Mai 2022

Mercredi 4 mai (le 5 mai à 9h29)

Dewey – Formes – Sujet – Substance 

Hier est une journée où se noue la recherche, soudainement, comme prit entre plusieurs feux. Le matin, je travaille sur le journal Lieux et Milieux, un travail de relecture principalement. Je fais cela après un moment de lecture de Dewey, sur la terrasse de Tissot, pendant que des membres de la friche font des exercices, mouvements et respiration, dans la cour de Tissot. Puis je rencontre C. qui travaille dans le milieu du théâtre et qui souhaite se lancer dans une création pluridisciplinaire accompagnée notamment d’un ou une sociologue. Je me dirige ensuite vers la Robinetterie pour retrouver l’équipe de Braveheart l’association qui n’est finalement toujours pas créée. Ce moment à la friche me plonge dans la problématique du lieu de manière inattendue.

La rencontre avec C. est un motif pour partager quelques réflexions autour du livre de Dewey, des réflexions d’ordre assez général et qui me trottent dans la tête. Depuis le lien qu’il fait entre esthétique et artistique, mais aussi la distinction depuis son geste intellectuel, l’auteur me donne à avoir un regard nouveau à la fois sur l’art, sur les activités artistiques, et plus largement sur mon environnement. Sur ce dernier point, l’environnement, je me prends à regarder ces derniers temps les montagnes, la ville, ou certaines choses que je trouve habituellement belles, et à ne plus les regarder comme telles. J’essaye de regarder des lignes, des contrastes, des couleurs, je tente de ne plus regarder l’arbre mais plutôt des relations entre des éléments. J’utilise à ce titre le livre de Dewey comme une sorte de manuel pour être en relation différemment à ce qui m’entoure. C’est amusant et, en même temps, je crois que c’est l’un des intérêts majeur de ce livre, générer des expériences.

En étant moi-même plus « sensible » à ce qui m’entoure, ou autrement sensible, je décale mon regard un peu plus aussi sur le travail artistique et la question esthétique. Je pense de manière un peu plus fine les activités des artistes qui m’entourent, je mesure peut-être un peu mieux les mouvements et micro-mouvements qui les composent. Je ne sais pas réellement si j’y parviens, mais je sens qu’un espace de réflexion et, plus encore, qu’un espace d’attention s’ouvre à moi. Hier, dans mon interlocution avec C., je sens que quelque chose change. Depuis ma lecture du livre, des choses se combinent avec d’autres lectures et d’autres expériences, celles avec la compagnie Turpaux, ou encore, plus récemment, celle avec Fabien. Le livre opère comme un liant. Je ne l’ai pas encore digéré, mais il se fait une place. Par exemple, hier, pris dans ce moment de lecture j’arrive, je crois, à envisager dans les propos de C. ce qui, dans son intention, pourrait tenir du « sujet » (la thématique), de la forme souhaitée. Ou encore à me questionner sur la substance, quelle est-elle ? Cette dernière me dit aussi préférer parler de forme, plutôt que de spectacle.

Ce qui se passe est une mise à l’épreuve de ma lecture. Ce n’est pas prémédité, mais, en l’écoutant cela se produit. Ce n’est peut-être pas juste, mais je tente spontanément d’appliquer la grille de lecture que construit le livre pour moi. La thématique que souhaite travailler C. me semble être celle de l’impuissance, de l’agir et de la révolte, pour reprendre ses mots. La forme me semble être théâtrale mais c’est peu de choses que de dire cela. C. me dit fonctionner aussi avec une approche philosophique qui vise à organiser des discussions qu’elle enregistre. Est-ce la substance, la matière, et qu’est-ce que cela pourrait venir dire de la forme ? Est-ce que la forme sera un spectacle « classique » sur une scène ? Sans scène ? Ou toute autre chose ? Par ailleurs qu’est-ce que la substance, ou la matière ici ? Est-ce que c’est la parole recueillie, donc déjà soumise à un dispositif, ou ce qui pourrait être de l’ordre de la colère, de la révolte, de l’acte ou de l’impossibilité à agir ?

Il y aussi l’idée d’approche pluridisciplinaire, ce que n’évoque pas Dewey dans son livre au stade où j’en suis. Cela démultiplie les formes possibles me dit C.. C’est la notion d’enquête que C. amène, elle semble vouloir faire une enquête. J’ai l’impression qu’elle est en mesure de la faire, sans nécessairement convoquer la sociologie ou « le sociologue », depuis ce qu’elle me dit déjà mettre en place. Je convoque, pour ma part, d’autres façons d’appréhender la sociologie qui me semblent aller à des endroits différents de ce qu’elle pourrait attendre d’un ou une sociologue. Par exemple, je fais le lien avec ce que nous vivons à Mermoz, la manière dont nous nous rencontrons avec Eddy et Radouan, depuis une colère qui s’exprime d’abord et qui se traduit ensuite.

Je m’autorise à poser des questions sur la situation de C.. Si nous nous rencontrons, c’est parce que Maud lui a parlé de notre travail avec la compagnie Augustine Turpaux, et que Maud lui a évoqué mon travail. C’est Maud, en tant que « conseillère » dans une coopérative d’emploi, qui depuis son ancien poste à Lamartine, l’oriente vers moi. Une personne actuellement bénéficiaire de l’ASS, l’équivalent du RSA délivré par Pôle Emploi. Je n’arrive pas à comprendre d’où vient ma curiosité, mais je ressens le besoin d’en savoir plus sur les conditions d’élaboration de cette création. Pourtant, cela ne me regarde pas, mais le lien me semble important à faire, c’est comme si, à ce moment là, j’avais besoin de savoir. C’est peut-être aussi pour me représenter un peu mieux le travail de Maud depuis les personnes dont elle est l’interlocutrice. Dans cette création, il y a donc un enjeu pour C. a pouvoir être à l’origine d’une création, à l’initier, et à mettre au « service » de celle-là des aspirations, des intentions, mais aussi un certain nombre de compétences déjà acquises.

En dehors de cette rencontre, la lecture de Dewey me donne à revenir sur la question du processus. Il paraît évident que l’expérience que l’on fait d’une œuvre, ou d’une production artistique, ne s’arrête pas au moment où l’oeuvre se présente à nous. Nous continuons possiblement à cheminer avec l’oeuvre si nous en faisons l’expérience donc. Le processus n’est donc pas seulement la phase de production de l’oeuvre, mais bien ce qui construit l’expérience que l’on fait de l’oeuvre. La rencontre avec l’oeuvre n’est qu’une étape. Dans mon rapport processuel à l’art, je me rends compte que mon attention ne portait essentiellement que sur le processus de construction de l’oeuvre et pas nécessairement sur ce qui suivait. Sans dire que je ne prête pas attention à ce qui s’ensuit, je crois que cela n’entrait pas, par impensé, dans ce que Dewey lui nomme processus. Cela permet de décaler encore une peu les choses, et ce tout au long du continuum, non pas de la création, mais de l’expérience que l’ont fait d’une création, que l’on en soit le/la/les émetteur·e·s ou les recepteur·e·s.

