journées sont plutôt synonymes d’errance.

L’Asilo est ouvert, comme la veille, avec probablement hier plus de vie que le samedi. J’entre, et je fais un tour avant de croiser des personnes venues, elles aussi, pour l’assemblée. Nous sommes en avance, l’assemblée commencera bien après l’heure que l’on nous avait donnée. J’en profite pour discuter avec plusieurs personnes. Elles ne sont pas des « activistes » de l’Asilo comme Alphonso, ou des artistes comme Marie-Thérèse que je rencontre dimanche. Ce sont des personnes membres d’autres collectifs, de groupes externes à l’Asilo et qui veulent organiser un évènement. Elles viennent à cette AG pour faire la demande ou valider une demande faite en amont. C’est le cas de Francesco, acteur d’une association de soutien à la Palestine et à la communauté palestinienne ici à Naples. C’est aussi le cas de Jacopo, qui lui vient pour l’organisation d’un évènement autour du théâtre. Avec ce dernier je discute de l’Asilo, du processus de conventionnement. Il est originaire de Turin, et il m’explique, qu’à Turin, les lieux ne bénéficient pas d’une forme de légalisation comme à Naples. Il y a donc une culture de l’illégalisme plus forte à Turin selon lui. À l’entendre, ce qui se passe ici avec l’Asilo, serait plus proche de la trajectoire d’un lieu comme la friche RVI à Lyon. D’abord une forme d’occupation illégale, puis une forme de conventionnement. Pour autant, l’Asilo et sa charte (Dichiarazone), semblent au travail bien au-delà de la simple convention d’occupation précaire ou même de notre charte à Lamartine.

Si ma rencontre avec l’Asilo me fait « reconnaître » des choses de mon expérience lyonnaise (la trajectoire vers une forme de légalisation, la dimension artistique), j’y trouve des choses relativement différentes. Les discussions que j’ai à l’extérieur du bâtiment se font dans une sorte d’agitation, de tumulte. Beaucoup de passage, notamment du fait d’une réunion d’un syndicat, avec peut-être une centaine de personnes dans la bibliothèque, mais surtout un groupe d’adolescent. Ce groupe, exclusivement des garçons, occupe l’accueil du lieu. Ils vont et viennent vers l’extérieur, tantôt en se courant après – courses qui mêlent parfois des scooters enfourchés à toute vitesse pour une course poursuite dans l’espace restreint qu’offre le pourtour du grand bâtiment de l’Asilo – tantôt en se « battant ».

Le lieu est ouvert donc, très vivant. D’apparence, y entre qui veut, s’y installe qui veut dans l’accueil et d’autres espaces qui ne nécessitent pas de clefs (escaliers, toilettes). Cette ouverture, au moins à certains espaces communs, dénote, de même que si le lieu semble avoir une visée artistique, elle est tout aussi culturelle avec une notion de « culturel » qui dépasse peut-être la vision que nous avons en France. Par exemple, quel est le sens de cette réunion syndicale ? Comment ce type de moment a-t-il lieu ? Sur la convention de Lamartine, et, j’imagine, sur les conventions de nos occupations actuelles, il était stipulé qu’aucune réunion à caractère politique ou syndicale ne pouvait avoir lieu dans nos espaces. Peut-on envisager ici qu’il y ait une sorte de culture de l’organisation du travail ? Ou, y’a-t-il, comme c’est le cas à l’assemblée, des personnes qui sont venues un jour faire la demande de pouvoir organiser une ou régulièrement des réunions. Voilà des questions qui restent suspendues.

Le lieu est ouvert, et cela me questionne, quand et comment se ferme-t-il ? On pourrait presque croire qu’il est ouvert en permanence y compris la nuit. Il y a en fait un gardien, selon Jacopo. Il garde donc le bâtiment le soir et j’imagine qu’il le ferme, sans certitude. Toujours selon Jacopo, le gardien est payé par la ville.

L’assemblée générale commence. Je comprends les très grandes lignes, mais dès qu’on rentre dans les points de l’ordre du jour, cela devient compliqué, voire impossible, pour moi. À l’instar de cette visite des catacombes aujourd’hui, que je décide de faire en italien, plutôt qu’en anglais, en sachant ce que cela impliquerait en termes de compréhension. L’Assemblée commence par une brève présentation de l’Asilo, des éléments que l’on retrouve dans le préambule de la charte (ou déclaration). Je m’interroge sur le fait que dans le milieu d’AFAP, de la CNLII ou à la friche, on parle de charte, quand le terme italien me renvoie plutôt à celui de déclaration. Je crois que l’assemblée s’articule principalement autour de deux grands points, « Agenda » et « gestion » avec, à l’intérieur de ces grands points, une multitude de points. Les trois premiers seront, la guerre en Ukraine, avec la proposition que l’Asilo participe d’ une récolte de dons pour les réfugiés ; un retour sur l’assemblée des biens communs (beni communi) et de la re-creazione, ce temps animé dimanche, entre autres, par Marie-Thérèse. Cette dernière m’expliquait dimanche que ce temps, à destination des enfants, s’est déroulé en même temps que l’assemblée des biens communs, dont la visée est de réunir les acteurs de différents lieux sur une journée pour échanger. MT me parle de « liant », que le moment dédié aux enfants permet à l’assemblée des biens communs d’avoir lieu aussi avec les parents qui peuvent laisser leurs enfants à la re-creazione. Par ailleurs, le temps de repas du midi est partagé et MT évoque aussi ce moment comme important.

Je note que je n’avais pas vu sur l’agenda de l’Asilo l’organisation dimanche dernier de ce moment. Je regrette de n’avoir pu y participer. Ces jours-ci, je pense à ce que l’expérience que je perçois de l’Asilo me donne à envisager de mon expérience Lamartienne. J’aimerai pouvoir organiser avec d’autres des temps d’échanges entre ce type d’expérience. Je distingue ce qui est de l’ordre de l’assemblée des biens communs, que je rate dimanche et celle à laquelle je participe hier. L’assemblée d’hier se fait tous les lundis, et là encore, si le lieu est artistique et culturel, on voit comment ce qu’y s’y organise déborde largement ces champs-là. La chapelle dans laquelle nous nous trouvons, lieu d’assemblée aujourd’hui, samedi présentation d’un livre, cinéma habituellement – un large écran blanc cache l’hôtel de la chapelle, qui servira, si je comprends bien, à stocker les dons pour les réfugiés lors de permanences. Le premier avril sera diffusé un film de soutien à la Palestine. Bref on est loin de la salle ERP et de considération strictement artistique dans l’aménagement, même si, à l’usage, d’autres rendez-vous peuvent avoir lieu dans la salle ERP. On sent néanmoins que l’organisation de la chapelle à l’Asilo demande moins de logistique.

À Lyon, si j’y réfléchis bien, il y a déjà des organisations bien implantées qui font réseau. Le site Rebellyon est une plateforme qui informe, qui met en lien des initiatives sociales, solidaires, militantes, bien loin du champ de « l’économie sociale et solidaire ». L’amicale du futur, bar associatif, se fait aussi le relai et l’espace de soutien à des initiatives militantes sur le territoire et au-delà. Il y a l’Espace Communal de la Guillotière qui se rapproche aussi de formes auto-gestionnaires et militantes. Trois exemples que je visualise parmi bien d’autres que je ne connais pas, mais qui tissent un territoire sociale, solidaire, militant. Lamartine est ailleurs, à n’en pas douter, pourtant, elle ne peut pas faire l’impasse sur ces questions-là, d’ailleurs elle ne le fait pas vraiment, mais toujours à sa manière ou sans manière.

Ce que je retrouve, dans cette assemblée, même si je ne peux vraiment comprendre et voir si cela opère, c’est l’idée que ce n’est pas un lieu de « prise de décision ». Immédiatement, quelque chose fait sens pour moi, car cela fait de cette assemblée un espace politique, au-delà de la dimension de réunion de personne qui, en soit, fait possiblement d’un espace un espace politique. C’était l’idée déjà énoncée dans ce journal il y a un moment, suite aux discussions avec Juliette et Claire notamment « d’une contre ». Une contre assemblée à la friche, une contre communication à la friche. Une contre non pas pour se confronter, mais pour s’adosser à l’existant, comme un point d’appui pour partir à l’opposer comme le propose notamment Eric Neveu dans « contre le théâtre politique ». Ce contre d’ailleurs s’adosserait à une dérive gestionnaire et utilitaire de notre lieu, de notre ville à l’instar, peut-être, des expériences de contre citées plus haut, mais à sa manière. Les Etats Généraux traduisent ce besoin de moments collectifs, politiques où le pouvoir est ailleurs que dans des organes gestionnaires. La possible reconduction de ces derniers traduit également une dynamique réelle à la friche. Singa, Les Etats Généraux, la maison à Mermoz, l’atelier Vélo, la RAPp, les mouvements impromptus de Clair, la bibliothèque, Mémento, voilà quelques actions qui me semblent entrer dans ce qui pourrait s’apparenter à « Une contre » et définir les contours flous, flottant d’une contre assemblée.

