Journal de recherche publique

13/06/19

Ce jeudi 13 juin a eu lieu à Mermoz, une première permanence de Recherche-Action-Publique (RAP). Je me suis installé pour la journée, seul et parfois avec d'autres membres du projet, dans l'espace public du quartier avec une question : « Quels espaces publics à Mermoz » ? Alors que j'avais fait le choix d'un questionnement direct pour alimenter une réflexion sur la notion d'espace public, il s'est passé tout autre chose hier lorsque à 10 heures du matin, j'ai positionné la table à côté de l'Arroseur arrosé, aussi appelé « la fontaine », à l'angle de la rue Gaston Cotte et de la rue Narvik.

Le matin, j'ai surtout échangé des regards interrogateurs et quelques bonjours polis peut-être un peu gênés pour ma part. Nous sommes jeudi matin, il y a du passage (beaucoup moins qu'à 17 heures où le quartier s'anime avec une intensité incroyable) et je suis aussi sur le passage. On me contourne, mais certaines personnes s'arrêtent pour discuter, de quelques secondes à plusieurs dizaines de minutes. Mon questionnement, la façon dont il est amené, tombe un peu à l'eau et l'expérience se déplace petit à petit.

Le choix d'intervenir ainsi c'est fait pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce que ces permanences prennent place dans l'espace public du quartier, sur les pignons, le mail Narvik, sur la place Latarjet ou Jean Mermoz ou encore devant le centre social. Parce que c'est aussi une actualité du Conseil Citoyen, notamment avec la balade organisée dans le quartier qui a eu lieu le 26 mai dernier, avec les membres du Conseil mais aussi avec les représentants de la métropole, du cabinet responsable de l'aménagement des espaces publics (et non des inter-barres qui sont la propriété du bailleur social) et d'autres acteurs du quartier. À l'occasion de cette balade, dans le hall d'entrée de la Mission Entrée Est (MEE), son point de départ, la question a été énoncée comme telle par un habitant s'adressant à la directrice de la MEE : « Qu'est-ce que vous entendez par Espaces Publics » pour clarifier de quels espaces il allait vraiment être question durant cette balade. Au-delà de cette actualité, les espaces publics restent centraux dans le travail du conseil citoyen. J'avais également le sentiment que autour de cette notion d'espace public, s'opère une réduction à la seule dimension d'aménagement, de bâti en d'autres termes du dur : taille de place, espace-vert, stationnement, notamment par souci d'efficacité de part et d'autres. Dans mon esprit et au regard de mes lectures, insuffisantes encore, l'espace public renvoie a ces enjeux d'aménagements, mais aussi à des éléments immatériels, peut-être plus abstraits qui façonnent tout autant un quartier. C'est aussi la remarque de M du conseil citoyen qui en évoquant les prospectus « Entre-nous » du bailleur social, interpelle l'ensemble du Conseil quant à la possibilité de produire un équivalent citoyen, sorte d'espace public sous la forme d'un prospectus cette fois-ci fait part et pour les habitant·es. Cette remarque fait échos chez moi, peut-être moins du côté du conseil dont la liste des préoccupations et des choses à faire s'alourdie à chaque réunion. La permanence devait aussi me permettre d'aller discuter sur cet aspect "abstrait"  de la notion d'espace public.

Pourtant c'est bien à cet endroit également que se situe mon interprétation de ce que peut recouvrir l'idée d'espace public et qui fait des espaces publics la « substance » d'un quartier, ce qui le rend singulier, ce qui fait d'un quartier un quartier, de Mermoz...Mermoz. Cette singularité pourrait ainsi être le fait « d'espaces publics » entendus comme la relation entre une multitude de biographies individuelles (la trajectoire de tout un chacun), de biographies collectives (celle d'une association historique ou d'un groupe de musique par exemple), d'évènements (une manifestation, une démolition), et d'un environnement (une ville, une position dans la ville, un type de bâti ou d'espaces extérieurs, des tilleuls ou des peupliers...). Pour exemple, « la chaufferie », qui malgré son nom explicite ne renvoie pas à mes yeux au lieu permettant de chauffer l'ensemble du quartier, mais bien à un lieu de rencontre et de vie associative. Ce lieu est central, à la fois en terme de localisation à la fois en terme de vie sociale. De même que les différents usages qui y ont trouvé place et qui y trouvent place encore aujourd'hui le définissent comme espace public. Lorsqu'on arrive à Mermoz on nous dit : « passez à la chaufferie vous rencontrerez du monde ». Celles et ceux qui habitent Mermoz connaissent la chaufferie, celles et ceux qui regardent un document (video, livre, photos) ont de fortes chances d'entendre parler de la chaufferie. En revanche, en comprendre la complexité nécessite de faire expérience de cet espace singulier qui cristallise un certain nombre d'enjeux parfois conflictuels au sein du quartier. Pour l'instant, je n'y suis allé que pour assister aux réunions du Conseil Citoyen et pour l'inauguration du plan de rénovation urbaine à l'issue d'une autre balade au nord du quartier cette fois-ci.