Mardi 10 mai 2022 (le 11 à 10h11)

L’horizon est ici – Myriam – Fabien – Amael – Lecture – Ecriture – Art – Recherche-Création

J’ai envie de faire trace de la journée d’hier. Elle me donne à réfléchir à plein d’endroits. Il y a ma trajectoire, la manière dont celle-ci s’arrime à d’autres, et donne lieux à des coopérations, depuis des rencontres récentes (Fabien) et d’autres plus lointaines (Myriam). Il y a notre travail à trois autour du livre de Myriam qui matérialise de manière singulière cet arrimage, appareillage relationnel, « disciplinaire » et indiscipliné, affectifs et bien d’autres choses. La journée d’hier me donne l’occasion d’activer « L’art comme expérience » de Dewey depuis des discussions que nous avons tous les trois, et aussi des lectures plus personnelles qui s’activent depuis un échange avec Myriam, alors que nous attendons Fabien pour discuter plus directement de notre travail et de l’intervention de la fin de journée à la librairie Archipel. Il y a aussi ce moment à la Corep et la fabrique du livret, la veille, qui touche à ce que j’ai appris à faire et que j’aime faire, une forme de documentation sans trop de préméditation. Ce geste étant facilité hier, à la fois par le travail réalisé en amont avec Fabien, à la fois avec le padlet de Myriam dont le livret est une transposition au format papier.

Notre relation avec Fabien est une relation d’entre-deux. Il y a, je crois, de l’affection l’un pour l’autre à la fois pour qui nous sommes en tant que personnes et la manière dont nous travaillons et avançons. C’est une composante du travail « créatif-intellectuel », celle de travailler par affinité, de pouvoir le faire. Cela que les affinités soient directement liées aux affectes, qu’ils soient le ferment d’un travail ensemble, ou bien que les manières de s’affecter soient le fait d’affinités plus « objectives » liées à la manière dont nous travaillons. Dans le temps long ces affectes ne sont jamais fixes et peuvent donner lieu à des ruptures, mais aussi des retrouvailles. Pour l’instant, j’ai connu peu de ruptures de cet ordre-là et, donc, peu de retrouvailles. J’imagine que cela peut-être important à garder à l’esprit, savoir rompre un temps, pour se retrouver plus tard y compris dans le travail. Je pense aussi à ma relation avec Amael, une amitié qui s’épaissit toujours un peu plus dans le temps, sans se saturer, qui prend des dimensions affectives parfois très fortes, et qui se traduisent aussi par des coopérations qui se réinventent sans cesse, dans un rapport indiscipliné à nos pratiques, nos trajectoires, nos présents et nos projections. J’en parle à Myriam pour expliquer la présence du sténopé d’Amael dans le livret jaune imprimé pour la présentation à Archipel et pour fair trace de ce point d’étape. Amael, depuis sa pratique du cynatotype, du sténopé s’est invité sans le savoir dans ce dialogue autour du livre de Myriam.

Avec Myriam c’est bien sûr différent. Notre rencontre aux Fabriques produit une ou plusieurs antériorités. J’ai la sensation d’avoir travaillé avec Myriam depuis les fabriques de sociologie, mais aussi depuis mes lectures de ses ouvrages. Principalement la lecture d’Indiscipline, qui a marqué mes premières années entre la friche et les fabriques de sociologie. Lecture qui a accompagné la deconstruction/reconstruction d’un rapport à l’université, processus toujours à l’oeuvre. Puis il y a ce livre, L’horizon est ici, et la sensation que ma lecture a réellement commencée depuis notre trilogue. Je pense à cette lecture étrange que je fais de Dewey et celle toute aussi étrange, mais néanmoins très différente, que je fais du livre de Myriam. J’aime ces étrangetés. Elles me renvoient aussi à ma pratique, la manière dont, avec le journal, ma pratique s’est beaucoup exprimée en écriture, et qui se travaille dernièrement aussi depuis un rapport particulier, difficile à la lecture. Ce qui est étrange — ou qui ne l’est pas — c’est cette relation entre journal et lecture, et la manière dont, avec Dewey, c’est une forme d’écriture assez linéaire qui « jaillit » de cette lecture et qui contraste avec la forme d’écriture que produit la lecture de L’horizon est ici. Une écriture depuis d’autres textes, depuis un geste qui donne à « reproduire » le sien, sans être pour autant dans l’imitation, le mimétisme. Myriam, en proposant une autre forme de lecture, depuis un autre rapport à l’écriture, et une application « radicale » de cet autre rapport, donne possiblement à faire opérer autre chose. Pour que cela opère, il a fallut que je m’associe, que l’on active une relation et, pour le dire avec les mots de Myriam plus tôt dans la journée, il a fallut ouvrir un espace pour la relation. J’apprécie la façon dont elle évoque cela. La relation est bien souvent perçue d’abord depuis un lien qui se créé entre des choses. En parlant d’espace, Myriam met en avant la distance et donc l’espace nécessaire, qui compose, pour composer la relation. Ainsi, en plus des gestes, des liens, des mouvements, des affectes, l’espace s’invite dans la relation, dans la manière dont celles-ci peuvent proliférer, en attention toujours au « comment » plutôt qu’au « pourquoi » de/dans ces relations.

En écrivant, je mesure à quel point cette question de l’amitié n’est pas anodine. Comment, en avançant dans l’âge adulte, les amitiés qui se construisent ne se font pas depuis la même substance. Ou alors comment la substance des affectes est travaillée différemment dans la construction d’une amitié. Le soir après la présentation à Archipel un ami de longue date me rejoint. Je l’héberge. Nous parlons notamment de ces amitiés de l’enfance que l’on sent parfois s’effriter dans le temps. Que partageons-nous encore ? Cette discussion n’est pas anodine, car avec cet ami nous avons pris l’habitude de « rompre » pour mieux se retrouver. Une manière pour moi, et qui n’est pas forcément partagée, de continuer à faire vibrer cette corde de notre amitié sans cesse menacée de rompre par des orientations personnelles très divergentes. Quelque chose tient, et j’ai la sensation que c’est suffisamment solide pour tenir longtemps, mais il faut accepter des changements de rythmes, des pauses, des distances sociales, spatiales.