Les dynamiques qui émergent suite au relogement de Lamartine – soit du fait de relogement, soit du fait de l’arriver de nouvelles énergies, qui se libèrent dans un nouvel espace, dans un nouveau contexte, soit simplement par coïncidence – me donnent hier à penser la façon dont nos relogements, nos déplacements, parties intégrantes de nos expériences, s’inscrivent dans une rythmique qui participe de « notre expérience complète » au sens de Dewey. Je pourrais m’arrêter à expérience, pour ne pas tomber dans le piège de la modélisation de Dewey, mais je fais ici référence à son passage sur le vol des oiseaux. Il y a aussi l’idée de vulnérabilité. Un relogement pourrait être considéré comme un moment de vulnérabilité pour le groupe. À l’inverse du homard, nous rétrécissons et nous nous divisons, quelle carapace, coquille, armure sommes-nous en train de nous construire, quelle force, ou plutôt quelle puissance (cf journal février) émane de ce moment de vulnérabilité que pourrait constituer un relogement qui, pour le coup, ne constitue pas une pause à l’instar de celles qui relient et construisent deux vols d’oiseaux, mais un moment qui participe d’un même déplacement, d’une même expérience.

Hier, à l’assemblée, le moment autour de l’Ukraine ravive les réflexions issues de mes lectures de Latour et Haraway. Il ne s’agit ici pas de guerre dans la discussion. J’entends ici et là, notamment au restaurant, avec mes trois « marmarella » romaines, le terme « War », mais il n’y a pas grand-chose derrière, autre chose qu’une inquiétude et une incompréhension. Hier, à l’Asilo, les choses sont très concrètes, il s’agit d’aider une action de solidarité visant à récolter des dons (matériel médical, médicaments, couvertures …) puis les acheminer en Roumanie. Je saisis cette question posée : Y’a-t-il des gens ici qui sont prêts à aller en Roumanie ? Je pense donc à cette idée d’opération de police. L’organisation qui s’esquisse me permet d’aller un peu plus dans ce sens. Manifestation de soutien, dons, organisation d’actions éparses, cela rappelle effectivement quelque chose de l’ordre des violences policières. L’Autorité dont parle Haraway est sans cesse présente, nous vivons, avec ce moment en Ukraine, un terrible débordement d’Autorité.

Je quitte l’assemblée, une personne m’interpelle. Dans une ambiance très particulière, presque tendue, sensation probablement accrue par ma grande difficulté de compréhension, je décide de m’éclipser. Finalement, la personne qui m’interpelle semble comprendre qui je suis, par l’intermédiaire peut-être de Lucrezia qui a passé le message de ma présence. Je suis soulagé d’une certaine manière, car je peux au moins dire à une personne qui je suis. La présence d’un inconnu silencieux, à tord ou à raison, peut parfois générer quelques fantasmes dans nos situations collectives. L’annonce est faite de l’existence de la charte traduite en français. Je livre un exemplaire qui, avec l’aval de Maud, sera mis en ligne sur le site de l’Asilo. J’échange quelques contacts en vue d’un retour dans les prochains mois.

Je termine ce voyage avec mes ami·e·s au restaurant de la veille : Osteria Marmellata, terme italien, napolitain peut-être, affectueux pour dire maman. Les portes se ferment, nous échangeons quelques calamars fris, quelques embrassades et coupes de pétillant avec « le marmellate » ainsi que Vito, Massimo et Enzo, commerçant d’une des rues du centre historique.

Le 10 mars 2022 (écrit le 11 à 8h46)

Journal – Sociologie – maison – E et R – Présidentielle – Politique

Hier soir, je partage le texte « Le journal et son partage » à la fois à la friche sur la liste « Lieu débat », à la fois aux fabriques. J’ai rarement partagé ainsi un texte. Chose non préméditée ce texte finit à nouveau par parler de ces deux espaces. Parler de ma pratique du journal allait en fait forcément revenir aux « sources ». Est-ce quelque part un moyen, à la manière de Dewey, de définir les contours d’une expérience ? Je ne sais pas. Je suis toujours mal à l’aise avec l’écriture du journal. Je m’inquiète de passer pour un égocentrique. En croisant Marc-Antoine à Tissot, il y a deux jours, je lui dis que je suis en train de terminer un texte, je lui dis, comme pour me débarrasser de cette gêne, un peu en riant, que c’est un texte égocentrique, que les sociologues parlent des autres tout le temps, mais jamais d’eux. Et si dans leur manière de traiter les réalités sociales on pouvait les lire, lire entre les lignes qui sont ces gens qui analysent parfois froidement les mondes sociaux, en livrant peu ou rien d’eux même. La dynamique réflexive ne peut pas être que dans les coulisses, ni même réservé à un rapport de thèse. Je ne sais pas, j’imagine. Parfois, je n’aimerais citer que des chercheur·e·s que j’ai rencontré physiquement, avec qui je pratique. C’est l’avantage des Fabriques et de la friche et d’autres lieux comme l’Asilo et bien d’autres ici et ailleurs. J’y évolue avec des praticien·ne·s-chercheur·e·s en permanence, je pourrais n’écrire qu’avec eux. Pourtant il n’est pas désagréable de cheminer avec un ou une auteure. C’est probablement pour cela qu’il faut citer et derrière ne pas hésiter à s’approprier l’idée par ce qu’on ne pourra jamais saisir totalement l’approche d’un ou une auteure avec le peu d’éléments que nous offre une théorie ou une théorisation. Il faudrait sinon toujours lire l’auteur·e avec l’auteur·e à ses côtés.

Je relis mon texte hier, au moins deux fois et j’y trouve systématiquement des grosses fautes. Celle qu’on assume difficilement. Je me dis aussi que c’est un texte important, mais qu’il mériterait d’être développé. Je pense notamment à la manière dont le journal se fragmente sur différents supports, propos que j’avais esquissé dans le précédent texte « Journal d’Entres ». Dans la même veine, il y a aussi l’idée de praticien depuis le journal. Que je participe à un spectacle de catch, à un diner de famille enflammé, à une AG à la friche ou que je sois en poste de vacataire à l’université, le lien, le fil rouge c’est que jusqu’à maintenant je vais tenir mon journal. Si le journal est ainsi une archive en expérience, et que quelque chose de la friche s’archive ou se produit dans ma pratique de journal, cela veut dire que la friche est un peu dans chacun de ces endroits. Un espace d’action et de production dans ces environnements.

Hier je retrouve E. et R. à la friche (robinetterie). Louis-Antoine nous y a donné rendez-vous pour finaliser la création de l’association. Il prend le problème à bras le corps. Je crois que nous avions toutes et tous besoin de son énergie. Il a était, jusque là, celui qui se tenait en retrait, au moins de nos rendez-vous à 4, avec Anne-Sophie. Il arrive désormais comme un tiers, avec une volonté et un réelle efficacité quand, peut-être, nous nous laissions un peu aller, essouflé·es par notre rythme qui n’en était plus un. Il est vrai que le fait de ne plus être à Mermoz a aussi participé d’une baisse d’intensité de nos rapports, auparavant intenses, tumultueux.

Nos retrouvailles sont joviales, nous nous retrouvons et échangeons du match de la veille, jusqu’à l’actualité politique qui nous fait dériver vers les questions de violences policières et de racisme. Je joue au con en leur demandant s’il vont aller voter Mélanchon. Je regrette à la seconde où je dis ça de l’avoir fait. Pour caricaturer je me sens comme un blanc bien pensant qui vient dire ce qu’il faut faire au moment où il faut le faire. Moi qui ne suis pas un grand fan du bonhomme, qui plus est, mais qui m’inquiète toujours un peu plus de la dérive fasciste et néolibérale, et qui ne vois dans cet espace médiatique pas d’autres alternatives pour éviter les autres, et encore. C’est triste. Les alternatives sont ailleurs et surement pas arrimé à ce spectacle présiendentiel. Je sais aussi que cette phrase traduit une inquiétude elle aussi très située socialement. Comment ne pas être inquiet ? Ou plutôt comment l’être ? Comment mettre cette inquiétude au service de quelque chose qui fait sens ?

