JOURNAL D’ENTRES – Thomas Arnera

Prologue

Le présent article est issu d’une discussion et d’une proposition qui m’a été faite en février 2020. Voilà ce que j’en ai retenu : « Pourquoi ne proposerais-tu pas une forme au sein de laquelle on découvrirait, à la lecture de ton journal, la manière dont tu interviens avec le journal ». Cette proposition m’a plu, car elle me donne à faire ce que je n’ai pas réussi à faire jusqu’à maintenant, sauf peut-être à l’oral, à savoir de revenir sur ma pratique de journal, son partage, ce qu’il fait émerger. Jusqu’à maintenant, il s’agissait de partages du journal à l’état brut, ou sous forme de lectures, parfois « théâtralisées ». Cependant, il ne s’agit pas dans cet article de produire une analyse à « froid », qui prendrait le dessus sur l’écriture plus intuitive du journal. Cela, pour au moins deux raisons. La première est que je n’ai probablement pas assez de recul. La seconde, qui découle logiquement de la première, est qu’il me semble intéressant de pouvoir interroger une pratique à même sa réalisation, en la partageant. L’idée est donc que le journal puisse se raconter de lui-même, sans donner le primat à mon interprétation ou à mon analyse. C’est, d’une certaine façon, un nouvel espace d’intervention pour le journal. Comment celui-ci fait irruption dans l’espace d’une revue et auprès de lecteur·rice·s ? J’ai donc sélectionné, en partant de mes premiers journaux dactylographiés en 20181, différents passages qui racontent le journal à même son écriture et depuis des expériences de partage in situ.

Le journal, un processus-outil « Entre » action et recherche

La tenue du journal découle d’une réalité, celle de la recherche-action ou de la recherche impliquée. L’action, l’implication donnent à la recherche et à ses outils des espaces flous d’existence. L’action produit des savoirs concrets et, paradoxalement, extrêmement volatils, en suspension dans un air qui se charge des interactions des acteur·rice·s en train de faire, en réunion, en pause clope, au repas, en balade au bout d’une laisse2, etc... Inversement, ces savoirs peuvent aussi être vite enfouis dans l’épaisseur de nos dossiers, cartons d’archives, disques durs, armoires, mémoires. Pour moi qui pédale entre différentes actions avec la prétention d’en faire des objets de recherche, le journal m’est apparu comme l’espace « entre ». L’espace de disponibilité entre les actions mais aussi un espace commun à ces différentes implications. Un espace qui met en lien des réflexions très générales sur le vélo avec celles, très spécifiques, d’une réunion sur « le terrain » ou l’extrait d’une note de lecture avec un mail reçu la veille. J’ai très vite été soumis à la tentation d’ouvrir plusieurs carnets. J’ai fini par m’en tenir à un seul, avec cette idée qu’il viendrait raconter les entres d’un quotidien fragmenté, dont mon expérience constituerait le liant, le médium. Le journal fait ainsi l’expérience des entres avec l’hypothèse, que je m’adresse d’abord à moi-même, qu’à l’heure d’une société urbaine où les quotidiens sont extrêmement fragmentés, spécialisés, nos entres en disent long. Dans une perspective de recherche-action, il m’est apparu très vite que le journal pouvait aussi être un espace qui s’ouvre et se partage, à la manière de ces terrains de recherche qui sont avant tout des espaces auxquels on accède, parce qu’ils sont partagés d’une manière ou d’une autre.

Règle de « je »

Malgré des portes qui semblent aujourd’hui s’ouvrir pour écrire une sociologie à la première personne, l’exercice reste toujours difficile. Pour ma part, il m’a fallu (et encore aujourd’hui) déconstruire plusieurs années de formation à dire « on » ou « nous », depuis mes premières « rédactions », jusqu’aux deux années de master. L’institution universitaire semble encore mettre des freins à celles et ceux qui font ce choix de façon argumentée3. Dans une pratique de recherche impliquée, ou encore de recherche-action, il m’a paru difficilement tenable de ne pas parler au « je ». Une partie du problème s’est évacuée, notamment dans l’écriture, lorsque j’ai accepté de jouer le « je » . Lorsqu’une phrase commence par « je », et que j’écris une demi-vérité derrière, cela vient tout de suite poser un problème, beaucoup plus que lorsque j’utilise les troisièmes personnes. Avec le « je » s’instaure une forme de déontologie avec soi-même. C’est ce passage à la première personne, et tout ce quil représente comme rencontre, comme environnement et comme dynamique de travail, qui m’a conduit à tenir un journal.

Écrire à la première personne tient aussi du dialogue avec soi. Un dialogue qui personnellement me perturbe parfois, me gêne à certains moments, car, à trop écrire sur soi, est-ce qu’on ne finit pas par être un peu trop égocentré ? Mais à trop se dérober de soi-même, n’a-t-on pas tendance à oublier d’où l’on parle ? Ces questions n’ont de valeur que comme questions, selon moi, et à condition qu’elles s’arriment à l’écriture en permanence. C’est aussi là que la problématique du partage du journal intervient, au sens où cette déontologie, hautement subjective, s’offre à l’évaluation, à l’appréciation des autres et, ainsi, à leurs retours.

Le fait de tenir un journal, et de le mobiliser dans l’action, ajoute au questionnement quant au rapport à soi. L’exercice auquel je me prête ici n’échappe pas à cette impression. Pour la présente écriture, j’ai eu la sensation passagère de faire la promotion du journal et, donc, indirectement, de faire ma propre promotion. J’ai ainsi fait le parallèle avec le monde de la cuisine, que j’ai beaucoup fréquenté pour y avoir travail plusieurs années. Je me suis dit, qu’à la manière d’un·e cuisinier·ère, je partage, ici, ce qui me semble être les expériences « réussies » : les recettes que l’on mettrait sur son blog ; les recettes pour lesquelles on éprouve un peu de fierté car elles semblent produire quelque chose d’intéressant et dans lesquelles on a mis son « grain de sel ». Cette image du blog me vient notamment parce qu’au moment d’écrire ces lignes je reçois le cahier #01 « Cuisine d’Ours »4 qui retranscrit, sous la forme d’un petit livret, les recettes partagées sur un blog. Cela vient faire écho à cette pratique de journal et son partage qui s’opèrent à la fois par l’intermédiaire d’un site internet (www.defluences.fr), mais aussi par la production de livrets, de fanzines. Pour le dire dans les termes de Pascal Nicolas-Le Strat, ces formats, parce qu’ils se déploient à-même les situations, apportent « une réactivité propice aux interactions de recherche »5.