Travailler avec des amis, ou construire des amitiés depuis une relation de travail, me semble recouvrir quelque chose de particulier, notamment dans la façon dont nous sommes en recherche. Je crois que nous en parlons avec Myriam, mais d’un tout autre endroit que celui qui m’amène à en parler ici. Je crois qu’à ce moment-là de notre échange quelque chose de l’existentiel se discute et, donc, un endroit ou une amitié me semble réellement en train d’oeuvrer. Ce lien entre une recherche d’ordre existentielle en tension avec ce que l’on nomme communément une recherche en sciences sociale par exemple. Cette tension, je la vis personnellement avec la thèse. Elle n’est qu’un point d’étape, non pas dans une carrière ou trajectoire professionnelle, même si elle pourra en constituer une pierre angulaire, mais plutôt un point d’étape dans une recherche plus vaste. J’évoque parfois la quête de sens, mais je crois que je me détache de cette idée, car dites comme cela je la trouve absurde ou clichée. Cela deviendrait plutôt un point d’étape dans la manière de se situer au présent ou aux présents. Donc avec cette idée d’épaissir le présent, donner de l’espace et du temps aux relations qui s’engagent et habiter ces espaces. Il y a quelque chose là-dedans de l’expérience que je vis et que j’ai vécu à la friche, un espace-temps d’amitié et de travail, d’autres rythmes, d’autres permanences dans la ville néolibérale mais qui est aussi bien d’autres choses, d’autres manières de faire exister des relations de longues dates et d’en faire jaillir. Je pense au travail avec Laurent autant qu’à Jean-Spagh, au journal ou au square, à l’association Braveheart, à la manière d’être amoureux différemment chaque jours.

C’est peut-être à cet endroit-là aussi que je situe le livre de Myriam. Je l’évoque comme une friche. Fabien dit à Myriam que c’est un livre d’artiste et Myriam dit que ce n’en est pas un en renvoyant à Fabien le fait que lui c’est un « vrai artiste ». Fabien refuse cette appellation et s’ensuit une discussion, ou plutôt une élucidation, de la manière dont nous sommes en fait d’accord. Je résumerai cela maladroitement en disant que nous sommes d’accord pour dire que l’expression « vrai artiste » est étrange et qu’elle conduit, ou peut conduire, à des dérives telles qu’on les connaît bien. Pour autant, on ne peut pas nier que quelque chose dans le geste de l’artiste produit un autre rapport au monde, une autre manière de l’écrire, de le parler. Je les écoute à ce moment-là et j’ai bien sûr Dewey en tête. En distinguant ce qui, d’après lui, ne se distingue que par la pensée, l’esthétique et l’artistique, Dewey réaffirme à la fois qu’il y a un métier, un travail artistique, mais que celui-ci n’est pas isolé de l’ordinaire, du routinier. L’expérience ordinaire, routinière en est même la substance. L’expérience est un ainsi une sorte de fil rouge qui invite aussi à penser le processus de l’expérience vécu d’une œuvre qui dépasse le seul moment de confrontation à l’oeuvre, donc le réengagement de l’oeuvre dans l’expérience ordinaire. A propos du processus, l’idée de thèse comme point d’étape donne à penser la manière dont le processus continue, ce qui s’engage continue d’exister depuis l’expérience et depuis l’expérience de sa réception. Dans quel processus nous engage le livre de Myriam. C’est pour moi un des sens que peut recouvrir l’idée de recherche-création souvent réduite de manière caricaturale à l’association d’un·e artiste et d’un scientifique dans la production de quelque chose. Recherche-création, d’accord, mais toujours, comme le propose Myriam en lien avec un « Comment » et depuis des enjeux politiques pour ne pas dire écologiques et surtout pas réduit au/à la seul·e vrai·e artiste et au/à la seul·e vrai·e chercheur·e quand bien même illes travaillent ensemble.

Quand je reçois les affiches de Fabien, je suis intimidé. Pour tenir le dialogue, et lui envoyer à mon tour des affiches, je puise dans ma pratique. Je suis en train de lire Rancière, je pioche dans Rancière. Je suis dans un moment où je cherche à être en prise avec l’urgence politique dont parle Myriam, urgence qui constitue le levier de son geste d’écriture de l’horizon est ici, alors je puise dans un tracte où il est question d’espèces compagnes et je peux relier avec Haraway et Dewey. Cela m’invite à décaler l’espèce compagne vers les langues compagnes, cette infinité de langues que que la poésie écrit depuis des mises en relations. Pour autant, cette intimidation me donne à tenter des choses. Cette fois-ci je ne suis pas dans la reproduction, mais bien dans l’imitation. J’ai envie de faire comme Fabien. Je n’en suis pas capable, mais j’essaye, et cela m’ouvre un horizon. Je sens que cette incompétence mes tentatives à « faire comme » ouvre un autre horizon ici. Précisément dans le bureau ou j’écris ces lignes. Sur le vélo, en rentrant hier, je pense à cela, à la dimension pédagogique. Je ne sais pas si elle va apparaître dans le livre de Dewey, mais pour l’instant elle me manque. Il me semble que le livre, sur le fond, plus que sur la forme, a une portée pédagogique. En le lisant, je m’amuse à regarder les choses différemment, exactement comme Myriam nous invite à le faire lorsqu’elle prend l’exemple « du ciel par-dessus le toit », extrait de son livre qui donne un exemple de comment les mots mettent en relation, ici le « toit » et « le ciel par-dessus le toit ». Qu’en est-il aussi de ces espaces typographiques entre les mots, entre les lettres, entre les textes que Myriam agence sur chacune des pages du livre ? Pour autant, ce qui me manque de pédagogique dans le livre de Dewey, c’est peut-être cette notion de trajectoire. On peut comprendre, depuis l’idée de l’expérience qu’il développe cette importance de la trajectoire. Mais, peut-être du fait du moment de l’écriture, des formes artistiques à ce moment-là, et tout simplement d’un rapport à l’artiste, quelque chose est essentialisée à mon sens. Je ressens de plus en plus le besoin de venir discuter ce livre avec d’autres lecteur·rice·s. Il y a aussi un dialogue à faire entre ces lectures qui se suivent, celle du maître ignorant et celle de Dewey, je crois que c’est ce qu’a commencé à faire notre aventure avec Fabien autour du livre de Myriam. La relation autour du livre de Myriam incarnée par le travail avec Fabien devient pour moi une forme de réécriture de Dewey, une réécriture qui prendrait plutôt une forme indisciplinée au départ du geste de Myriam qu’une imitation du geste de Dewey

Puisque Fabien dit du livre de Myriam que son livre est un livre d’artiste, qu’elle « refuse » poliement et modestement cette appellation comme Fabien refuse de la même façon celle de vrai artiste, je me prends aussi à penser comment son livre fait sociologie. Je n’ai pas nécessairement de réponse à cela, mais il vient s’ajouter au matériau de ma pratique qui consiste à chercher ce qui fait sociologie dans ma pratique de la friche. En tout cas, il m’aide à penser cette idée de recherche-création. Du côté de Dewey il y a une distinction entre l’acte scientifique qui analyse et distingue quand l’art (comme expérience) imbrique, lie, mélange… Le livre de Myriam va possiblement permettre ce double geste. C’est peut-être là encore ce qui s’écrit dans les blancs du livre. Sur une page il y a un texte, un vers de poésie, ou une poésie, il y a l’analyse, il y a des affectes, tout ça agencé par l’autrice. Puis, il y a nos associations, celle que nous faisons depuis cette écriture. Comment, si l’on prend le schéma que je comprends de Dewey, et de façon caricaturale, l’idée de recherche-création fabrique d’autres manières de faire au croisement de deux langages : le langage analytique et le langage artistique? La réponse est probablement à chercher du côté des espaces, des publics, des processus. Il s’agira plutôt donc de voir quelle sociologie se fabrique au départ du livre de Myriam, comme au départ de la friche ou de l’espace public.