Je me fais donc rembarrer par mes deux interlocuteurs, à juste titre. Rien que pour cela je ne regrette pas d’avoir « joué au con », car la sanction est immédiate, logique, et la discussion qui suit permet probablement de se comprendre et se connaître mieux les uns et les autres. E. et R. parlaient souvent des écolos, au début de notre rencontre. Cela pour signifier que ce parti pouvait encore faire sens pour eux. Après les élections municipales de 2020 la donne a visiblement changé. Je repense à cette phrase d’un ami qui me disait qu’à Lyon, qu’importe la couleur politique du maire, la politique menée sera toujours une politique de « droite ». Je ne sais pas si c’est le cas, mais à notre niveau les changements ne sont pas immédiatement flagrants, que ce soit au niveau des actes ou au niveau des symboles. E. et R. me racontent comment le chauffeur d’un camion-écran – permettant de faire de la publicité dans la ville pour la sortie d’un album par exemple – s’est fait arrêter par la police sans avoir encore pu démarrer. C’est pourtant légal me dit E. Mais la médiatisation des Daltons ces derniers mois a fini d’en faire les ennemis publics N°1 de la ville de Lyon. R. me dit que c’est parce qu’ils sont dans Lyon, que Mermoz et le 8ème ce n’est pas la banlieue, que nous sommes dans le 8e, aux portes de Lyon, qu’ils auraient pu faire cela aux Minguettes sans problème. Lyon est une ville aseptisée, les quartiers intra-muros, qui vivent à leurs rythmes, se comptent sur les doigts d’une main. Le 8e en compte certain, la Duchère peut-être , la Guillotière et ses pourtours.

Je perçois désormais les élections comme un programme télévisé. J’en suis l’un des spectateurs. Quand le programme commence j’allume ma télé et je choisis mon candidat, en prenant en considération les règles du jeu, je suis ses péripéties et je vote pour qu’il ne se fasse pas éliminer. Je n’y mets pas plus d’ambition que cela désormais, et je me sens aux portes de l’abstention depuis maintenant deux présidentielles pour ce qui est de ces élections précisément. Comment ne pas l’être pour une génération comme la mienne. Qu’ai-je connue en 32 ans politiquement à ce niveau-là ? Des déceptions relayées d’abord par les adultes, les mêmes qui nous apprennent que ne pas voter est une erreur. Mais aujourd’hui que nous sommes adultes… E. et R. se disent a-politique, ils sont bien sûr tout sauf a-politiques, mais entrer dans cette discussion n’est pas intéressant, nous ne sommes juste pas d’accord sur les mots. Parfois les mots ne peuvent être que des mots, laissons-les là.

Là où nous nous mettons d’accord, par contre, c’est sur le sens que peuvent prendre nos aspirations dans l’action que recouvre l’obtention de cette maison. Il se passe ici quelque chose de politique, bien sûr, notre réunion à cet instant précis dans ce bureau, Louis en train de finaliser le dossier, des confrontations de perceptions, des déplacements, des amitiés qui se lient, des souvenirs qui s’échangent depuis la première rencontre, une perspective précaire, mais une perspective quand même. Je serai désolé si pour agir je n’avais que le programme présidentiel. Peut-être que ce qui me fait encore voter, c’est que je sais que pour que ma vie est un sens politique le travail est ailleurs. Peut-être que je ne veux pas couper le cordon tout simplement, qu’en votant on croit être adulte, mais que l’on reste dans quelque chose de très infantilisant, quelque chose qui ne parle pas à nos intelligences, celles dont parle Rancière dans Le maître ignorant, cette égalité des intelligences au travail par exemple autour de cette maison et plus largement nos expérimentations politiques qui sont autant d’expériences démocratiques.

Depuis ma phrase sur Mélanchon, nous parlons aussi violences policières. C’est le seul que j’ai entendu mettre ces questions sur la table. La question des violences policières devient le moment d’un rappel de la part d’E. Il vient sur les gilets jaunes, ils me disent que je ne sais pas ce que sont les violences policières routinières, banalisées, celle des cités depuis des dizaines d’années. Perdre un bras, avoir un bleu qui recouvre l’ensemble du corps. « Nous » avons été émus par ce qu’il se passe avec les gilets jaunes, mais E. m’évoque l’indifférence relative aux quartiers sur ces questions-là depuis très longtemps. Là aussi, il y a une fracture. Elle est réelle, je ne sais trop quoi dire, je ne dis rien, j’écoute à ce moment-là. Je pense à ce qui se passait avant le Covid, des luttes qui se superposaient les unes aux autres (les gilets jaunes, mouvement d’assurances chômage, climat,  autour violence faites aux femmes, autour de violences policières) puis l’élan suite aux incidents aux Etats-Unis et ceux similaires en France. Est-ce seulement moi qui « réalise » une époque, ou quelque chose continue de monter toujours un peu plus ?

Mercredi 16 mars

Journal – Forum – Lieux Intermédiaires et Indépendants – Politiques Publiques – Réseaux 

L’écriture du journal ne concerne pas cette journée. Plutôt celle de lundi. Aujourd’hui, j’envoie essentiellement des mails pour la revue agencements, l’organisation de temps de présentation de celle-ci à Rennes puis à Lyon en avril. Cela me permet de reprendre un peu possession des outils collectifs et notamment de la plateforme sur laquelle nous travaillons, ainsi que ce qui s’y poste comme outils de communication autour de la revue. Ces mails sont aussi le fait de notre journée d’hier où, avec Nicolas, nous travaillons à nouveau sur l’élaboration de notre expérimentation vidéo puis sur des éléments de diffusion avec Maëlys qui nous rejoint en fin de journée.

Notre expérimentation vidéo est l’occasion de travailler le journal modestement, à nouveau compte. Alors que nous cherchons d’autres voix que celle de Nicolas et moi déjà présente dans le film, des voix qui contraste donc plutôt, je me retrouve dans les commerces autour de la Tissot avec des extraits de mon journal de Mermoz a tenter de le faire lire à des femmes. Cela fonctionne plutôt bien. Je réalise trois enregistrements, un premier dans une épicerie solidaire, un second à la médiathèque et un troisième avec une personne qui attend au volant de sa voiture devant le magasin Action en face de la friche.

Ce qui me pousse à écrire mon journal aujourd’hui, c’est plutôt le temps de lundi matin. C’est la réunion pour écrire la feuille de route du prochain forum des Lieux Intermédiaires et Indépendants (LII). C’était un temps intéressant, j’essaye de le prendre assez sérieusement, malgré la visioconférence qui se banalise toujours un peu plus et qui devient presque un automatisme. Peut-être est-ce mieux, plus simple que les successions de mails qui préfiguraient des réunions en physique avant que la visio ne se généralise. J’ai le souvenir d’une réunion similaire pour l’organisation du dernier forum. Nous étions allés aux ateliers du vent à Rennes et avions organisé collectivement le forum. Quand viendra ce stade de l’organisation nous retrouverons-nous physiquement ou opterons-nous pour la visio ? Je me pose la question.

Je m’interroge toujours sur ma position, qui suis-je au milieu de ce tour de table virtuel ? Je suis membre de la friche Lamartine à quel titre, chercheur, artiste, membre de l’association, ni l’un, ni l’autre, un peu de tout ça ? Peu importe, mais je me questionne aussi sur les autres. Il y a différents réseaux autour de la table. La FRAP (plasticien), l’UFISC (Ess), Act’if et AFAP (réseaux de lieux régional et national, centre de ressource), Hybride, ALIICE (réseaux de lieux intermédiaires au niveau départemental). En tant que Lamrtinien nous faisons parti du réseau AFAP par exemple. Pernette est là, elle représente Lamartine, comme moi, elle depuis son statut d’administratrice en revanche. Il est difficile, surtout avec le distanciel, d’identifier qui est là et à quel titre ? Qu’est-ce que cela pourrait changer de le savoir ? C’est justement ce type de questionnement qui me trottent dans la tête le long de la journée. Cette curiosité n’est pas anodine. Elle traduit un besoin d’analyse, besoin que je ne suis pas sûr de pleinement comprendre. Une analyse qui me renvoie à une sociologie plus classique de l’action publique ou des politiques publiques. Classique, quand bien même elle serait critique, puisqu’elle viendrait questionner la professionnalisation d’un champ, la question de l’expertise, l’approche critique du réseau ou encore les jeux d’acteurs.