Sur ces blogs, on trouve aussi, parfois, des mises en garde, des choses à ne pas faire, en raison d’une expérience précédente plus malheureuse. Bien entendu, la pratique du journal et son partage donnent aussi lieu à des casseroles brûlées, des mauvais dosages, entre critique, réflexivité, académisme, intimité… C’est justement en le partageant qu’on peut s’en rendre compte et en travailler la justesse.

C’est ainsi que ce texte est envisagé. Il raconte une pratique encore en construction, il participe du partage de la recherche en train de se faire. Dans mon cas, le journal fait désormais partie intégrante d’une méthode qui ne se veut pas figée par l’idée même de méthode. Ce qui est partagé dans le présent texte constitue les points d’émergences de ce qui « fait » méthode plutôt que de ce qui « est » méthode. Par exemple, lorsque, dans des situations particulières, le journal, depuis son partage, produit des espaces soumis à confidentialité, mais une confidentialité co-élaborée, qui ne se formalise pas en clauses de confidentialité. Ou, encore, lorsque le fait de le partager stimule des prises de paroles, des écritures et bien sûr des objections vis-à-vis de ce qui y est énoncé. J’espère pouvoir continuer à multiplier les allers-retours entre le journal, les manières de le partager et ma pratique de recherche. Pour l’heure, ce nouveau mode de partage est aussi une façon de revenir vers celles et ceux qui côtoient cette pratique d’entres. Ils sont, tout autant que moi, des praticien·ne·s des entres, que j’aime appeler « entropologues ».

Dans le présent texte, vous trouverez différents registres d’écritures. Principalement des extraits de journaux qui dialoguent les uns avec les autres par un effet de mise en page. Un espace d’explicitation/transition, entre crochets, qui présente le contexte et le processus dans lesquels s’inscrivent les extraits, tout en assurant les transitions entre eux. Enfin, les « notes d’attention » qui viennent ponctuer l’écriture du journal de petites attentions qui sont autant de lignes de fuite pour la recherche en cours. Ce sont des pistes ouvertes par la pratique du journal et par la manière dont il se constitue, aussi, comme matériau pour la recherche. Ces notes jouent également le rôle habituel de « note de bas de page ». Les extraits de journaux n’ont pas été modifiés ou, alors, de façon très minimaliste par souci de compréhension et d’anonymisation. Ils traversent et racontent différents territoires au sein et autour desquels nous6 faisons recherche et où j’ai personnellement formalisé, il y a peu, une recherche doctorale sur les lieux « entre » dans l’espace-temps métropolitain.

Journal d’Entres

{Ce premier extrait, du 23 septembre 2018, est issu d’une expérience, Ville En Résidence, qui prend place en 2018 aux abords de ce qui sera les futurs bâtiments de l’association Lamartine qui occupait alors la friche artistique Lamartine à Lyon. Dans le cadre de son relogement et de ma recherche sur le relogement des lieux intermédiaires, j’ai proposé à la compagnie Augustine Turpaux7, sur la base de ses travaux et créations préalables, une expérience de résidence artistique d’un mois dans un square du quartier afin d’interroger le territoire et notre future implantation à l’intérieur de ses frontières8. Pour prendre part à l’action, au-delà de la pratique théâtrale9, j’ai proposé, pour cette expérience, de partager pour la première fois mon journal. Cette habitude a perduré pendant les résidences suivantes, donnant lieu à ce que j’ai très vite appelé « Journal de bordure »10.}

23 septembre 2018

Alors que je peine à écrire les dernières lignes des deux articles que je me suis engagé à (co)-écrire pour la revue Agencements, me voilà à me lancer dans une toute nouvelle expérience d’écriture, celle du présent journal. Cela m’évoque plusieurs choses. D’une part, l’importance que l’écriture est en train de prendre dans mon activité de recherche11, une pratique désormais quotidienne, que cela soit celle de l’écriture d’articles, de la tenue d’un carnet de recherche, mais aussi de terrain. D’autre part, cela renvoie à la réalité de mon activité, au sens où celle-ci est bien réelle, à vif, elle prend forme dans cette chorégraphie contrôlée/incontrôlée. Contrôlée, parce que je parviens à orienter ma pratique. Incontrôlée, parce que la direction que je lui donne la place en situation d’expérimentation, soumettant cette dernière à une forte indétermination. Par ailleurs, cela m’évoque la diversité des modes d’écriture possibles (diaire, d’articles, de correspondances, de mises en récit, dramaturgique)12 et mon appétit pour partir en exploration, à leur découverte. J’ai ainsi découvert, ces deux dernières années, les champs qu’ouvre l’écriture, au travers des différentes formes qu’elle peut prendre, notamment dans la perspective d’une recherche relationnelle (une recherche qui entre en relation et entre les relations). L’écriture n’est pas seulement un outil de restitution, elle participe pleinement à l’expérimentation, elle la constitue.

Pour cette expérience de résidence artistique dans l’espace public, je souhaite que le journal, depuis son partage, participe de cette expérimentation. Le partage se déroule dans les termes suivants : tenir un journal quotidien, pendant la durée du projet Ville En Résidence, et le partager quotidiennement avec les membres de la compagnie. Nous avons décidé collectivement que ce journal serait lu chaque matin, à voix haute, et que je le partagerai également sous forme écrite, par mail, avant ou après la lecture selon... Je l’écris pour qu’il soit partagé avec d’autres personnes que les membres de la compagnie, notamment les ami·e·s chercheur·eurse·s, avec qui il devient indispensable de partager de telles expériences. Ce second cercle de partage n’est pas un objectif en soi et, s’il a lieu, il sera soumis à conditions, principalement l’aval des membres de la compagnie. Cela soumettra peut-être l’écriture à des modifications pour permettre son partage. Si cela a du sens, les cercles pourront s’élargir, mais probablement sur un mode de partage très différent.

Je n’ai pas encore déterminé le mode d’écriture, dactylographié ou manuscrit. Pour l’instant, j’ai choisi d’écrire à l’ordinateur, parce que je tiens habituellement un carnet manuscrit et que c’est l’occasion de travailler cette forme d’écriture sur un autre support, même si cela va en contradiction avec mon souhait de me détacher de l’écran, particulièrement pendant cette période de résidence. Peut-être reviendrai-je à la forme manuscrite, ou, peut-être, alternerai-je pour y ajouter d’autres mediums, des dessins, des photos ou toute autre documentation qui pourrait venir appuyer ou plutôt soutenir cette aventure.

Je note que, spontanément, j’ai choisi de ne pas m’adresser, dans le registre d’écriture, aux amis de la compagnie. Je l’écris donc comme je tiens habituellement mes carnets, comme un dialogue avec moi-même, mais avec cette envie de partage, afin de profiter de la confiance que nous avons créée entre nous, comme compagnie, pour leur ouvrir ce dialogue.