Il y a enfin ce livret. En l’imprimant, puis lorsque nous le distribuons, je sens quelque chose de ma pratique qui existe. À la fois ce travail de production documentaire, presque de suivi, dans le sillon de ce que nous faisons tous les trois. Myriam documente avec le padet, de même que Fabien assure un suivi au travers de ces mails documentés, je tente un geste d’imitation, mais aussi d’écriture depuis le livre de Myriam et tour à tour les gestes s’enchaînent se mélangent, se brouillonnent, s’imitent… une chorégraphie dans laquelle nos pratiques vont et viennent, où elles s’assemblent et se dissocient entre analyse et artistique peut-être. Je suis mis en avant sur le livret alors que sa réalisation est facilité par le travail réalisé en amont, mais je prends ce truc. Faire un livret m’importe, fait sens, il est une manière de faire circuler les choses aussi, sur un mode de plus, une variation. Plus personnellement, cela raconte à la fois ma pratique au sein d’UFR où, après le journal de Bordures, j’ai lancé le fanzine L’Entre. C’est aussi en lien avec Mémento, produire aussi de la documentation, l’archiver. Enfin, c’est aussi en lien avec le travail en espace public. Amener cette écriture dans différents espaces en premier lieu desquels la cabane et l’espace public autour de la friche. Cette mise en support investi les espaces, fait proliférer les publics, pointillent les processus. Je prends là aussi du plaisir à la fois à faire vite, à la fois à me demander comment j’aurai pu faire mieux. Je prends du plaisir à incorporer ce geste de l’édition autonome. Hier, je n’imprime pas que cela. Alors que c’est le premier livret sans journal que j’imprime, j’imprime de l’autre côté la somme de mon journal Lieux et Milieux. Ce livre en devenir est évoqué par Pascal comme un élément de méthode pour notre action Faire commun, faire recherche en quartiers. J’apprécie cette idée, et je me prends l’envisager comme un élément de méthode situé. Je n’ai pas pris encore le temps de le lire ainsi, mais ce sera nécessairement un prisme de lecture désormais qui accompagnera peut-être le travail d’éditorialisation de cette somme. Hier, en me retrouvant à la Corep je me mets donc à envisager à nouveau la question de la publication dans mon travail de recherche, plus spécifiquement le lien avec la thèse. Mais en lien avec ce que j’écris plus haut, c’est un espace que je prends du plaisir à habiter, bien au-delà du cadre doctoral.

Lundi 16 mai 2022

Fabriques de sociologie – Violences – Institutions – Esthétique – Recherche – Intermédiation

Je n’écris finalement pas mon journal ces derniers jours alors que je passe deux jours très prenants à Paris, deux jours qui me donnent à penser. Hier, je suis en colère contre moi-même. Je n’ai pas pris en notes des éléments que je voulais retranscrire dans le présent journal et ces éléments me sortent de la tête. J’ai le sentiment qu’en reprenant les notes prises dans mon carnet durant tout le week-end les choses reviendront. Mais je n’en suis pas certain. Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’était quelque chose autour de la notion de récurrence que je retrouve dans ma lecture de Dewey. La notion de récurrence est associée à celle de variation, qu’il m’arrive d’utiliser notamment pour envisager une sociologie en variation, qui varie selon les moments, toujours en lien avec une sociologie impliquée. La notion de récurrence elle amène autre chose.

Aujourd’hui, je pense à l’intervention de R. aux Fabriques de sociologie de dimanche. Elle est très puissante, je me sens très touché. Je mesure la violence de l’institution un peu plus. Je me demande comment R. fait pour tenir, et comment font les femmes avec qui il travaille. Mais ce qui me touche à ce moment-là, c’est bien R.. A quoi bon travailler dans les institutions avec de tels fonctionnements. Pourtant, heureusement qu’il y est, heureusement qu’il y a des personnes comme R. qui viennent au travail à cet endroit-là. Dans la présentation de R. je me dis que celui-ci pourrait basculer dans la lutte, pourtant, il lutte ailleurs, toujours aux interfaces, je crois qu’on ne pas pas faire l’économie de ces luttes qui ne prennent pas l’apparence de luttes distinctes. Je suis admiratif.

S. prend un moment la parole et donne à réfléchir de façon assez remarquable à cette question. Il montre comment l’institution n’écoute les personnes que quand elles se plaignent. Il pose la question de la façon dont les victimes, quand elles cessent de se plaindre pour entrer dans une forme de combat politique, de « militance » pour un changement, deviennent gênantes, irrévérencieuses du point de vue des institutions. Ce que dit Sébastien, c’est que l’espace de travail que contribue à fabriquer R. permet aux femmes victimes de violences de venir aussi parler de la violence des institutions au-delà des violences faites aux femmes.

R. nous pose la question finalement de quoi faire avec ces témoignages qu’il recueille, cette parole qu’il recueille. La notion d’esthétique fait surface dans la présentation de R.. Pas dans le cas des violences faites aux femmes, mais plutôt dans le cas d’Elly, jeune comorien avec qui il travaille sur une écriture et sur la base d’un échange. R. se dit frappé par l’écriture d’Elly qui en dehors de points techniques, trouve une réelle esthétique dans l’écriture. Ainsi les questionnements de R., et plus largement la thématique de la matinée, me donnent à penser depuis cette intrusion de l’esthétique à la manière dont penser depuis l’esthétique nous met sur des pistes pour travailler les paroles que nous recevons. Ici, penser depuis l’esthétique c’est penser politiquement, depuis la perception, l’expérience que l’on fait de ce que l’on reçoit et comment on le réengage dans un travail de recherche. Dans le texte de Dewey, si l’expérience scientifique se détache de l’expérience artistique, elle n’est pas moins concernée par la question esthétique.

R. parle justement de récurrence de certaines thématiques, certaines thématiques reviennent d’autres s’en vont. Je me pose ainsi la question de quelle est la substance ou le matériau : la parole ? Des enregistrements ? Quel est le sujet ? Les violences faites aux femmes ? La façon dont l’institution participe, augmente cet aspect de la violence, produit des violences supplémentaires et différentes ? Quelles formes donner à cette expérience esthétique ? Un texte ? Qui l’écrit ? Comment s’écrit-il ? R. évoque des possibilités éditoriales, mais il travaille lui même quelque chose de l’ordre du podcast même si la finalité et d’abord de pouvoir faire entendre ces paroles dans les cercles politiques qui finances, au coeur des institutions qui produisent ces violences. Quelle place pour les affects dans tout cela ? Par ailleurs qu’en est-il des récurrences et des variations. En écrivant, je ne suis pas sûr que cette lecture depuis l’esthétique soit pertinente, elle le semblait à ce moment-là. Ce qui me paraît dur évidemment pour les personnes au travail sur des violences vécues, mais aussi pour celles et ceux qui travaillent à l’interface, c’est que les institutions produisent à nouveau des violences et que les mécanismes liés à ces espaces de pouvoir arrangent pour ne pas entendre, assumer et se responsabiliser face au fait qu’ils sont producteurs de violences.