C'est donc à la suite des discussions, tout au long de la journée, que je réalise à quel point l'"Espace public" est une chose complexe, un réseau dense, de matériel et d’immatériel, de lieux, de rues, d'histoires de vies, d'affects, de colères, etc.. Je réalise qu'en chercher une définition, même la plus vaste possible, ne serait être satisfaisant car il y a quelque chose d'insaisissable dans le principe même d'"Espace Public". Il faudrait pouvoir saisir les murmures, il faudrait pouvoir être l'un des nombreux murs d'un quartier, penser, entendre et s'habiller comme un mur de Mermoz... Il faudrait pouvoir entendre toutes les histoires qui se racontent depuis des années, celles qui se racontent au moment où j'écris. L'Espace Public se construit dans le temps et en se déployant dans l'espace dans un jeu de permanence.

Alors que le dispositif mobile (la table) offre des possibles, je reproduis un réflexe institutionnel de vouloir circonscrire une notion, celle d'"Espace Public", vis-à-vis de mes acquis, de mes connaissances, principalement issues de mes lectures. Même si j'envisage l'"Espace Public" de façon plurielle, il n'en reste pas moins que je veux alimenter un concept au travers de l'interprétation que j'ai de ce concept. Je reproduis ce geste qui vise à venir valider une interprétation en venant puiser les informations dans le quartier. C'est un peu comme de choisir qui l'on veut rencontrer et partir à sa rencontre, au lieu de se laisser porter par l'inattendu que permet l'inconnu.  Par ailleurs, l'intitulé même de la question, « Quels espaces publics à Mermoz ? », ressemble à celui d'un dispositif de concertation qui n'est pas du tout l'objet de la permanence, dont l'objectif un peu flou est de faire recherche avec le quartier en relation avec lui.

Je ressens très vite la pauvreté de ma question et les limites de son utilité pour qui que ce soit. Car ce sur quoi j'essaye de mettre des mots est déjà bien dans les têtes de celles et ceux qui souhaitent préserver le centre social, la qualité de vie du quartier (tout en en défendant une amélioration). Peut-être qu'ils et elles ne nomment pas cela « Espace Public » mais il s'agit bien de cela. De même que l'aspect pluriel de l'Espace public est déjà largement traité par des chercheur·euse·s et que je devrais peut-être aller chercher du côté de ces travaux et me concentrer sur ce qui opère dans ma pratique, dans ce que cette table mobile rend possible. Car si l'approche par questionnement est « décevante » elle reste un prétexte pour être là. Et cette approche me semble être l'incarnation de ce besoin de devoir systématiquement justifier de pourquoi on est là, surtout quand on prend place dans l'espace public justement. C'est d'ailleurs la question de deux policiers passant par là le matin : « qu'est-ce que vous faites là », qui illustre bien la police que l'on se fait d'abord à soi-même.

En étant « là », nous prenons place dans cet espace public complexe, nous en devenons modestement un fragment. Des personnes s'arrêtent, Geneviève, Férouz, les policiers en moto. Nous discutons sur la place Latarjet avec Monique ou encore Saddam, mais aussi le long de ce qui était la barre Morel avec un groupe de femmes qui travaillent dans l'école et qui ne savent pas encore où elles iront travailler le temps des travaux. La problématique se déplace du théorique, définir un Espace Public complexe par l'accumulation de témoignages, à l'empirique, est-il possible de devenir un fragment d'espace public, un micro espace public. Si c'est le cas, alors quel type d'espace public pouvons-nous fabriquer, constituer collectivement ? Celui dont je fais l'hypothèse ici (la table ou plus largement le projet Un Futur Retrouvé), aurait vocation à être itinérant puisqu'il est mobile. Il n'a pas vocation à être aménagé dans le cadre de la rénovation du quartier donc il peut lui survivre contrairement à d'autres dont la possible disparition suscite les plus vives inquiétudes au sein du quartier. C'est peut-être un fragment d'espace public "témoin", un témoin modeste, qui assiste à ce moment particulier qu'est le début d'une phase de rénovation urbaine. Sans savoir s'il a vraiment un rôle à jouer dans des transformations qui nous dépassent. C'est peut-être un espace public fiction ou « fictif » pour reprendre les termes de ce monsieur qui s'amuse, non sans ironie, en disant que nous sommes des emplois fictifs. L'occasion d'exprimer et de nous partager sa colère.

Alors que je venais avec une question à adresser aux habitués de Mermoz, me voilà à la fin de cette journée à m'adresser une série de questions. Ce sont probablement celles-ci qui m'accompagneront lors de la prochaine permanence au début du mois de Juillet.

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