{Les extraits qui suivent sont issus d’un tout autre contexte, celui du projet Un Futur Retrouvé, un accompagnement artistique de trois ans dans un quartier dit QPV (Quartier Politique de la Ville) à Lyon. Un Futur Retrouvé s’inscrit dans le cadre d’une vaste opération de rénovation urbaine, entamée depuis plus de deux ans. Ce projet, initié par la compagnie Augustine Turpaux et co-construit avec le collectif d’architectes Pourquoi Pas !? et moi-même, prend place dans le quartier depuis un appartement laissé vacant, mis à disposition par le bailleur social (l’un des financeurs du projet avec la Ville et le Commissariat Général à l’Égalité des Territoires). Pour notre premier printemps, et peu de temps après notre installation dans l’appartement, nous avons accueilli, à l’initiative des Pourquoi Pas !?, un workshop d’étudiant·e·s de l’école d’architecture de Montpellier. Durant une semaine, les étudiant·e·s devaient prendre part à l’accompagnement artistique. Le projet que nous avions déposé, et qui a été retenu en juillet 2018, s’organisait, entre autres, autour d’un espace mobile (caravane, roulotte) à déplacer dans l’espace public au gré des démolitions/reconstructions. Face aux difficultés rencontrées, pour cette réalisation, nous nous sommes vus attribuer un appartement. Cette attribution d’un espace de travail, nécessaire pour le déroulement du projet, est venue, a contrario de ce que nous souhaitions développer (à savoir un projet en porosité avec l’espace public), introduire du « dedans », du confort. Nous nous sommes saisis de l’opportunité du workshop pour penser une construction qui permet au projet d’exister et d’être identifié dans l’espace public. Un espace de rencontre, mais aussi un espace de travail, individuel et collectif.

Durant cette semaine, j’ai proposé, à l’instar de l’expérience dans le square, de partager mon journal que je ne partageais jusqu’à présent qu’avec la compagnie et le collectif d’architectes. C’est une première expérience de partage élargie. D’une certaine façon, dans une logique similaire du dispositif mobile et à une échelle plus individuelle, le partage du journal vient questionner la manière dont une pratique « intérieure » se donne à exister publiquement.}

22 avril 2019

Ce matin, nous accueillons l'Intensif d'architecture HLM (« Hors les murs ») : treize étudiant·e·s en archi de Montpellier nous rejoignent sur un projet dans l’agglomération lyonnaise. Nous avons rendez-vous au 1 rue Gaston Cotte à 9h30, j'arrive à 9 heures pour ouvrir à Yannick, Laurène, Amandine et Etienne (le référent pédagogique et les membres du collectifs Pourquoi Pas !?). Je repars pour chercher café et jus pour accompagner les viennoiseries qu'illes ont apportées, quand je reviens les étudiant·e·s sont là, en partie, les autres nous rejoignent quelques minutes plus tard. Je me fais très vite la remarque que la répartition femme/homme est très inégale (dix femmes pour trois hommes).

Je ne suis pas angoissé, je n'ai pas préparé grand-chose, juste quelques axes à présenter. J'ai seulement envoyé un message, hier, sur la plateforme permettant d’échanger des documents pendant le workshop, pour évoquer tardivement quelques idées et partager deux publications.

23 avril 2019

Après avoir corrigé un peu mon journal, je me saisis de la « charrette »13, libérée de l'arbre qui lui avait fait prendre racine depuis 5 ans à l'entrée du jardin de ma colocation. Moins d'ombre pour mon frère, plus de bois pour nos futurs barbecues... Moi qui suis un peu dans l'émotif vis-à-vis de ma colocation, je vois, dans le départ de la calèche qui avait élu domicile ici, un symbole des changements à venir14. J'arrive devant l'appartement et, comme autre symbole, cette fois-ci de notre présence dans le quartier, c'est madame Benarbia, l'ancienne voisine de l'étage inférieur qui m'accueille en rigolant de me voir ainsi accompagné. Elle attend là, sous le porche, pour éviter la pluie, avant de réaliser son état des lieux de sortie. Les occupant·e·s de l'appartement (étudiant·e·s et membres du projet) descendent voir la charrette. Nous remontons, je sors le journal du jour et deux autres que je cite dans celui du jour. Yannick propose que le journal soit lu à haute voix par un·e étudiant·e. Finalement, on fait tourner le journal, paragraphe par paragraphe. Je le vis comme une première expérience très intéressante avec autant de monde. Je perçois également ce moment comme une expérience pédagogique collective, qui s'adresse à l'ensemble de la salle sans exception, me semble-t-il15.

26 avril 2019

Dans l'appartement, dans l'espace institutionnel, celui qui nous a été donné par l'institution et qui s'est institué comme l'espace de confort cette semaine (chauffé, couvert…), j’entrevois la possibilité de faire lire le journal à nos trois invité·e·s du jour16. Illes prennent la parole pour nous faire la présentation de différents enjeux de la politique de la ville et de notre présence dans le quartier (celle du projet Un Futur Retrouvé). Malgré le fait que je commence à mieux connaître ce discours, j'accroche des éléments nouveaux, des éléments de compréhension du contexte propre aux quartiers concernés par la politique de la ville. Cependant, c'est bien l'idée de faire expérience différemment qui m'intéresse le plus, d'initier un début d'expérience collective. La lecture du journal, avec nos trois invitées, est une manière de commencer.

Par ailleurs, chacune de ces rencontres fait exister des postures et parle un peu plus de « l'Institution » et des institutions17, que ce soit Sciences-Po, l’université, le bailleur ou encore les collectivités. Chacune de ces postures, qui ne se confond pas avec l’individu qui l’incarne, me semble raconter l’institution depuis laquelle elle se construit et, notamment, du rapport au pouvoir et de sa distribution dans l’institution, et plus largement dans la société. Les traits communs entre les postures dessinent peut-être les contours flous de l’Institution qui serait un rapport dominant de pouvoir, auquel les membres d’une même société ou communauté sont « soumi·e·s », que j’envisage dans notre cas sur un mode masculiniste, descendant, blanc et expert.

Qu'est-ce qui s'institue, chez une personne, dans sa relation à l'institué ? Comment l'institution forme et transforme ? D'où, peut-être, l'hypothèse de partager les moments instituants de nos pratiques, comme l'expérience de journal de cette semaine en « lecture publique ». Ce sont des moments de « formes » pour ne pas dire de formations. C'est quand quelque chose prend « forme » que le travail du commun peut opérer, peut-être ?