Avant de me coucher et de reprendre demain, il me semble nécessaire d’insister sur le caractère stratégique et précieux du travail de R.. La violence qu’il évoque de voir peu à peu la parole qu’il souhaite faire entendre se faire effacer de son power point de présentation lors du rendez-vous à la préfecture. La manière dont certains mots sont interdits dans ces espaces-là. La façon dont accepter cela permet aussi à des constructions qui sont réellement au travail d’exister sans quoi l’institution n’agirait pas à cet endroit-là. La violence donc encaissée par les personnels qui pour obtenir des sous doivent céder au chantage à l’image qu’organisent certains dirigeants ou élus. Bref. Ce qu’il nous dépeint est désolant, mais encore une fois ce témoignage compte. Il est peu probable que les choses changent fondamentalement ces prochaines années, décennies, mais connaître ces rouages, renforce mes convictions personnelles à la fois à aller dans le sens où nous allons, mais aussi à ne pas lâcher nos travaux aux interfaces, ce que je pourrais ici rapidement nommer ce travail d’intermédiation. Ce que fait R. est primordial.

Mardi 17 mai 2022

Collège Pouvoir – RH – salariat – service civique – alliance

J’entre dans un cycle d’écriture particulier. Conscient que j’ai envie de documenter ce qu’il se passe ces derniers jours, et conscient qu’il va y avoir à documenter ces prochains jours, je me lance dans une écriture « en continu ». J’ouvre habituellement un journal le matin pour écrire la veille, mais ce matin, mon geste prolonge simplement celui de la veille.

Ce matin je me réveil avec le besoin de commencer à écrire mon journal. Avant d’ouvrir l’ordinateur, je m’impose de la guitare pour ne pas commencer par de l’écran comme je le fais bien trop souvent. J’ai envie d’écrire autour du rendez-vous « RH » avec P. et J.D.. Initialement, il devait s’agir d’un point avec J.F., service civique à la friche, mais cette dernière est malade. Mais quelque chose se bouscule ou se forme dans ma tête, quelque chose entre ce rendez-vous, qui raconte quelque chose de ce que nous vivons à la friche, entre l’intervention de Régis, ce rapport d’interface, travail qui devient lutte pour faire exister des choses aussi depuis l’institution, entre mes aspirations personnelles à la friche et la manière dont je me situe face à cette dernière.

J’interromps ce journal le temps d’écrire un mail. Je mesure ainsi comment ma discussion avec E., et le mail que j’envoie hier, ou le présent journal ne peuvent se suffirent à eux-mêmes. Je mesure aussi comment le fait d’écrire et de le penser me donne à élargir aussi le spectre. Qu’est-ce que le journal, depuis que je le tiens m’a fait faire? Il serait intéressant de voir comment celui-ci m’a donner a tenir des positions, à les déplacer, mais aussi à agir. L’inverse est-il vrai aussi ?

Les questionnements actuels sont finalement plutôt liés au collège, à la manière dont cet espace-là est aussi à investir ou, du moins à ne pas désinvestir. Nous sommes probablement à un moment particulier où l’association change et va changer, les Etats Généraux à venir me semblent être un marqueur fort quand les derniers me semblent avoir eu du sens en tant que production d’un nouvel espace plus que dans la manière dont il a donné à s’emparer de certains sujets. Que va devenir le rôle du collège dans ce moment où d’autres dynamiques émergent, que la fonction salariée se décale légèrement, qu’elle est incarnée différemment me semble-t-il.

La présence du service civique de J. est intéressante à plusieurs titres. Le passage du service civique à un CDD ou CDI aussi. Ce n’est pas un phénomène nouveau, il me semble qu’il s’est passé l’équivalent avec L.C. Cela n’a pas nécessairement était une réussite sur le plan de la relation employeur/salarié, notamment, dans mes souvenirs, sur la fin. Aujourd’hui un phénomène similaire se traduira nécessairement pas d’autres choses. L’association se transforme aussi dans sa nouvelle coquille, celle de lieu ERP, mais aussi en lien avec une mairie qui semble plutôt volontariste. Cela n’enlève rien au resserrement qui opère autour de logiques de spécialisations et de logiques marchandes. L’horizon du recours au salariat ne me semble pas problématique en tant que tel, c’est plutôt de savoir comment nous travaillons se rapport au salariat, au marché du travail en lien avec le processus qui nous constitue.

Le passage du service civique au statut d’employé me semble à ce titre être une bonne chose. En premier lieu parce qu’elle permet de ne pas tomber dans le piège de la multiplication des services civiques qui correspond, bien souvent, à du salariat déguisé. Aussi, parce que cela inscrit la friche dans un parcours personnel et professionnel pour des personnes. Je crois que cela a été le cas d’une certaine façon pour L., il est possible que ce le soit pour J. Par ailleurs, P. nous indique que le service civique implique de penser en termes de missions plutôt que de rôle. Le service civique à une « mission citoyenne » il n’est pas un·e employé justement. Il n’y a pas, en principe, de rapport de subordination entre l’association et le ou la service civique. Ces missions sont cadrées notamment par des documents externes qui cadrent à la fois l’association dans son rôle et à la fois la personne en service civique dans son rapport à l’association.

Dans les faits, les missions que nous liste P. (la News letter, expo de couloirs et autres évènements, coordo vie asso, signalétique et charte graphique, suivi évènements, mise à jour du site, livret de résidents et pages artistes sur le site, com…) sont plutôt de l’ordre de ce que pourrait réaliser un·e salariée, mais cela entre dans le cadre de missions qui permettent une fois qu’elles sont quantifiées de remplir un certain nombre d’heures qui, dans notre cas, équivaut à plus de 700 heures de missions effectuées d’ici la fin du service civique (31 juillet). Un point que je réalise en écoutant P. hier, c’est le rôle des salariées à la friche. P. le dit : « la difficulté de nos missions c’est que nous sommes en coordination d’actions bénévoles. Donc si le bénévolat flanche il est difficile de s’emparer de quoi que ce soit ».

En ce qui concerne J., je ne crois pas que cela soit un problème à ce stade, mais cela pourrait le devenir dans le cas où cette dernière est prolongée. Pendant sa mission de service civique cette dernière a bénéficié d’une forte dynamique suite aux années COVID et la fin de certains chantiers tels que celui de la salle ERP. Elle participe de l’accélération que vit la friche en ce moment à beaucoup d’endroits. En cela, il me semble qu’elle a parfaitement rempli ses missions, notamment en termes de communication et, donc, de visibilité. P. le dit, outre la visibilité, ce travail de J. nous a permis de « gagner en crédibilité ». Etre vu, c’est être crédible donc depuis ce point de vue là.