La question du réseau est aussi très présente. On voit bien que les réalités que recouvre ce terme sont très diverses. Il y a des réseaux historiques, pour ainsi dire, et des réseaux plus récents. Par exemple, Act’if et AFAP font, pour moi, figure de réseaux historiques quand Hybride ou ALIICE sont plus récents et sont nés avec l’appellation Lieux Intermédiaires et Indépendants. Le premier réseau est justement celui qui s’était constitué en Bretagne et qui avait organisé l’accueil du troisième forum. Il semble plus précaire et se construit depuis une dynamique de recherche-action dont la finalité pourrait être d’avoir un·e salarié·e à mi-temps à l’issu de celle-ci. En face de cette dynamique, et à l’échelle de la même région, se développe celle des Tiers-Lieux, qui justement bénéficie d’un fort soutien institutionnel pour se structurer au niveau régional depuis plus d’un an. Ce réseau, malgré une structuration plus récente bénéficie déjà d’un salarié. L’interlocutrice d’hybride explique que le réseau des TL organise des formations, ce qu’ils appellent des « visites apprenantes ». J’imagine cela comme des visites de tiers-lieux pour des personnes qui voudraient faire des tiers-lieux. Il s’agit, toujours selon l’interlocutrice, d’un « réseau de réseaux ». Au sein de ce réseau de réseaux, Hybride réalise un travail d’identification des Tiers-lieux culturels, une sous catégorie de tiers-lieux qui pourrait aussi entrer dans le giron des LII. La précarité s’observe donc selon que la dynamique de mise en réseau est portée, bénévolement, semi-bénévolement, par des salarié·e·s de lieu ou des salariés directement de réseaux ou de réseaux en structuration. Ce fait là est à interroger en soi aussi depuis le soutien et la forme du soutien notamment du côté des institutions.

Au Bazarnaum à Caen la dynamique de réseau semble en berne et se sont plutôt des logiques de soutien de solidarité qui motive la présence du lieu dans la dynamique des LII et le réseau AFAP.

Ces tensions parcourent l’ensemble des discussions autour des deux ou trois thématiques du jour. Le rapport au Tiers-Lieux et le lien avec les structurations régionales. Quelle place pour les LII dans cette politique publique volontariste vers la forme tiers-lieux quand le travail des LII demeure contournée depuis sa création notamment par le biais d’autres dispositifs comme les fabriques de territoires qui fonctionnent sur le mode de l’appel à projet et qui favorisait déjà à l’époque les dynamiques de Tiers-Lieux. L’autre point à l’ordre du jour étant de dégager des sujets par région à mettre au travail pour le forum. Une sorte de chantier par région en s’appuyant sur les structurations régionales de Lieux intermédiaires et indépendants.

Ces structurations régionales répondent d’une dynamique impulsée, je crois, par la CNLII et ses forums. À la friche Larmatine, et à l’époque en région Rhône-Aples, cette structuration s’était esquissée pour l’organisation du forum, mais s’était éteinte à la suite de celui-là. C’était le deuxième forum en 2016, après le forum fondateur de Mantes-la-joly en 2014. Depuis, le moment tiers-lieux a largement dépassé le moment des Nouveaux Territoires de l’Art (NTA) qui semble avoir eu un retentissement politique plus qu’économique, se traduisant ici et là par une écoute et un volontarisme politique plus ou moins soutenu selon l’intérêt porté à ces expériences. L’air de l’urbanisme transitoire et de l’occupation temporaire donne la part belle aux tiers-lieux et produit se moment tiers-lieux et notamment depuis le travail de la fondation Travailler Autrement et d’un premier rapport en 2018 et d’un rapport plus récent de l’association France-Tiers Lieux. Cette association se transforme en GIP (Groupe d’intérêt public) depuis ce travail avec la fondation Travailler Autrement missionnée par l’ANCT.

Ce moment Tiers-Lieux s’inscrirait dans une stratégie étatique recouvrant plusieurs enjeux, dont le déploiement «d’une offre de services de proximité » ; « la réindustrialisation du territoire » ; « une approche depuis le numérique », entre autres. Je mesure en écrivant ces points qu’énumère un des participants comment l’action Quartiers Fertiles et son émanation à Mermoz répond parfaitement à cette stratégie où la dimension culturelle est absente ou alors très à la marge et à des fins de marketing territorial, comme le précise Jules en évoquant la place de la culture dans ce moment Tiers-Lieux. C’est ainsi que Jules énonce cette question : quelle est la place des politiques culturelles dans ce moment Tiers-Lieux ? Il est fort possible qu’elles soient très absentes et que les Lieux Intermédiaires, les pratiques artistiques et culturelles, si elles ne jouent pas le jeu, restent peu, voire pas, soutenues dans ce moment qui aurait aussi pu être le leur.

« Refus de la domestication », mais j’imagine aussi la tentation qu’il peut y avoir à jouer le jeu, pour faciliter, ou s’inscrire, dans des dynamiques de structurations régionales qui permettent d’exister dans le giron des échelons de décisions, la région en l’occurrence, mais aussi l’état dans ces formes déconcentrées, décentralisées, mais aussi « privatisées » (ses agences ou GIP). C’est ainsi que le terme apparaît, celui de domestication. Cela me renvoie à De Certeau, la beauté du mort. Mais qu’est-ce qui est possiblement mort dans toutes ces histoires ? La dynamique qui animée les premiers tiers-lieux ? Fasse à l’ampleur du moment et de la main mise désormais des institutions sur ce fourre-tout bien pratique que recouvre le terme de tiers-lieu? On perçoit ici comment, sous couvert d’écologie, du fab-lab, ou même de la promotion d’autres manières de penser, s’organise une dépolitisation des actions notamment par une logique de « mise en filière » caractérisée par l’écrasement des spécificités et des singularités par des logiques marchandes et institutionnelles. La domestication, et c’est énoncé comme tel pendant la réunion, participe d’une forme de destruction du vivant au coeur de nos pratiques.

Si la dynamique des LII semble à la peine quant au soutien possible des institutions, il reste quelque chose de vivant dans cette dernière. Probablement parce qu’elle demeure « puissante », elle existe par le nombre et la transversalité, l’auto-détermination plutôt que depuis ce mécanisme de mise en filière. Jules l’évoque notamment lorsqu’il schématise intentionnellement les rapports à l’oeuvre dans les lieux. Les Tiers-lieu se construisent dans un rapport au travail (le « travail autrement »). Les lieux intermédiaires dans un rapport à l’ouvrage. Il distingue aussi les lieux liés à une action politique telle que les ZAD et les squat. Certains LII, car l’appellation est soumise, comme celle de tiers-lieux à des logiques de promotion, de par leurs histoires et leurs composantes, sont encore les plus proches de cette troisième catégorie, même si je lis et je vis personnellement un détachement, y compris dans nos pratiques de lieux, vis-à-vis des actions politiques qui les environnent. Ce découpage qui n’empêche pas que ces différents rapports soit à l’oeuvre dans les unes et les autres de ces « catégories » permet tout de même d’envisager où nous en sommes et peut-être ce qu’il y a à faire. La question de la dépolitisation par la domestication et par l’Ecologie me donne à nouveau à lire les choses avec Latour. Le besoin de s’ancrer à nouveau, plus que jamais, de définir nos zones à défendre et peut-être plus que de faire réseau, de faire alliance.

Je me demande à plusieurs reprises : mais alors à quoi sert le forum depuis toutes ces années, tant les logiques inverses sont fortes et à contre-courant ? Je crois qu’il permet de tenir ce lien qui fait que les LII ne fondent pas et ne se confondent pas dans des stratégies qui viennent encore beaucoup trop d’en haut et qui s’associent à une sorte de saccage de la ville comme expérience au profit d’une ville comme unité de production à forte valeur ajoutée. Ces rendez-vous demeurent l’endroit de l’activation de réseaux, d’un moment de reconnaissance qui permet peut-être d’entretenir un lien, de « tenir » nos histoires.

J’en suis peut-être un bon exemple. C’est du fait du forum, et depuis une perspective critique, que je reste accroché à la friche, mais aussi à une pratique sociologique. Chaque forum me permet de marquer une étape dans ma trajectoire au sein des lieux intermédiaires. D’abord du dehors, puis de l’intérieur avec un dispositif et désormais peut-être depuis mémento avec une intention politique autour du récit, du droit, des communs. Je verrai.