{Ce jour-là, nos invité·s ont ainsi participé au tour de table. Étant assis·e·s côte-à-côte, ces dernies ont fini la lecture du jour, dont voici l’extrait. Le journal a ainsi créé, très modestement, un espace d’expérience collective en invitant nos intervenantes dans la ronde des lecteur·rice·s. Par hasard, il se trouve que le journal se terminait par une réflexion décalée autour de la co-construction, en prise avec le vent, qui a soufflé fort sur l’ensemble de la semaine embarquant avec lui planches, bâches et tournevis}

Jeudi 25 avril

...

Le contre-vent, c'est marrant ce mot. Je l'ai entendu plusieurs fois, sans savoir ce qu'il signifiait précisément, dans la bouche des étudiant·e·s. Le contre-vent, la horde, ce corps collectif qui se mobilise face au vent pour contrer18. Il y a neuf formes de vent – et cela mériterait déjà une relecture tant le livre est chouette et que les détails s'en vont déjà. Je pense au Furvent, au Slamino, au Krivetz, mais il y en bien d'autres, dont les trois dernières sont plutôt mystiques, je crois. Je pense à ces neuf formes qui peuvent permettre de venir plus en détail sur l'idée d'intermédiation. On pourrait imaginer, très aléatoirement, qu'il y a neuf formes de co-construction, elles-mêmes subdivisées en trois sous-parties, correspondant aux écologies de Guattari19 : mentale, sociale, environnementale. Le premier niveau, mental, signifierait qu'il y a trois formes de co-construction avec soi-même. On pourrait dire, tout aussi aléatoirement, l'intuition, l'auto-critique ou réflexivité et, enfin, la « décentralisation de soi » : comment je vis avec un ensemble organique, qui ne se réduit pas au cerveau. Une réflexion qui serait en lien avec l’intentionnalité, les gestes, les frissons. Le niveau social : comment je co-construis avec un·e individue, comment ce groupe, que nous formons, construit avec un autre groupe et comment, ensuite, ces groupes co-construisent un commun, c'est-à-dire quelque chose d’inappropriable et, paradoxalement, appartenant un peu à tout le monde. Le troisième niveau, environnemental, se rapprocherait plus de l'écologie comme on l'entend au sens commun, dans un rapport de préservation et d’attention à l’environnement naturel, urbain. La co-construction avec l'environnement recouvrerait quelque chose de particulier, et une posture à la limite du fantastique sur la neuvième forme. Des formes qui se rapprocheraient de ce que j'appellerais la symbiose, un travail d'annaturation plutôt que d'acculturation, dans la perspective des catastrophes culturelles en cours, aussi préoccupantes (et indissociables) que les fameuses catastrophes naturelles que l’on connaît, sans pour autant les écouter.

27 et 28 avril 2019

L'approche pédagogique de Yannick m'a permis de prendre, encore une fois, la mesure de l'importance des Fabriques de sociologie20 dans ma façon de travailler et d'être attentif à certaines choses. Il y a eu, pour moi, quelque chose de l'ordre de l'expérience pédagogique et de la co-formation durant l'ensemble de la semaine. À cet endroit-là, le journal s'est réellement constitué comme outil relationnel et pédagogique21. Il m'a permis de prendre place de façon singulière dans la semaine d’ateliers avec ma pratique de sociologie politique, et peut-être d'apporter une modeste contribution également sur le plan pédagogique. Certaines écritures sont sorties, et cela ne tient pas forcément à la lecture de mon journal, mais je ne doute pas qu'il ait contribué à valoriser cette pratique de l'écriture auprès de certains et de certaines des étudiant·e·s.

L'expérimentation nous perd et, en l’écrivant, je réalise que c'est important. Il y a, ici, l'idée d’un sens de l'orientation. Comment s'orienter dans sa recherche ? Comment parvenir à revenir à l'objet, à la politique publique, quand l'effort se concentre sur la tenue d'un journal ou sur la participation à un workshop d'étudiant·e·s en archi et sur la mise en récit de l'expérience collective dans laquelle s’insère ce workshop ? Il est tentant de s'arrêter au commentaire des situations, sans y prendre part, et de fabriquer, à rebours de l'action observée, une critique de laquelle on a le loisir de s’exclure ou non. Le journal de cette semaine, si je perçois les effets positifs qu'il a pu avoir, a peut-être perdu sa dimension critique de l'action in situ, mais il a permis d'ouvrir des espaces de discussions. En évoquant certains sujets, comme le rapport à l’institution ou la distribution des corps dans l’espace, il permet d’accompagner l’action collective de ces questionnements qui ont une portée critique. Le journal ne produit pas seul la critique, mais, par le partage de questionnements, il permet d’ouvrir des espaces de discussion et peut, ainsi, favoriser le déploiement d’une critique à -même l’action. Par ailleurs, le journal ne fait pas la recherche, il y contribue, et la critique que l'on construit par la recherche n'est pas circonscrite à cet outil. [...]

`

{Une tension, non résolue, autour de cette dimension critique d’une sociologie et, plus encore, d’une sociologie impliquée, traverse la tenue du journal et son partage en situation d’action et de recherche collective. À ce titre, cette pratique construit une forme de responsabilité vis-à-vis du groupe, responsabilité mise à l’épreuve dans l’écriture et le partage du journal, à l’image de cet extrait du mois de juillet 2019 qui vient dialoguer a posteriori avec l’extrait précédent.}

30 juillet 2019

Je sens une phase de transition dans la tenue du journal due à une tension entre oral et écrit. Qu'est-ce qui doit être dit à l'écrit, qu'est-ce qui doit être dit à l'oral, l'un et l'autre dans un contexte de partage ? Je n'ai pas le temps de tenir deux journaux qui traiteraient d'un même sujet mais un ayant vocation à être partagé, l'autre ayant vocation à rester intime. Cependant, tout peut se dire, dès lors que s'opère une traduction, qu'une (auto)critique se traduit en questionnement ou en proposition22. Car, si la critique est nécessaire, elle ne se suffit pas à elle-même, une évidence qui reste cependant à souligner. Une critique à elle seule ne change pas, a priori, ce qu'elle critique. Elle suppose qu’elle va permettre depuis sa réception un changement. Cela supposerait également que la critique est juste, ce qui bien souvent nécessite une démonstration que le ou la critique n'est pas nécessairement en mesure de faire seul·e. Cela peut, bien au contraire, créer de l'antagonisme ou creuser un fossé entre celui qui s'octroie, ou à qui on octroie le droit de faire une critique, et celles et ceux qui la reçoivent parfois de plein fouet, la tête dans le guidon, dans l'action, sans que ne soient produit individuellement ou collectivement les moyens de la réceptionner. Dans le cas d'une auto-critique, on mesure plus facilement ces différents éléments.