Voilà le type d’orientations que je comprends tout à fait, mais qui font que je m’identifie avec toujours un peu plus de mal avec ce qu’il se passe. Pour autant, la manière dont pourrait se transposer le travail de J. en contrat pourrait conduire à quelque chose de différent. Cela, d’autant plus si l’on prend au sérieux ce que nous sommes, une association de bénévoles avec deux salariés en coordination de bénévolat. Le rôle que pourrait prendre J. autour des actions vers le territoire, les transmetropolitaines ou encore la dent creuse et son agencement seront définis par la couleur que l’on donne à l’association. D’où l’importance de ne pas penser le salariat comme une subordination de personne à personne, mais plutôt comme les composantes d’un processus, d’une coopération. Je n’ai jamais employé ce terme de Donna Haraway, mais il y a peut-être quelque chose de l’ordre de la « Responshabilité » dans la manière dont l’association doit se penser ces prochaines années.

À ce titre, il est peut-être intéressant de creuser comment une forme, le service civique, qui met en avant l’absence de subordination met la force de travail au service de formes très aliénées das la culture : la communication, la visibilité, l’évènement. Comment des formes plus cadrées peuvent être des espaces de liberté qui travaillent des logiques d’émancipations, ou encore la nature politique et écologique d’une action collective comme celle de Lamartine. Je note que j’emploie le terme d’action collective.

Hier, P. nous livre d’ailleurs les outils mis à dispositions pour assurer le suivi et les étapes d’un service civique. Elle évoque le Blobtree, sorte d’outil d’intelligence collective qui doit permettre de faciliter la parole des volontaires pour se situer dans l’entreprise. Il y a un règlement intérieur du service civique, l’écoute active et enfin un travail de composition d’un « portefeuille de compétence » qui doit permettre de mieux se connaître à la suite d’une telle expérience, de savoir ce que l’on en retire.

Samedi 28 mai 2022 (le 29 à 14h55)

Fête – Métier – Dewey – Sens – Recherche-création – Recherche en friche – Mémento – Notoktone

Je suis dans cette ville, j’ouvre ce journal tardivement, ce dimanche, après avoir été hier et une partie de la nuit à la fête de fermeture d’un lieu du réseau. Je suis une sorte de bénévole, prévu sans l’être, qui débarque vers 15 heures 30.

Je pars de la maison des parents le coeur serré. Ces derniers jours, je ne me sens pas très bien psychologiquement, et cela m’impacte physiquement, je sens que cela impacte aussi le travail, je travaille peu. Je sens un mélange d’angoisse et une sorte de tristesse qui me rappelle celle que l’on a lorsque l’on sent que l’été se termine, que quelque chose se termine, possiblement quelque chose d’agréable. Pourtant, en ce moment, rien de vraiment agréable ne se termine. C’est probablement un sentiment nouveau, peut-être une variation d’un sentiment que je connais et qui se rejoue différemment. C’est peut-être dû à ma situation personnelle, à la situation familiale et l’accident de papa. Les premiers kilomètres de route sont donc difficiles pris entre cette envie irrépressible de faire demi-tour et passer ce week-end en famille, le sentiment de m’isoler de mon fait, et la tentative de me convaincre que j’ai fait le bon choix. Le bon choix, non pas en quittant ma famille, mais en allant venant ici rejoindre les amis et voir ce lieu en fête peut-être, sûrement, pour la dernière fois. À mesure que j’avale les kilomètres, je sens que cette sensation très lourde du début s’estompe, j’essaye de m’apaiser, j’y parviens. Une fois arrivé je prends quelques minutes dans le bureau de F. et J., j’appelle ma mère pour lui dire que je suis bien arrivé, en visio. J’apprécie voir son visage que j’ai quitté dans le jardin quelques heures plus tôt en la serrant dans mes bras. L’effet visio me raccroche très vite, un sentiment d’immédiateté qui me rassure, elle me rassure, je suis rassuré. Je crois que ce sentiment, cette variation, à la fois nouveau, à la fois ancien, me renvoie, aussi, à l’enfant que je suis encore, toujours.

M. frappe à la porte, que j’avais fermé pour me fabriquer une sorte de sas avant de trouver mon utilité dans ce lieu et ce milieu grouillant. Aussi parce qu’il me semble qu’il n’y a pas de poignée pour fermer la porte quand on est à l’intérieur, j’ai machinalement tourné le verrou. F. m’a parlé d’une équipe cuisine, M. m’y conduit. Je retrouve Simon, un Argentin dont je n’ai plus le nom, L. et C. a. Les deux dernières seront mes acolytes de cuisine pour la préparation de la salade d’oranges. Avec C. nous continuerons ensemble en tenant l’espace « nourriture » à prix libre du festival avec F. et Cédric.

Ce moment avec C. et L. principalement, est très convivial. Je suis accueillie chaleureusement d’abord sur du Raggae qui s’échappe d’une enceinte blutooth. Exactement ce dont j’avais besoin après cette chaude et longue route sans musique, ni radio. Je suis à l’aise très vite, on me taquine dès les premiers mots, sur mon manque de prise d’initiative, je peux me sentir tranquille ici. Nous jouons à deviner nos professions suite à une petite blague ou je m’improvise « team manager » dan une start up pour justifier mon envie de lâcher prise, de ne pas prendre d’initiative qui contraste avec ma fausse envie et proposition de rationaliser l’espace de découpe des oranges. C. semble reconnaître certains traits de sa profession dans ce personnage que j’invente subitement, principalement sur le côté « chef d’équipe ». Cela ne produit pas vraiment de gène, mais nous invite à être attentif·ve·s et prendre connaissance de ce qu’elle fait. Nous jouons la devinette. Du bâtiment, au travail du bois, jusqu’à la conception, L., question après question, finit par deviner qu’elle est architecte et, plus encore, l’architecte qui a dessiné les plans du potentiel futur lieu dans une commune voisine. Pour ce qui est de L., nous n’aurons pas le temps d’aller jusqu’à la devinette, mais je crois comprendre qu’elle est comédienne, même si ce terme caricature probablement les choses. De ce que j’entends, depuis sa manière de parler de ses envies, par exemple celle de faire une performance, filmée, rejouée dans un tour de France des lieux alternatifs, je vois du jeu, de la performance, peut-être de la danse, mais aussi du film. Donc possiblement une manière intermédiaire et intermédiale d’envisager la pratique de comédienne. De mon côté, la devinette autour de ce que je fais se découpe dans le temps de notre atelier de salade d’oranges. Entrecoupé d’arrivées de nouvelles personnes, d’autres tâches, d’autres discussions ou de dérives qui nous conduisent, toujours ironiquement, jusqu’à la fabrication d’application pour berger et de micro-puces électroniques qui permettent de gérer son troupeau à distance. À ce propos, L. dira qu’elle est aussi bergère de la soirée, au sens où elle va tenir le fil rouge de cette soirée en faisant des annonces diverses et variées.