Pour écrire ce journal, je reprends donc mes notes, tenues plutôt assidûment pendant la totalité de la réunion. L’une de ses notes m’accroche le regard. Ecrit en bleu clair, j’y adjoins une flèche bleu foncé avec marqué « → Question esthétique ». C’est une interlocutrice de Normandie qui parle à nouveau de la force de frappe des Tiers-Lieux dans la région. Sur un projet en commun de ressourcerie, lancé par le LII , le réseau de tiers-lieux s’est engagé en mettant beaucoup d’argent sur la table. Ce faisant, ils mettent ainsi la main sur le projet d’une certaine manière. S’ensuit chez elle cette réflexion sur le fait que « on passe pour des dinosaures, en face de lieux neufs, innovants ». Le témoignage est ici très mal retranscrit, car il est puissant, il raconte beaucoup et témoigne de quelque chose de possiblement violent pour les actrices et acteurs. Néanmoins quelque chose me rassure dans cette image de dinosaure, je la trouve plus vivante que l’idée que je me fais des tiers-lieux qu’elle évoque. Nos lieux sont usés parce qu’on en use, les use on les raccommode aussi.

Jeudi 17 mars (le 18 à 8h58)

Mots-Clefs : Tiers-Lieu – Tiers-lieux culturels – Lieux Intermédiaires et Indépendant – Appellation – concept – recherche – posture – politiques publiques

La journée d’hier est marquée par mon déplacement à Toulon pour un colloque sur les « Tiers-Lieux culturels ». Ce colloque se déroule sur deux jours. Je n’aurai fait qu’une demi-journée. C’est suffisant pour moi. Si j’ai conscience qu’il peut s’y dire des choses intéressantes, je ne me retrouve pas dans ces formats, surtout lorsqu’ils sont, comme hier, un moment d’intronisation pour des doctorant·e·s ou des jeunes docteur·e à notre assujettissement vis-à-vis de l’Autorité scientifique (comme le dirait Haraway).

À ce titre, ce colloque me renvoie à plusieurs enjeux. Celui de ma propre recherche qui, sans s’attacher à venir sur le terrain des Tiers-lieux, finit par ne pas pouvoir manquer ce «moment  tiers-lieu». Cette semaine marquera probablement le tournant à cet endroit-là et peut-être jusqu’au forum. Il faudra que j’en parle, que je nous situe, dans nos expériences, vis-à-vis de ce moment. L’autre enjeu est peut-être celui de la posture du chercheur·e. Hier, je me sens étranger à cette posture. Je suis content de l’être tant cette dernière est caricaturale et j’éprouver de la peine d’assister, de participer, de subir ces mécanismes qui au-delà d’une certaine violence appauvrissent considérablement nos manières d’être en recherche, les expérience que nous faisons. Cela n’empêche pas qu’il puisse se dire des choses intéressantes, aussi parce que certains font figure de majoritaire, depuis leur expérience, leur sexe et, donc, peuvent probablement s’affranchir plus facilement, ou en tout cas manier plus habilement cette Autorité, car ils en sont d’une certaine manière, qu’ils le veuillent ou non, les dépositaires.

Dans ce milieu majoritaire, je deviens possiblement un minoritaire ou du moins j’oscille toujours entre les deux. Je peux le faire aussi, peut-être plus facilement parce que je suis un homme blanc, donc depuis mon appartenance à un groupe majoritaire. Néanmoins, c’est depuis mon appartenance à la friche et mon affirmation à faire ma recherche d’abord depuis la friche, plus que depuis l’université, que je me positionne à la marge de ce champ majoritaire. J’y suis bien, j’y suis mieux, mais cela ne m’empêche pas de me demander ce que je fou là.

Je suis donc dans un tiers-lieux tiers-lieu culturel dans un quartier prioritaire de la ville de Toulon, en plein centre, et, selon moi en pleine gentrification, contrairement à ce que veut bien nous dire une fonctionnaire en fin de journée. Le tiers-lieu en question n’a rien à voir avec le seul tiers-lieu que je connais, Bricologis, à Vaulx-en-Velin ouvert il y a plus de 7 ans déjà. Celui-ci, à Toulon, malgré le sceau de la culture, est plus blanc que blanc, les œuvres d’art minimalistes sont très peu présentent et de ce fait un peu essentialisée. Le lieu se divise en plusieurs salles que je n’aperçois que du pas de la porte, des espaces « détente » (canapé, microonde, bouilloire), des salles de travail, de co-working. Cela ressemble en fait à une petite université très lisse, un peu neuve et avec des tableaux sur les mûrs.

Nous sommes, de mon arrivée jusqu’au départ, tous blanc et majoritairement issu de l’université ou du champ culturel. Mon arrivée sera marquée par un discours d’introduction ou de transition entre le matin et l’après-midi. L’occasion de présenter le tiers-lieu. Je ne note pas les mots qui sont utilisés pour parler du lieu, mais aussi pour parler des artistes. De mémoire, cela donne quelque chose comme « un lieu au service du renouveau du quartier » ; « les artistes comme plue value », le terme de bench mark ou encore « l’artiste comme entrepreneur comme les autres ». On ne parle ici pas seulement du fait d’entreprendre quelque chose, comme tout un chacun pourrait le faire. On parle bien de l’artiste et de son business modèle. Le tiers-lieux culturel où nous nous trouvons et une sorte d’incubateur de strat-up artistique, ni plus ni moins, et cela nous est énoncé très clairement. Je me pose la question de la manière dont je pourrais moi-même essentialiser l’artiste ou le travail artistique. Que l’artiste, ou les pratiques artistiques, soient sujet à ces logiques ne m’étonne pas du tout et je ne cherche pas à vouloir les préserver à tout prix. Je crois que les logiques qui m’agressent dans un domaine m’agressent tout autant dans un autre (la logique start up associée à un lieu d’activité, ici artistiques et culturelles).

Faut-il vraiment participer à ce type de temps ? Je me pose sincèrement la question. Quand bien même j’en retirerai quelque chose. A quoi participons-nous ? Ce moment suffit à confirmer une fois de plus que l’appellation Tiers-Lieux peut recouvrir depuis ce que je rencontre ici et ce que j’ai pu rencontrer à Bricologis. C’est le cas aussi pour celle de Lieux Intermédiaire, mais il est fort probable qu’avec l’engouement pour les TL ce phénomène s’accélère. Est-il si important que cela de se nommer quand on voit les dérives d’une telle entreprise.

La suite demeure plus intéressante bien que, là aussi, la forme questionne. Des communications qui nous sont lues, en s’appuyant sur des power points. La première, celle d’un chercheur, qui connaît très bien la question des Lieux Intermédiaires et indépendants (LII), puisqu’il fait partie du réseau AFAP. Je l’observe cultiver, et ce depuis mon entrée dans le milieu, cette posture universitaire qui lui fait toujours dire « vous » lorsqu’il parle des lieux ou des acteur·rice·s de ces lieux, alors qu’il est nettement un contributeur et acteur de la dynamique. Une fiction de la non-implication qui finit, et c’est heureux, par se démasquer d’elle-même, dans sa présentation, au moment des questions qui lui sont adressées à la suite de sa présentation très formelle.

Sa présentation consiste en une analyse des sites internet des lieux se disant LII. Une analyse au départ du constat que fait France Tiers-Lieux dans son rapport de 2021. Constat que la dynamique des TLC (Tiers Lieux Culturels) est portée dans celle des Tiers-Lieux par le réseau des LII. Il me semble que c’est le travail d’AFAP qui avait permis d’ailleurs une bribe de reconnaissance dans ce rapport. Cette analyse s’attache à rendre compte de ce qu’il y a de commun et ce qui distingue les TL et les TLC en se basant sur les LII (donc les lieux signataires de la charte de LII), depuis les grands traits que peut recouvrir la notion de T-L (ouverture inconditionnelle, entrepreneuriat de territoire, convivialité, expérimentation, numérique…). Son analyse de site quantitative (176 sites comparés), et qualitative (une attention plus particulière à 35 sites) lui permet de distinguer 6 grands traits propres aux LII. Six grands traits qui les distinguent d’autres types de Tiers-Lieux : 1) Soutien déterminé en faveur de la création et des artistes, lieux initiés par des artistes; 2) Expérimentation, laboratoire, fabrique ; 3) Attachement à une « dynamique processuelle permanente » ; 4) Prise en compte fondatrice des habitants, rapport au territoire, aux usages, aux engagements ; 5)  « Un composite chaque fois singulier » lié aux échanges, aux rencontres, à l’accessibilité au rapport à des enjeux sociétaux – il parle « d’activité artistique dans l’espace social » ; 6) Enjeu majeur d’une esthétique de la rencontre.