Suite 27 et 28 avril 2019

[…] L'expérience du journal pose la question du rapport utilité / inutilité de nos pratiques, de nos postures. J'ai le sentiment que l'appréciation, plutôt positive, de l'utilité m'est venue des étudiant·e·s et occupant·e·s de la semaine. Jusqu'à tard dans la semaine, je ne savais pas trop qu’en penser. Mais l'utilité peut avoir pour effet de biaiser la recherche par effet de commande et j'entends ici la mise en garde d'Yves Bonny au séminaire de LISRA et du GIS23 Démocratie participative24. Ce besoin d'être utile déforme l'exercice et, s'il est important de pouvoir décaler sa méthode, il faut rester vigilant, je crois, face à tout biais utilitariste. L'expérience de rendre public, en direct, le journal, vient modifier le mode d'écriture, y compris parce que je ne suis pas en pleine maîtrise (et c'est souhaitable, je crois) de mon écriture. L'écriture de cette dernière journée est symptomatique d'une écriture qui ne s'écrit plus seule ou exclusivement pour moi.

Mais cette non-maîtrise pose aussi la question de la maladresse inhérente à l'exercice, à la fois en termes sensibles (blesser quelqu'un, mettre dans l’inconfort, se mettre dans une posture de livreur d'affects, ne s'adresser qu'aux personnes qui maîtrisent le français dans la salle), à la fois sur le plan technique et déontologique (anonymisation des personnes et des lieux, prendre soin du projet). Sur le plan de l'inutilité, je ne doute pas que le journal en remplisse les critères également, d'une certaine manière, c'est ce qui m'amuse quand celui-ci prend soudainement une forme d'utilité. Par ailleurs, l'utilité et l'inutilité ne sont pas des états fixes, ils sont liés encore une fois à des processus et des contextes. Un processus agit différemment selon le contexte où il s'inscrit. Je pense à la « mode » qui rend utile des choses qui semblaient complètement désuètes, mais cet exemple ne me rassure pas, mais je n'ai pas besoin d'être rassuré à ce niveau-là.

17 janvier 2020

En écrivant, je repense à ma discussion avec Darius, quand celui-ci me demande si le journal ralentit le temps. Je lui réponds que le journal donne de l’épaisseur au temps, produit de l’espace-temps.

{Avec Darius – venu faire un stage au sein du collectif Pourquoi Pas !? en janvier 2020, étudiant de Montpellier lui aussi –, nous avons « compagnonné », notamment dans la réalisation collective d’un court documentaire et d’un ciné-garage sur le projet Un Futur Retrouvé. Sa question m’a donné à méditer sur le ou les gestes qu’implique cette pratique du journal. C’est à la fois habiter les temporalités : qu’est-ce que cela génère de revenir quasiment quotidiennement sur sa journée, de l’écrire, et possiblement d’en faire autre chose que ce qu’elle est déjà ? J’imagine alors la tenue du journal comme la possibilité de garder la main sur son quotidien. De (re)lire pour soi-même ce qu’il produit et écrit comme récit de la ville, des passages étroits que nos trajectoires tracent dans cet espace-temps qui se densifie sans cesse un peu plus. L’interprétation, ainsi faite de sa propre journée, n’est pas à envisager comme en dehors du quotidien mais au contraire comme faisant intégralement partie de celui-ci, un geste de chaque jour. La tenue du journal permet ainsi de prendre « littéralement » le temps.

C’est aussi pouvoir se jouer des temporalités, s’en défier. Entendu comme la façon dont le journal devient le prétexte de défis que l’on peut se lancer à soi-même : « et si je tentais ça ? » ou, plutôt, « comment je tente ça ? ». Le partage produit un espace potentiel a-temporel où les différentes formes de « présent » (présents passés ou archivés, présents immédiats et présents à venir) s’entremêlent. Les extraits qui suivent viennent illustrer cela. Ce sont différents moments du projet Ville En Résidence, déjà présenté plus haut. Ce projet a vu se réaliser trois résidences dans l’espace public. À chacune d’elle, le journal s’est décalé dans l’usage qui en était fait. D’abord comme outil d’accompagnement et de suivi, il a aussi permis, aux nouvelles et nouveaux arrivant·e·s, d’accéder au travail réalisé précédemment. Lors de la troisième résidence, j’ai pu le partager sous forme de livret aux usager·ère·s du square et aux curieux·euse·s. Il est aussi devenu le matériau d’une courte performance de lecture gesticulée. Enfin, il se partage dans les lignes qui suivent25}

30 septembre et 1er Octobre 2018

Je fais ici la synthèse des deux derniers jours, car je me suis un peu décalé dans l’écriture, notamment parce que j’écris souvent d’un côté de l’heure frontière plutôt que de l’autre, après 00:00. L’écriture reste quotidienne, indépendamment des moments consacrés à le taper sur l’ordinateur car, finalement, ce journal s’écrit à coup de petites notes grattouillées ici et là, sur un coin de page ou de cerveau.

Le projet reprenant dans le square jeudi, j’en ai profité pour relire l’ensemble du journal depuis dimanche dernier, date de son ouverture. Je prends la tenue de ce journal comme un véritable exercice de relecture, avec une attention particulière aux fautes de grammaire et d’orthographe, ainsi qu’à la syntaxe. J’en profite donc pour m’entraîner, à la fois à l’écriture (plus attentive), à la fois à la relecture qui, avec la revue Agencements, m’apparaît aujourd’hui comme une vraie compétence à développer, pour la relecture de mes propres textes mais, surtout, pour être plus à même de me proposer en relecteur d’articles d’autres contributeur·rice·s. Je corrige donc mes fautes et les surligne au stabilo vert, pour les reporter plus facilement sur l’ordinateur. Le rose surligne les grandes idées qui ressortent de cette première semaine. Il y aura encore beaucoup de coquilles malgré cela. . .

Il y a l’idée de l’écriture comme expérience, j’en fais état dans les lignes ci-dessus ; l’expérience de la tenue d’un journal, son partage, donne à travailler au-delà de l’écriture dans son sens concret. J’éprouve cette idée d’écriture comme constituante de l’expérience de recherche, et plus particulièrement d’une recherche relationnelle (qui entre en relation et entre les relations, cf. journal 23/09/2018). Le mode d’écriture prend finalement une forme hybride, entre forme manuscrite et forme dactylographiée.