Dans ce jeu de devinette, je ne veux pas nécessairement qu’on arrive à sociologue. Ca ne manquera pas, suite l’intervention de F. qui n’avait pas eu vent de notre « jeu ». L. me dit tout de suite, toujours sur un ton taquin : « ha tu nous observes depuis tout à l’heure ». C’est l’occasion pour moi déplier dans la discussion, et nous nous comprenons, je crois, sur l’idée de « recherche en friche » qu’elle énonce avant que je n’ai le temps de le faire. Mais il y’a tout de même une tension, que je partage à J. hier soir, et que le présent journal incarne. Dire que je n’analyse pas et que je n’observe pas serait faut d’une certaine façon. Ce journal en est la preuve. Je documente ce que je rencontre, je le fais en tant que frichard, mais un frichard menant une recherche particulière. Comment ne pas prendre les gens que je rencontre à revers ? Probablement en commençant par leur partager mon journal. Mais dans la situation ? Sur le moment ? Je ne peux pas nier avoir pensé à ce que l’annonce de sociologue pourrait générer. Pour autant, dans le jeu de devinette, je n’ai pas spécialement envie qu’on arrive à sociologue, non pas pour me cacher, mais j’ai l’impression que ce serait, là aussi, trop schématique, trop caricatural. En arriver là nécessite toujours une discussion et conduit à parler de moi, il emmène souvent la discussion sur mon terrain plutôt que celui de mon interlocuteur·rice·s ce qui me gène souvent, me fatigue parfois. Je ne suis pas venu pour analyser ou observer, je suis venu pour être là, parce que cela m’intéresse d’y être. Cette intérêt n’est pas sans lien avec ma pratique de recherche en friche. Comment l’intérêt devient intéressant pour les personnes que je rencontre et pas seulement une extraction à des fins personnels ? Documenter n’est pas nécessairement analyser ou peut faire l’objet d’une analyse sauvage. Dans la perspective du partage de mon journal c’est bien le partage du journal, donc de cette documentation situéerr qui devient une sorte d’analyse.

La question du métier est ainsi à l’oeuvre. Nous en discutons avec L., elle aussi semble en prise avec des questions de sens. Je crois que son propos pourrait être tricoté et détricoté autour du terme « sens », à fois comme ce qui a rapport aux sens et au sensible, à la fois comme à l’idée de sens comme contenu. Avec le mot « sens » il y a, plus basiquement, l’idée d’indication, de direction, de cheminement. À cet endroit-là de la discussion, les choses vont très vite. C’est le moment où, je ne sais plus comment, L. opère un pont entre ma pratique et le sens qu’elle aurait ou pourrait donner à la sienne en faisant son tour de France. Derrière cela il y a pour moi l’imaginaire de l’exhaustivité où le sociologue travaille un regard «total ». Je suis à l’extrême opposé. Quelles intentions derrière cette envie de tour de France chez L.? C’est la question que je pose et avec cela, cette dernière s’adresse des questions autour de l’art, de l’art politique ou de l’art pour l’art. Je mesure à quel point ces questions nous habitent à différents endroits et comment elles jaillissent vite au détour d’une discussion. Que le tour de France de L. face recherche et sociologie je n’en doute pas. En ce qui me concerne, et depuis ma pratique, cela ne fonctionnerait probablement pas, à moins que je le fasse avec L. ou dans ce cadre-là.

Je ne peux m’empêcher de convoquer une nouvelle fois Dewey dans la discussion pour venir penser ces choses-là depuis l’expérience. Nous dérivons encore un peu plus et je convoque à nouveau l’approche de Dewey lorsque ce dernier parle de la science comme l’espace de la distinction, on isole des objets et on les mets en relation depuis l’acte d’isoler quand l’art part directement de la relation, sans produire d’isolement. Partir de la relation me donne aussi à penser à L’indiscipline de Myriam Suchet et sa pâte à modeler multicolore.

Comment encore actualisons-nous Dewey aujourd’hui cette séparation que je lis strict chez l’auteur l’est-elle vraiment. À quel endroit de confusion sommes-nous aujourd’hui ? Avec L., nous évoquons le « texte ». Mal lire Dewey, ou trop bien le lire, trop à la lettre, c’est aussi dire des bêtises. J’en dis. Comment nos lieux sont possiblement à l’endroit de la confusion entre art et sciences ? C’est aussi dans l’air d’hier. Cela commence dans le co-voiturage alors que je suis avec Marion, que je récupère près de Montpellier et qui va justement à la même soirée. Nous discutons de son cursus, de la manière dont la recherche-création fabrique des cases et ne correspond pas nécessairement à ses attendus. J. me racontera le soir à quel point la recherche-création s’institue y compris dans le champ de la formation. Je devinais un effet de mode, mais je ne me doutais pas qu’il y avait aujourd’hui des masters en recherche-création. Ces masters sont, selon lui, un endroit où il y a beaucoup d’universitaires et peu ou pas d’artistes. Comment faire opérer cette confusion sans la commander ? C’est, je crois, là aussi, le sens de ces espaces, de la manière dont ils se recomposent aussi aujourd’hui.

Là encore nous en discutons avec J.. Je lis dans ce que j’entends da la situation à Ramon Ville à la fois ce que Haraway appelle « la voix des morts » avec cette image de l’Orchidée qui garde seule la trace d’une espèce d’abeille disparue, mais aussi celle de De Certeau, et de l’idée de la beauté du mort (domestication). Hier ce que je vois dans la friche n’est pas mort, quelque chose est extrêmement vivant, mais bien trop complexe pour que je ne puisse m’autoriser à essayer de le nommer. Depuis mon expérience à la friche en tout cas je « reconnais » des choses, peut-être le début d’une perception. La manière dont des architectes sont mandatés, la question des appels d’offres pour l’obtention du marché en tant que maîtrise d’oeuvre, le rapport au territoire, le fait que le projet soit possiblement porté par différentes institutions et, donc, qu’il faille répondre à un certain nombre d’attente. Comment le relogement ici n’est pas encore le motif d’une énième tentative de prise de contrôle, de domestication et pourquoi pas un « acte de guerre » si j’envisage cela avec Latour et sa conception de la guerre.

L., hier, nous lit une lettre envoyée aux habitant·e·s du quartier actuel où se trouve le lieu. Une lettre envoyée par la ville (et peut-être aussi par la métropole). La lettre est lue comme une blague par L. dans une assemblée qui malgré une injonction à l’écoute ne semble pas disposée à le faire pleinement . Pout autant, on entend très bien L. et le contenu de cette lettre qui demande, entre autres, aux habitant·e·s de choisir entre un lieu qui lutte contre le patriarcat, anti-coloniale, et anti-capitaliste (le mal) et une école pour leurs enfants (le bien). L. insiste donc sur le fait que la ville préfère donc construire une école patriarcale, coloniale et néolibérale.