Je reprends très partiellement ce qui est développé, mais les deux derniers points m’intéressent particulièrement. Cette question des pratiques, qui se trouveraient, et possiblement se fabriqueraient, dans l’espace social et pas à part. Et l’enjeu d’esthétique de la rencontre qu’il emprunte à Estelle Zhong et Baptiste Morizot. Ce point sur l’esthétique me permet d’avancer aussi un peu plus sur cette question, toujours accompagné de la très lente lecture de Dewey. Le chercheur parle d’esthétisation depuis l’idée « d’expérimentation à vivre par chacun » ou encore depuis la diversité des êtres humains et des matériaux utilisés. Ce que je crois entendre c’est plus qu’une réponse esthétique, et la déclaration d’un autre ordre esthétique, les LII peuvent avoir pour rôle de « poser cette question esthétique », d’opposer une « résistance à l’esthétisation généralisée » et peuvent constituer une « voie pour retrouver d’autres formes d’esthétique, de répondre à la question esthétique d’aujourd’hui ».

Ce point sur l’esthétique va être discuté ensuite dans le moment de question-réponse. Je ne peux m’empêcher de penser à cette intervention qui me renvoie aux esthétiques et au vivant dans nos lieux, l’idée que nous sommes des dinosaures. À ce titre, « l’identité narrative » des LII que livre les sites internet, mais aussi les sites physique, les lieux, est peut-être exemplaire. Ainsi dans le langage très « start up » que l’on retrouve dans le vaste univers des Tiers-Lieux, il y a l’idée d’hybridité et « l’obsession » de l’entrepreneuriat que l’on ne retrouverait pas forcément du côté des LLI et TLC. A ce sujet, l’intervenant se livre et sort du commentaire. Il dit qu’il préfère le mot composer. Les LII seraient plus dans quelque chose de l’ordre de la composition entendue comme « mise en frottement de matières hétérogènes ». Il oppose cette logique compositionniste à celle d’une « doxa linguistique écrasante ».

Cette fin d’intervention est un peu plus engagée et fait le lien avec une autre intervention qui aura lieu plus tard. Elle, aussi, très formelle dans sa présentation, mais avec, notamment à la fin, des traces d’un engagement, d’une implication dans son propos. L’intervention se nomme : Tiers-lieux culturels, art et politique du vernaculaire. Une intervention à la portée critique réelle et qui se déplie depuis un moment déceptif de notre interlocuteur, moment vécut dans des lieux franciliens tel que les Grands-Voisins. Cette intervention est teintée de l’idée d’art comme expérience, comme « trajet » plutôt que comme projet. L’intervenant cite à ce propos (Etienne Souriau). Il évoque comment ces lieux, parce qu’ils sont temporaires, sont soumis à une dictature du temps, soumise à un calcul du temps. Il développe également l’idée de vernaculaire. Ce que le vernaculaire a de politique, de poétique et de culturel. Des cultures vernaculaires « qui ne veulent pas faire culture » ou encore « un rapport au politique sans démonstration culturelle ». Il termine son propos sur l’idée de matrimoine comme complémentaire de la notion de patrimoine. Le propos m’intéresse mais je ne parviens pas à m’en saisir . Il me semble en lien avec quelque chose de plus immatériel et plus diffus, peut-être quelque chose qui se rapprocherait de ce que j’entrevois des épistémologies féministes.

Le matin, en route pour le colloque, je médite un peu sur cette idée de l’art comme expérience politique ou encore l’art comme mon expérience politique. Même si cette politisation est relative, peut-être parce qu’elle passe par une expérience aussi artistique, elle est mon mode de politisation, d’une politisation sans démonstration culturelle peut-être. Ce que me fait vivre ce moment tiers-lieu, ces discussions, ce que j’entends, me renvoie à ce que nous faisons aussi à Lyon, à Lamartine, à ce que nous tenons et ce à quoi nous tenons peut-être. Ce n’est pas rien et c’est une expérience politique intimement liée à l’expérience artistique qui dépasse, bien sûr le « simple » fait d’être artiste. Le rapport au temps, aux rythmes, est aussi quelque chose qui se discute depuis ces interventions. Il y a, dans la manière dont nos expériences se déplacent, dans le temps et dans l’espace, une tentative de résistance à cette dictature du temps. Ce temps associé à l’urbain désormais temporaire, transitoire. Je repense aussi au texte de Josep Rafanell I Ora sur le fait qu’occuper la ville c’est aussi ne plus l’habiter. La manière dont nous nous déplaçons produit un rapport à l’espace et au temps différent. Est-ce que l’on peut aussi parler d’esthétique du rapport au temps ? Une contre esthétique qui ferait que nous sommes bien des dinosaures, vivant fasse à l’obsolescence programmée de certains lieux qui s’érigent sous différentes bannières flottantes.

L’intervention de Jules permet d’entrer dans le vif du sujet et depuis là aussi une posture critique. Je suis à ses côtés, je devais intervenir, mais comme je m’en doutais, je ne le ferai pas. Cela me va bien, je préfère écouter, je suis meilleur auditeur qu’orateur et je n’aime pas jouer le jeu de la communication, sauf pour la détourner. J’ai avec moi le livret que j’avais fait pour les journées Mémento, je me dis que, si je dois intervenir, je dirai peu et je ferai une lecture à haute voix, gesticulée, pour détourner, modestement, le dispositif du colloque. Je n’aurai pas à le faire, Jules prend la place, toujours à sa façon, je crois que ce n’est pas inutile au regard de ce qui se trame ici.

Jules distingue dans le terme « tiers-lieu » deux manières de l’appréhender. Comme, nom propre, avec une majuscule, donc comme une appellation, une manière de se nommer d’une part ou comme concept d’autre part. Dans cette deuxième approche, comme concept, le tiers-lieu devient « une puissance explicative d’un phénomène ». Dans ce jeu entre appellation et concept se joue aussi ce fameux processus de mise en filière. Cela par la production de sous-groupe de tiers-lieux : culturels, éducatifs, nourriciers … Ce jeu des nominations, des conceptualisations, opère dans le champ universitaire. Aujourd’hui dans la manière de nous exprimer on passe du Tiers-lieux au tiers-lieu culturel, et très vite l’acronyme TLC se banalise dans l’espace et le milieu que dessine le colloque. Il y a aussi, dans l’intervention d’une chercheure, le concept de CCTP : cultural and créative third place. Bref, si on y ajoute les Lieux Intermédiaires et Indépendants et les labels de politiques publiques tel que les « Fabriques de territoires » et nos propres appellations telle que friche artistique, occupations temporaires…

Jules dresse ainsi un historique des tiers-lieu et de la manière dont, ce que j’entends comme une dérive du concept initial, produit aussi une dérive dans le champ artistique et culturelle depuis l’urbanisme transitoire et les nouveaux promoteurs associés à cet urbanisme tel que « Plateau Urbain ». Jules insiste sur cette idée que ce sont bien des promoteurs, puisqu’ils permettent une valorisation d’un foncier spécifique et constitue de fait un rouage de la spéculation immobilière. Il revient à ce propos sur l’origine du terme tiers-lieu (Third Place) à l’origine identifié pour le sens qu’ils avaient dans la société et avec le constat d’un déclin de ces espaces. Ces espaces étaient présents de fait, un espace où l’on s’arrête entre le travail et chez soi. Un lieu de sociabilité entre. On était alors loin de ce qu’ils sont devenus et deviennent aujourd’hui un instrument pour des politiques publiques pour remplir le vide et le valoriser économiquement, politiquement.

Plus tard, à la terrasse d’un bar, et après un copieux buffet de traiteur qui clôture la journée, Jules et Fred évoquent la situation avec France Tiers Lieux. L’association s’apprête à se fondre dans un groupement d’intérêt public (GIP). Ce GIP réunira donc l’association FTL et quatre ministères dont ne font pas partie le ministère de la Culture ou encore l’éducation nationale. Par ailleurs, en organisant à la hâte une AGE pour modifier ses statuts, il semblerait que celle-ci offre les moyens de transférer toute ces ressources, sa communauté, au GIP. Ce GIP prendra d’ailleurs le nom de France Tiers Lieux et dont le président sera celui de l’association devenue GIP. En parallèle de cela, toujours selon mes deux interlocuteurs, les réseaux de Tiers lieux Libres et Open Source (TILIOS) annonce sa dissolution quasiment au même moment. Ce moment tiers-lieu serait ainsi marqué par l’avènement d’une politique publique « Tiers-Lieu » organisée par le haut et depuis des arrangements institutionnels et la fin de réseaux auto-constitués, depuis des pratiques et des usages, mais qui peinent à tenir. Cela, toujours face à la « force de frappe » institutionnelle. Le GIP est ici une forme de partenariat public-privé qui s’ajoute à celle de l’Agence que l’on connaît via l’ANCT ou encore l’ANRU.