8 janvier 2020

Écrire le journal du jour est compliqué. Après le foot, et cette journée intense, je me sens logiquement fatigué. À bout de souffle, de soif et de cerveau. Pourtant, c’est là période où le journal prend le plus de sens sur le plan de ma recherche. En terme de production, de partage, de remise en jeu, de transformation. Il me donne à m’exposer, je le distribue de façon plus consciente, sans vraiment savoir quelle va en être la réception. À Michaël ou à Marine, par exemple. Je m’apprête à en publier une partie sur le blog Palimpseste du CCO26. Avant d’écrire le journal du jour, je relis celui tenu pendant la résidence dans l’espace public27. Même si je me souviens encore de ce qui s’est passé, le journal me permet de me replonger dans l’ambiance, de revivre les moments « comme si j’y étais ». Certains passages sont bien écrits, en les lisant, je me dis que cela pourrait être la forme de demain28. Une lecture lente, posée, en déambulation dans l’exposition, en fonction de ce qui est dit dans le journal. Ça pourrait être chouette. Moi qui ne voulais pas reproduire la performance de la première soirée et qui souhaitais partager un peu plus la dimension « recherche »29. Le fait de reproduire la même chose me gêne, ou peut-être que la gêne est une excuse. À l’inverse du journal, qui conserve une forme de spontanéité, j’ai l’impression que la performance de la première soirée avait la fraîcheur de la déambulation qui s’était achevée la veille. Là, plusieurs semaines après la déambulation, quelque chose est retombée. En relisant mon journal, pour retrouver cette fraîcheur, l’idée émerge de pouvoir le lire et de croiser cette lecture avec la performance, tout en diminuant la place de l’improvisation.

10 janvier 2020

Une journée importante hier. J’ai finalement décidé de faire cette soirée, malgré l’hésitation jusqu’à hier matin. J’ai eu un peu peur au début, très peu de personnes sont présentes. Nous formons un petit comité d’une quinzaine de personne pour finir.

J’ai finalement pris la décision de lire mon journal, et de le faire de façon vivante en y intégrant des moments de jeu. Une nouvelle façon d’exploiter le journal, quasiment à même l’écriture. Jusqu’au dernier moment, je n’étais pas sûr. Là encore, j’ai bénéficié de la présence d’Amaël30, au-delà de la qualité et l’importance de son travail, pour lui faire part de mes doutes. Il me rassure, me donne son avis. Ok, je me lance.

Le soir, donc, entre des discussions, l’arrachage par le vent du lourd portail installé par la ville, je me saisis de mon journal et je me lance.

Il me semble que ma lecture est bonne, pas tout du long mais majoritairement ça marche. Je crois ne pas aller trop vite et parler suffisamment fort. J’entends, de part et d’autre, des rires qui me rassurent. J’ai le temps d’être surpris, car je ne m’attendais pas à ce que les gens rient, plutôt à ce qu’ils s’ennuient. Je tourne autour du mannequin habillé de mon costume et, parfois, je m’arrête pour « jouer », un peu comme lors de la première performance. Je me détache de mes feuilles et j’interprète les situations. [...]

{Voici un extrait de cette « lecture-jouée » ce soir-là. Il retrace une sortie dans le quartier intégralement costumé en « homme-chien »}

13 décembre 2019

« Des jeunes, probablement des collégien·ne·s, m’interpellent, smartphones à la main elleux aussi31, illes me sifflent, me crient des « monsieur ! », des « pélo ! », illes s’approchent de moi, puis s’écartent quand je regarde. J’avais prévu de rejoindre le square pour y faire un passage, en espérant que des connaissances humaines et canines s’y trouvent. Le square est vide, mais une horde de collégien·ne, provenant du collège attenant au square, s’agglutine autour de moi et me suit dans le square. Au plus fort, j’en vois au moins 30 debout, en face et assis à côté de moi (pour les plus téméraires) sur un banc du square. L’un d’entre elleux est hystérique et crie tout en se/nous filmant (snapchat je crois). Un autre prend des petits cailloux qu’il semble vouloir me jeter dessus, je le regarde, il se ravise avec un sourire coupable. D’autres, dans la troupe, posent des questions, calmes, curieux de cette situation, de ma présence, de mon costume. D’autres, moins nombreux·euses, restent dans la provocation et ne lâchent pas. Certain·e·s se demandent comment interagir avec moi et me tendent la main pour la serrer. Je la serre comme pour jouer un animal qui accepterait de tendre la patte quand on la lui demande. On me demande mon prénom que je donne à nouveau32.

Je me fais examiner les cheveux pour vérifier que ce n’est pas une perruque. Je livre peu d’informations et maintiens le mystère. Certain·e·s ont peur, quand d’autres me demandent des selfies, notamment une personne qui insulte un peu tout le monde, moi y compris. Je comprends que c’est sa façon d’exister dans la horde. En faisant peu, je teste leur patience et je tente d’inverser la situation. Je n’ai pas de quoi leur offrir un spectacle autre que celui de cette présence mystérieuse malheureusement. Mais, à la question de pourquoi je suis là, je réponds que je marche sur la frontière. Quelle frontière ? Me demande-t-on. Je réponds : celle entre Lyon et Villeurbanne. L’évocation de cette frontière suscite un vif et bref débat entre celleux qui pensent qu’elle n’existe pas et celleux qui affirment que si. Je sous-estimais l’attraction que je constituais en cette fin de semaine à la sortie des cours, mais, intérieurement, je redoutais cette situation que j’avais envisagée. Les collégien·ne·s, encore plus que les autres33, sont des publics très cruels et d’une violence entre elleux que je trouve difficilement supportable. Il faut être patient et futé. Un vrai défi pour moi.

Le moment dure entre dix et quinze longues minutes, peut-être plus. Les collégien·nes sont entre la peur, l’intrigue, la moquerie. Petit à petit, je sens que je prends l’avantage, les rebel·les du début deviennent plus clément·e·s, la moquerie et la violence verbale laissent petit à petit place à l’amusement collectif. Sous mon masque, je me prends à sourire et rire à deux trois réflexions qu’illes me lancent ou qu’illes se lancent entre elleux. La situation est intéressante mais je ne suis pas non plus très à l’aise. Je me lève pour terminer mon parcours à la friche, qui se trouve à quelques mètres de là. Je m’inquiète, l’un·e d’elleux dans la troupe dit dans mon dos : « viens, on lui met une tarte ». Je me dis que si l’un d’entre elleux joue la violence physique, cela pourrait créer un effet d’entraînement et rendrait la situation problématique. C’était simplement une phrase en l’air, probablement pour intéresser à ce moment-là. En choisissant de prendre la direction de la friche, je scinde la troupe, les plus véhément·e·s restent près de moi, quitte à ne pas aller dans la bonne direction, les autres s’en vont.

À ce moment là, illes changent d’attitude. Le garçon hystérique se calme, tout comme la photographe frénétique. Illes me posent des questions, plus calmement. Je prends alors moi aussi un ton plus naturel pour leur répondre. Elle me demande :

- « Mais monsieur, en vrai, vous faites quoi là ? ».

Je réponds :

- Est-ce qu’on doit toujours avoir une raison d’être là ?

- Non, mais en vrai ?