L’histoire de nos lieux n’est pas une histoire indifférente aux luttes. Ils en portent la trace. Je discute avec une personne hier qui me dit préférer se rapprocher de lieux à des échelles moins grandes et avec un « contenu » plus politique que celui où nous nous trouvons, sans nier l’importance de ces lieux. Elle m’indique que le lieu où nous sommes est aujourd’hui un lieu important, mais qui est plus tourné vers de « l’événementiel » au sens de spectacle, concert… On peut mesurer, et je mesure hier soir, l’importance de pouvoir produire ce type d’évènement, ce cadre de fête. Sans réduire le lieu à cela. Etre au stand de nourriture donne à voir le sens que peut prendre la fête et les sens qu’elle prend différemment selon les heures. La manière de faire à manger, de vendre de la nourriture ou de la donner, la manière dont la nourriture est achetée et comment cet endroit, ce moment, de la restauration va accompagner, d’autres endroits et moments celui de la scène, des concerts, des prises de paroles de L.. Ou encore le moment et l’endroit où la scène devient le gradin d’un concert qui se fait sur le bitume du parking avec un chanteur qui lance un « on est les enfants de ce lieu on a tout fait ici ». Cette phrase, je l’attrape au vol après avoir écouté un peu de ce groupe dont je n’ai pas le nom, mais qui m’a fait vivre une réelle expérience. La musique n’est alors ici pas qu’un produit, je ne peux plus seulement l’objectiver, j’en fais l’expérience. Voilà ce dont j’ai du mal à distinguer quand Dewey distingue le produit de l’oeuvre, en indiquant que l’un peut-être l’autre, mais ne sont pas pas la même chose. Ces moments composent ainsi un moment plus vaste plus totale qu’on appellera soirée, fête…

Je suis peut-être en train de faire ma sociologie dans ce journal, c’est en tout cas ce que je ressens, et j’ai parfois la sensation que c’est justement l’espace de confusion entre un acte de distinction et l’envie parfois de me partager une relation, que je me souvienne de cette relation. Il est plus facile de faire cela si je continue à m’adresser le journal, car je ne suis pas poète et je n’écris pas de la poésie. Le journal a possiblement cette liberté de ne pas être quelque chose de défini, aucun journal ne doit se ressembler à moins qu’on commence à systématiser une manière de tenir son journal, mais alors à quoi bon ? La question du contrôle et du métier se pose hier aussi. C. me dit qu’il manquerait possiblement un sociologue à terme pour faire une sorte de diagnostic territorial, auprès des habitant·e·s pour connaître leurs besoins… C’est aujourd’hui une sorte de passage obligé pour cocher les cases. J’indique à C. que je ne suis pas la personne requise. Pour autant, je ne peux pas m’empêcher de me demander comment on pourrait hacker ce type de dispositif. Je pense à Intermed et à Kalïdoscop à Lyon qui sont aujourd’hui les structures qui sont actives sur ces marchés-là.

Nous en discutons avec J. hier et je crois que nous terminons là dessus : le resserrement des espaces. Je lui parle de la friche, à quel point je me sens étouffé du fait d’un effet de saturation. Le lieu est vivant, nous sommes d’accord. L’énergie est réelle à la friche, et ce n’est que le début de quelque chose qui opère actuellement. Mais j’ai l’impression d’avoir du mal à suivre ce rythme ou de trouver mon rythme dans ce rythme. Peut-être l’ai-je en fait trouvé. Quelle place pour le rural dans cette histoire et quel lien est-ce que l’on continue à tisser entre nos lieux, nos initiatives. La discussion part en fait de ce qu’il se passe avec le SPIME au plateau ERP. J’y retrouve des ancien·ne·s de la friche et des personnes qui se sont un peu éloignées ces derniers temps. J’y lis un rapport instrumental au lieu. Il ne faut pas les instrumentaliser pour autant, mais les tenir, peut-être comme des outils pour pouvoir encore faire exister des manières d’être au monde et notamment à l’urbain. Celles et ceux qui partent me semblent le faire pour regagner de l’espace, reprendre du souffle. Ces questions resteront en suspens.

Complément du journal le 01/06/22 9:10

Ce matin, sans avoir réellement le temps de tenir un journal j’ai envie de faire trace de quelques éléments qui se déroulent entre le samedi que documente ce journal et le mardi où je m’en vais de T..

L’idée de recherche en friche sur lequel nous nous mettons d’accord sans nécessairement insister dessus avec L.. Une formule qui permet d’expliciter que nous sommes en recherches dans ces lieux s individuellement et collectivement. C’est comme cela que je nomme le padlet que nous créons avec O. P. Je souhaite que nous puissions nous fabriquer notre labo sauvage à la suite de ses envies aussi et de ses interpellations. J’ai le sentiment que dans le moment que nous vivons, notre inscription en thèse — et possiblement un moment d’écriture qui se formalise pour elle et pour moi — nous avons des choses à partager et échanger. Je crois que nous faisons tous deux « recherche en friche ».

Nous fabriquons ce padlet lundi, mais nous décidons de cela le dimanche dans la cour de la Chapelle, un lieu militant peut-être l’un des plus ancien de T., c’est ce que semble dire d’autres personnes autour de la table. Dans ce lieu, alors que j’arrive seul, « à la napolitaine » je retrouve des visages de la veille, notamment ceux de la librairie ambulante l’accalmie. Je passe un moment avec elleux avant qu’O. et Margaux nous rejoignent. Je reconnais des visages que j’ai vus venir se restaurer la veille aussi à à la soirée J’y croise aussi, sans préméditation des auteurs de la revue Agencements.

La journée du lundi est un moment étrange entre rangement de cette soirée dans un moment particulier du lieu, sa fermeture administrative, mais avec peu d’informations sur la date réelle d’extinction des feux. Les associations ont encore le droit d’y travailler, semble-t-il, pour le travail administratif. Les hangars eux sont inaccessibles et il ne peut plus y avoir d’évènements à l’intérieur. Dans ce rangement, il y aura la création de ce padlet, un temps d’échange impulsé par O. sur nos situations à tous les trois (O., J. et moi) et il y aura le pot de départ d’E. qui du fait de la situation doit quitter son poste, JL. très actif au sein du réseau, acteur que je connais finalement depuis mon arrivé dans ces histoires de friche, quittera lui aussi son poste bientôt. Il y aura aussi un temps avec J. autour de Mémento. Je lui parle de mes envies Napolitaines et lui des projets d’échanges internationaux autour des communs. Des liens se font et je raccroche ici mes intentions avec Notoktone, celle de travailler quelque chose de l’ordre du commun, peut-être d’abord depuis l’idée et l’espace d’espace public.

Enfin, il y a ce moment « drôle » où je demande à F. s’il pourra me donner les contacts de L. et C. pour que je leur partage mon journal avec publication. J’apprends alors que F. et C. sont en couple alors que j’ai passé la soirée avec les deux sans m’en rendre compte. Je ne peux m’empêcher de me demander qu’est-ce que cela va produire dans la lecture, elle implique F. différemment, nécessairement sans que cela je crois n’ai de réelle incidence au regard du contenu du journal.

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