Dans ce cadre-là, AFAP tente une pirouette d’après Jules, celle de demander à ce que les réseaux de lieux face partie du GIP au titre d’acteur et non dilué dans France-tiers lieu qui d’ailleurs donne sa communauté d’adhérent au GIP. Cette « tactique », comme il la nomme, est essentiellement une manière de faire exister une opposition, de pouvoir en faire trace dans des processus d’apparence peu démocratique, apparence qui contrasterai avec l’idée même de tiers-lieu. J’ai personnellement peu de doute sur la véracité des retours de Fred et Jules, parce que nous sommes amis et parce que je sais qu’ils vivent et suivent scrupuleusement ces dynamiques depuis AFAP, entre autres, et depuis un regard critique, en acte, en intermédiaire.

De même que je m’interroge sur ma capacité à tenir ou encore à m’amuser de ce qui est pourtant terrible, la manière dont l’institution, dont les choses s’instituent roulent sur nous, sur nos pratiques, sur nos productions collectives, possiblement sur nos esthétiques en mouvement, sur nos productions intellectuelles. Je m’interroge sur la capacité de mes amis à tenir encore. Mais c’est effectivement là tout l’enjeu, et aussi l’enjeu de l’expérience politique que peut recouvrir l’art et le lien qu’arts et communs peuvent entretenir. Participer à s’entre-tenir. C’était aussi l’enjeu du dernier forum de la coordination nationale des lieux intermédiaires et indépendants qui s’articulait justement autour des communs. En cela le jeu d’appellation pour moi saute. On est réellement dans un jeu et cela ne veut pas nécessairement dire qu’il ne faut pas y jouer, ne serait-ce que pour raconter comment les autres y jouent. Pour autant quelque chose dans l’expérience que l’on fait de l’espace échappera toujours à cet emprisonnement que peut soudainement recouvrir le fait de nommer, de se nommer.

Lundi 21 mars 2022

Collège – Notoktone Transmétropolitaine – Communication – Site – CNLII – Relogement

Vendredi dernier a eu lieu la deuxième réunion de collège. Une belle énergie toujours même si je suis d’humeur un peu mauvaise suite à cette journée à Toulon, et pris entre mes aspirations et mes contradictions. Je ne suis donc pas un très bon interlocuteur, en plus d’être fatigué de la veille et du trajet que j’utilise pour rendre compte de ce moment aussi rapide que touffus dans mon journal. S. et moi-même partageons l’envie d’aller vite. Ce sera le cas à mon sens. Nous allons en tout cas plus vite que ce que nous avons pu faire avec l’ancien collège sans savoir si c’est une bonne ou une mauvaise chose.

Nous commençons la réunion par Notoktone, ce n’était pas prévu par effet de contexte cela devient le premier sujet abordé. Il est une sorte de cas pratique pour illustrer comment fonctionne l’arbre décisionnel ou organisationnel pour utiliser le plateau. L’effet de structure est réel, puissant beaucoup trop pour me fâcher, je ne peux que m’en amuser. Par ailleurs, la complexité de l’association, le nombre de demandes, la nature de l’équipement, nous conduit à cela. Je dois me modérer, faire des choix. Un peu comme lorsque, précédemment, quand j’évoque mon envie, mon besoin, d’ouvrir la friche en outrepassant ces effets de structures. P. me rappelle à l’ordre, au sens d’un rappel des règles et des responsabilités et T. me demande si je pense que c’est mal que nous nous structurions. C’est devenu inévitable, c’est pour moi un échec, depuis la vision que j’ai de ce que nous pourrions être, mais cela ne veut pas dire que des petites victoires ne ponctuent pas notre expérience, j’en ai conscience. Il y a aussi tout ce que je rate. La tension reste forte, nous ne sommes pas l’un de ces tiers-lieux et c’est très rassurant, mais je n’arrive pas à intégrer ces effets de structures, le problème vient peut-être de moi, je dois faire ce travail ou m’en aller, je le sais.

Au collège, nous basculons ensuite très vite sur le projet Transmétropolitaine qui vise à organiser une sorte de festival itinérant, festival dont la friche pourrait être partenaire et fonctionner avec des artistes ou acteur·rice·s de la friche. J’apprécie ce projet, j’aime la manière dont il m’évoque la friche, depuis le déplacement, l’itinérance, une manière aussi d’intérioriser la contrainte de nos espaces même si ce n’est probablement pas lié. Cela me rappelle aussi l’intention de la Cie Turpeaux, lorsque j’avais embarqué dans le dispositif. Le partenariat implique aussi qu’une petite part de salariat en administration ou en communication de la friche soit allouée au projet. L’ensemble du tour de table valide un soutien le temps que les choses s’affinent. Pour le moment, il n’est donc pas question de cela, je crois, mais la dynamique semble réelle.

Outre le fait qu’il s’agit d’un collège, j’ai envie de faire trace de celui-ci essentiellement parce qu’il prolonge les réflexions de cette semaine passée à deux endroits. Le point communication avec J.F. et la question de la CNLII.

Le point communication fait ressortir une possible tension ou problématique. Je le traduis comme cela même si ce n’est pas forcément le ressenti de J. Elle évoque le site internet. La manière dont on communique, la manière dont certains membres de Lamartine ne veulent pas y apparaître. Peut-on être membre de Lamartine et ne pas communiquer sur le site ? C’est la question qui nous est posée parmi d’autres. Pour moi, la réponse est évidente aussi parce que je ne suis pas friand de communication, même si je ne refuse pas d’apparaître sur le site. J’aimerai en savoir plus. Qui ne souhaite pas y apparaître ? Pourquoi ? Il y aurait aussi matière à discuter ? C’est peut-être juste une question d’image ou, peut-être, que cela est plus politique ou philosophique. Je ne me suis jamais trop intéressé au site, j’y vais souvent pour accéder au wiki et je crois que je n’y parviens d’ailleurs pas. Je finis régulièrement par passer par un URL déjà utilisé. Ce qui est mis en avant, sur la page d’accueil, ce sont les actualités des équipes permanentes et du lieu. Pourtant d’autres informations s’y trouvent avec des contenus qui racontent tout de même des choses. L’onglet « La friche » et les sous onglets « présentation » et « relogement ». L’onglet présentation offre un court texte quand le second ouvre vers un contenu de vidéo, la série, très masculine, autour du relogement produite par Emmaneul Veron et le travail poétique d’Isabelle Paquet principalement.

En tout cas, le fait qu’il puisse y avoir des personnes qui ne « veulent pas communiquer » ou être communiqué amène des problématiques. Comment est-ce qu’on se met d’accord sur ce qu’on communique. Autre question que nous soumet J.F. Comment un petit groupe ou même une salariée endosse soudainement cette responsabilité. Même si je ne suis pas sûr de bien interpréter ce que dit J., ces questions me semblent pertinentes à être soulevées. C’est politique, ce qu’on dit de nous, comment on le dit, comment on délègue, comment on assume et on se responsabilise face à cette délégation. La discussion dérive aussi légèrement sur la notion d’expérimentation. En quoi notre expérience est une expérimentation politique ? Cette problématique est soulevée depuis le constat que tous les artistes à la friche ne sont pas dans des démarches expérimentales. En quoi la friche fait expérimentation ? La friche est artistique, mais ce qui est de l’ordre de l’expérimentation ne se réduit pas à cela. Si on cherche l’expérimentation à la friche on ne la trouvera probablement pas d’abord dans l’art bien que les pratiques artistiques, ainsi agencées, favorisent l’expérimentation artistique, sociale et politique.

Un point sur notre lien avec la CNLII esquisse également une discussion, mais qui va couper court. Nous prenons le temps, avec P. de développer rapidement le lien que nous avons avec cette dynamique et les raisons de notre suivi. À ce stade, il est difficile d’avancer quoique ce soit. Pour ma part je convoque Mémento comme moyen d’opérer un suivi. P., en tant qu’administratrice a besoin que ses employeurs sachent qu’elle y participe. S. s’agace de cette discussion et on retrouve cette rupture qui nous donne parfois à discuter, voire à débattre, sur ce qui fait sens ou non pour nous dans nos engagements personnels et collectifs, ici à Lamartine.