Et je réponds sans trop réfléchir :

- Comme ça, ça vous change de d’habitude.

Sans le préméditer, je vois à son expression que cette réponse toute simple fait tilt chez elle. Elle valide, et me dit, toujours sur le même ton, que « c’est cool ». Elle répète, enjouée, la discussion à son ami tout en continuant à insulter des filles au loin, qu’elle traite de copieuses, a priori pour leur sac en y ajoutant d’autres insultes assez tristes. »

Suite du 10 janvier 2020

[…] J’ai des retours positifs sur l’exercice auquel je viens de me prêter. Intérieurement, je suis ravi. Des retours de toutes sortes mais très intéressants, outre ceux flatteurs, comme ceux de deux personnes qui me disent que j’aurais pu en lire beaucoup plus. Ce qu’illes ne savent pas, c’est que j’ai sélectionné les passages qui me semblaient les mieux écrits et les plus vivants. Lire le tout aurait été probablement indigeste et un peu ennuyeux au bout d’un moment. C’est donc une invitation pour moi à soigner un peu plus mon écriture, parce que ce sont les passages où l’écriture était la plus fluide que j’ai pu utiliser de façon quasiment instantanée, sans retouche, et en lecture seule34.

Un autre retour concerne le récit en lui-même. Une personne me dit qu’elle apprécie grandement le fait de lire la situation depuis mon point de vue, plutôt que sur le mode de « l'extrapolation sociologique ». Je n’ai plus en tête ses mots, mais elle décrit assez finement ce que le moment a produit chez elle. Je le retranscris ici comme le fait qu’elle ait pu réécrire la situation depuis son propre vécu. Elle touche à ce que je considère de plus important dans la mise en récit : la capacité à produire des écritures et réécritures, et à travailler possiblement un commun. Le retour de Pauline est, lui aussi, très intéressant car elle « file la métaphore » que j’ai avancée dans le journal. Elle interprète ce que j’ai partagé d’une manière que je n’avais pas envisagée. Elle me parle « d’apprivoisement des jeunes ». Illes « m’ont apprivoisé », ou ont tenté de le faire selon elle. Cela me permet de lire la situation différemment. En y repensant, il est vrai que la situation, telle que je la décris, fait état d’un jeu qui s’apparente à un rapport de domestication.

5 septembre 2019

« Comment tenir son journal ? » est une question que je me suis posé hier, mais peut-être aussi avant-hier. Ce présent journal, par exemple, est écrit le 6 au matin, qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce qu'il faut que j'écrive la date du jour en entête, ou celle de la veille comme je le fais ici ? Tout dépend si j’explicite : « le journal du jour fait état de la veille ». Un journal qui parle de la veille, c'est ce qui se passe en général dans la presse, sauf, désormais, avec internet où certains sites de presse papier commentent l'actualité quasiment à-même les faits. D’ailleurs, cela distingue souvent pour moi information et commentaire. L'écriture au jour le jour m'invite souvent à un récit chronologique de la journée, sauf quand la journée produit une sorte de récit qui amène à agencer les moments dans un autre ordre. Le choix de l'ordre chronologique peut aussi faire l'objet d'un récit mais, pour moi, c'est souvent une suite d'évènements reliés ou non. Le journal doit-il être un récit ? Je ne crois pas. Il est ce qu'il est, il se suffit à lui-même. Il doit accepter la banalité, et la banalité doit être acceptée par celle ou celui qui décide de le lire. On peut toujours s'arrêter. Ou on peut aller au bout et se demander ce qui fait écho à sa propre banalité, routine, quotidienneté. La lecture et réécriture de la banalité sont ainsi moins banales. Sa vocation première n'est finalement pas d'informer.

Avec l'écriture du journal, une routine se substitue à une autre. Au lieu de commencer par le projet de thèse, je m'astreins à terminer et corriger le journal commencé la veille. Puisqu'en ce moment je travaille la rigueur de l'écriture, je profite de l'écriture du journal (une écriture spontanée, presque parlée) pour être mon propre correcteur sévère, insistant sur les tirets, les accents, les espaces en trop, les pluriels, les constructions. Une expérience d'auto-maître-ignorant, pour reprendre les termes de Rancière. Là, il s'agit réellement de gain de temps, de faire métier. Quand l'écriture devient un outil de travail, je crois qu'il faut être vigilant à plusieurs endroits. À veiller à ce que cela reste un plaisir et, paradoxalement, il y a quelque chose de systématique à choper pour cela, sinon on passe trop de temps à se corriger et on finit par ne plus y prendre de plaisir.

Cela me fait indirectement ou directement penser à la question du dressage, que je lis il y a quelques minutes dans le livre de Christophe Blanchard35. Le dressage, selon un spécialiste de la question canine et selon certains dresseurs, est un moyen pour le chien de gagner en autonomie. « Le chien joue mais ne travaille pas » (p. 33). Le terme « dresser » est d'ailleurs explicite, il veut dire faire tenir droit, à la verticale, il est l'exemple même du rapport anthropocentré que nous avons à l'animal. Un dressage, s'il permet une autonomie plus grande, il s'agit bien d'une autonomie dans le monde des hommes. Un animal qui n'est pas dressé reste à l'état sauvage, donc en danger à l'heure actuelle... Se dresser soi-même reviendrait à prendre son autonomie mais dans un monde humain qui est en train de se fermer à tout autre mode d'existence, en cherchant à tout domestiquer. Garder le plaisir, donc à cet endroit-là. Ne pas se laisser domestiquer par sa propre espèce (refus de l'esclavage ou de l'exploitation) mais, peut-être, se laisser un peu « dresser » par les autres espèces, s'ouvrir à d'autres rapports au monde, à d'autres systèmes de sens.

Le journal est un espace de plaisir et, d'ailleurs, la présente écriture sort du commentaire assez « naturellement », même si elle découle directement d'une réflexion sur la nature de cette écriture.

Inclusion

La première version de cet article se terminait par l’extrait ci-dessus, qui me semble toujours jouer le rôle de conclusion36. Il permet de finir sur une note « méta » à propos de l’écriture du journal et son partage. Il ouvre des possibles pour l’écriture au travers de l’attention à d’autres systèmes de sens, qu’ils soient humains ou non-humains. J’avais donc fait ce choix, peut-être par facilité, mais aussi dans l’idée que l’article peut rejouer l’approche qui considère qu’un journal ne se conclue peut-être pas, mais que l’écriture « s’arrête »37. Si l’écriture s’arrête, les réécritures, elles, peuvent se multiplier grâce aux différentes lectures permises par son partage. Alors, pour « inclure », et à la manière dont j’entends partager le journal dont il est question dans cet article, je laisse la main à celles et ceux qui ont pris le temps de le lire (vous) pour conclure. Cela, en considérant que votre lecture vient réécrire le texte depuis ce que le propos est venu toucher, questionner (en positif ou en négatif) chez vous. À la façon de l’écriture d’un journal, cette réécriture peut être simplement pour soi, et être réengagée anonymement et intimement dans son quotidien, ou, alors, elle peut être partagée d’une manière ou d’une autre. En ce qui me concerne, je recevrai très positivement vos réécritures, qui seront autant de conclusions et d’ouvertures possibles pour ce texte et ceux à venir.