Enfin il est aussi question du relogement. Là encore l’urbanisme transitoire, et plateau urbain refait surface. Le troisième « n’a rien a nous proposer » ou peut-être des choses très temporaires. Le risque que l’on passe pour des ingrats est évoqué du fait que nous refuserions des choses trop précaires dans la durée en l’occurence. Je n’étais pas à cette réunion, mais j’aimerai savoir comment ces choses-là se sont dites, traduites. On voit comment, dans ce moment de relogement de Tissot, la question du transitoire s’immisce peu à peu, avec en corolaire l’idée que nous sommes et devons être les bons élèves de notre côté. Là encore, nous nous mettons dans une posture délicate si nous cessons de revendiquer seulement en attendant sagement. Comment tenir nos demandes dans le temps long, je mesure toujours un peu plus la fragilité de notre positionnement depuis l’extérieur de l’association comme de l’intérieur.

Mercredi 30 mars 2022

Collège – Journal – Partage

Le reste de la réunion donne à discuter au moins de deux points avant que je ne parte pour rejoindre Nicolas. Les portes ouvertes du 6 et 7 mai et la fresque sur le mûr de la Robinetterie. Ce deuxième point donne à lire des enjeux propres au champ artistique et en l’occurrence du milieu des plasticien·ne·s. La fresque de ShamSham, à l’ancienne friche, était une « vitrine » pour ce dernier nous dit Pauline. Il n’est pas nécessairement question de reproduire cela, alors que ce dernier s’est proposé pour le faire. Il est vrai qu’une telle surface est l’occasion pour des artistes de donner à voir ce qu’ils peuvent faire et ainsi obtenir d’autres contrats de ce type. La discussion se déplie autour de la mise en place d’un appel à projet en interne à la friche ou ouvert aux extérieurs. Un appel à projet collectif, participatif ou non. Sur ce point-là, je suis à la fois enjoué et réservé. Je ne suis pas fan de l’approche participative, en tout cas tant que l’adjectif n’est pas un peu préciser, qu’est-ce qu’on va y mettre. Pour autant, j’aime l’idée de construire quelque chose de situé en lien avec le quartier. Plusieurs idées émergent. J’ai en tête notre travail dans le square même si à part Pauline, ce qui me touche, peu semble l’avoir en tête.

Je m’interroge sur la visibilité de mon travail, particulièrement aujourd’hui où je vois dans la news letter la communication du journal de la compagnie Augustine Turpaux, ainsi que la parution du site d’Adrien Pinon. Je n’utilise pas ces canaux-là. Je sais pourquoi je ne le fais pas, mais est-ce une bonne raison. Devrais-je essayer ? À méditer. Notoktone sera peut-être aussi le moyen de venir préciser tout cela.

Ce qui m’invite à écrire ce journal en fait, initialement c’est ce qui se trame comme réflexion autour de ma pratique de journal. Ces derniers temps, je me questionne sur ce que je publie sur mon site. Notamment ma manière d’être à l’actualité. La guerre en Ukraine, les élections et comment ces évènements s’invitent dans mon quotidien. Je ne me sens pas à l’aise, pourtant je publie, je me découvre d’une certaine façon. Ce sont les effets du partage. Je sais aussi que même si cela reste modeste, le journal est lu et par des personnes de mon entourage, mais qui ne sont pas nécessairement des personnes avec qui je travaille.

L’autre point est en lien avec ma lecture de Dewey. Depuis quelques pages, et depuis l’écriture de mon texte qui introduit cette expérience de partage je lis la notion d’expérience depuis ma pratique de journal. À la fois la manière dont le journal fait expérience, constitue une expérience, au sens où je le lis chez Dewey. À la fois la façon dont le journal produit un rapport particulier à ou aux expériences. Ce parallèle, ou cette compréhension de la lecture depuis mon expérience du journal arrive autour des pages 120 et avec la notion d’impulsion. Il s’agit d’un chapitre sur l’acte d’expression. Là aussi, Dewey part d’une distinction entre l’impulsion et le réflexe. La première, un geste vers le haut et vers l’extérieur, une intention. La seconde, un geste mécanique sans intention ou volonté réelle. L’impulsion est soumise à un environnement qui peut-être à la fois hostile et favorable, comme avoir un vent dans le dos ou un vent de face. L’expérience, l’acte d’expression, l’impulsion s’accomplit dans ce rapport à l’obstacle, à la manière de le surmonter.

Les obstacles permettent de transformer une activité en acte d’expression, parce qu’il donne à prendre conscience de ce que l’on est en train d’essayer de faire. Cela me donne nécessairement à penser au journal, à l’impulsion de départ ou justement à la manière de le réengager quand pour une raison ou une autre l’environnement dans lequel il se joue semble s’aplanir, le vent est absent ou favorable. (p117-119)

Hier, j’ai également un échange avec Jules. Avant de poster le journal du 17 mars, j’hésite. Je me dis qu’il est préférable de la partager avec eux. J’ai peur que, pris dans leurs propres activités, ils ne le lisent pas ou dans trop longtemps. Ce faisant, cela retarderait la publication du journal du mois de mars justement. Je leur partage en amont tout de même et Jules me répond assez vite. L’occasion de préciser un peu les choses et de me poser des questions sur ma posture. J’ai fait deux erreurs selon Jules.Une erreur de frappe et une de compréhension. L’erreur de compréhension est relative au lieu où nous nous trouvons. Nous ne sommes pas dans un tiers-lieu universiaire l’après-midi, mais dans un tiers-lieu culturel en complicité avec la ville et l’opération de rénovation urbaine en cours dans ce quartier de Toulon. C’est l’occasion pour moi de corriger ce qui plus qu’une erreur est une confusion entre ce que j’ai compris à un moment et les discussions qui ont eu cours la journée.

La discussion part ensuite sur l’enjeu de nomination. D’une certaine manière Jules me reprend, car, pour lui, « je passe un peu vite » sur cet enjeu. Il met cela sur le coup du caractère peut-être déceptif de ces journées qu’il lit, à raison, dans mon journal. Pourtant, je crois que nous sommes d’accord, mais il est possible que pour Jules cela soit plus problématique quand on sait le travail que ce dernier réalise pour faire valoir certaines approches de nos expériences plutôt que d’autres et que cela passe aussi par des enjeux de nominations et des processus qui sous-tendent les façons de se nommer.

Je suis parfois lassé de ces enjeux de nomination. Pourquoi ? Ne devrais-je justement pas en être extrêmement curieux. Suis-je suffisamment disponible pour avoir cette curiosité ? Comment être curieux et disponible lorsque l’on est fatigué ? Je m’interroge et je m’interroge sur ma posture donc. D’autant plus que cette journée relatée du 17 me donne à penser à la posture du chercheur et à cet entre-deux que je vis.

Quand je partage mon journal à Jules et Fred, qui est-ce qui partage son journal. Je ne me sens pas plus chercheur qu’eux. Différemment oui, mais ni plus ni moins. Particulièrement vis-à-vis de Jules que je connais mieux. Je suis plutôt un acteur, une fois de plus et je participe d’une recherche collective. Le journal vient ici jouer un rôle particulier ,entre les relations. Il construit la relation de recherche et la recherche depuis son partage. Ce n’est pas quelque chose d’anodin dans notre relation de parvenir à faire lire ce journal-là, précisément à Jules et Fred, et de pouvoir immédiatement échanger à ce propos. Je sais aussi que l’aspect brut, Jules parle de brouillon, aspect que peut traduire mon journal (fautes, syntaxes et constructions peu claires, inexactitudes …) est aussi un moyen de partage et que c’est un moyen pour que ma recherche embarque avec les personnes, celles avec qui je travaille.

La forme du journal partagé implique donc une forme de recherche qui ne serait pas omnisciente et qui ne cherche pas à l’être, qui ne cherche pas l’exhaustivité. Comme pratique, elle est une pratique qui ne travaille pas l’exactitude, mais plutôt l’ajustement. Les critiques de Jules sur le journal du 17 sont justes, je les entends, les comprends. Mais seraient-elles les mêmes si Jules avait pu lire l’ensemble de ce qui est publié depuis janvier. C’est là une des limites de l’expérience, mais qui en fait aussi une richesse. Un extrait peu donner à venir corriger, rectifier, mais aussi donne à insister à nouveau sur ce qui n’aurait pas été lu. Ici, se jouent aussi une distinction et une relation entre publication/publicisation du journal et l’idée de partage (plus intimiste, plus direct, à moindre échelle). Il est intéressant de noter ce que cela génère possiblement comme montée en fiabilité, à-même l’action.

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