1Je tiens un journal depuis 2016 réservé à des expérience précises, une écriture manuscrite, personnelle dans des carnets dédiés. Le support est parfois imposé par la nature de l’expérience. Depuis 2018, cette pratique s’est intensifiée et généralisée à mon quotidien. C’est aussi l’année des premiers partages qui, par manque de temps, m’a conduit à tenir le journal de façon dactylographiée.

2Je fais ici référence aux acteur·rice·s non-humain·e s et, plus spécifiquement, à des travaux dans un square fréquenté autant par des humain·e·s ainsi que des chien·n·e·s. Ces dernier·ère·s semblaient avides d’espaces intra-spécifiques (entre membre d’une même espèce), « dé-laissés » des humain·e·s.

3Je m’en tiens, ici, aux expériences partagées d’ami·e·s en master et en doctorat.

4Koskas « Ours », Yves. (2020). Cuisine d’Ours. Cahier #01. Puéchabon, France : Ours éditions.

5Nicolas-Le Strat, Pascal. (2014). Une sociologie des activités créatives-intellectuelles. Sainte-Gemme, France : Presses Universitaires de Sainte-Gemme.

6Je pense, ici, aux personnes et groupes de personnes qui sont cité·e·s dans les extraits et à bien d’autres qui se trouvent probablement quelque part dans le journal.

7La compagnie Augustine Turpaux travaille, depuis plusieurs années, un théâtre d’espaces publics au sens où elle occupe, se déplace et crée dans l’espace public, tout en produisant des micro-espaces publics par les formes qu’elle déploie.

8Situé précisément à la frontière entre Lyon et Villeurbanne, le square nous a ainsi fourni cette thématique de la frontière, que nous continuons à détricoter aujourd’hui en diversifiant les coopérations.

9À ce moment-là, la compagnie proposait, dans les actions auxquelles je prenais part, des dispositifs permettant d’associer d’autres praticien·e·s, y compris aux moments théâtraux. J’ai donc pris l’habitude de prendre part à l’ensemble du processus consistant à récolter des témoignages dans l’espace public et d’en produire des scénettes le jour même, elles aussi jouées dans l’espace public. https://cieaugustineturpaux.com/protocole-des-marches/.

10Vous le trouverez sur le site www.defluences.fr/.

11Inscrit depuis peu en doctorat, je pratique, depuis 2014 et la fin de mon master 2 en sociologie politique, ce que j’ai nommé tantôt « Recherche en friche », tantôt « Doctorat sauvage » ou encore « Recherche-Action-Publique-Public » (RAPp) entre pratiques artistiques, sociologiques et d’espaces publics.

12J’ai conscience d’avoir une vision rétrécie et scolaire de l’écriture.

13La base du dispositif mobile est constituée d’une « charrette » récupérée.

14Au moment du workshop, se prépare le déménagement de trois personnes de notre colocation avec qui je vivais depuis plusieurs années maintenant. Certain·e·s sont des membres de ma famille.

15À ce moment-là, je n’étais pas pleinement attentif à la situation car une étudiante étrangère, plutôt discrète, ne pouvait pas accéder aux propos parfois brouillons ou abstraits de mon journal. En en discutant avec elle, je n’ai pas vraiment réussi à savoir si elle avait pu retirer quelque chose de cette expérience de lecture collective. Le fait de ne pas m’être saisi de cela au démarrage constitue une sorte d’échec mais aussi un apprentissage conséquent, notamment afin de penser les situations de partage du journal et de la recherche en train de se faire.

16Chaque jour, sur le temps de midi, nous accueillions des invité·e·s pour échanger avec elles sur les enjeux en lien avec la politique de la ville. Ce jour-là, trois invité·e·s représentant le groupe « partenaire-commanditaire » du projet nous rejoignent.

17Ici, je distingue « l’Institution » des institutions. Cette distinction, opérée maladroitement dans le journal, s’inspire de l’analyse institutionnelle et notamment des travaux de René Lourau. L’institution est pensée à travers un mouvement institué (ce qui est) et instituant (ce qui advient). Des postures (des positions instituées) parcourent ce que j’appelle plus communément et aléatoirement des institutions (une mairie, un bailleur, la famille). Cependant, ces postures ne sont pas immuables, et il nous appartient de produire individuellement et collectivement des mouvements instituants qui viennent ébranler, parfois l’espace d’une minute, les positions instituées, y compris les nôtres. Ce qui opère est parfois imperceptible. Il ne s’agit pas de déstabiliser les personnes, mais plutôt de participer à la production d’espaces égalitaires, communs et en commun. Des espaces où nous sommes en présence.

18Le terme contre-vent renvoie, pour moi, à ma lecture du livre La horde du contrevent d’Alain Damasio. Pour les étudiant·e·s, il s’agit surtout, à ce moment-là, d’un renforcement permettant à du mobilier de mieux tenir, notamment face au vent.

19Il s’agit d’une référence au livre Les trois écologies. Guattari Felix. (1989). Les trois écologies. Paris, France : éditions Galilée.

20Le séminaire national des Fabriques de sociologie se déroule à l’université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis en marge du laboratoire de sciences de l’éducation EXPERICE. C’est dans cet espace de partage d’expériences, notamment celle de la tenue d’un journal, que j’ai été sensibilisé à cette pratique, plus qu’au travers de la tradition diariste, très forte dans le laboratoire. Plus qu’une pratique du journal, c’est une pratique de l’attention qu’il m’a été donné de découvrir, notamment au travers des travaux et interventions de Myriam Suchet, Aleks Dupraz, Nicolas Sidoroff ou encore François Deck, ainsi que des différents journaux et travaux de Pascal Nicolas-Le Strat.

21Je fais ici l’hypothèse que la situation du workshop, avec un enjeu pédagogique fort, a fait ressortir cette potentialité pédagogique de la pratique de journal. Il n’en demeure pas moins que le journal n’est pas magique et, s’il a une potentialité pédagogique, elle se trouve d’abord dans une attention forte au processus et au contexte de son élaboration et de son partage. Le partage de cette écriture diaire ne me semble pas pouvoir se standardiser. Il produit la situation et vice-versa. Au moment-même où le journal venait déconstruire des postures, il s’est mis à en produire de nouvelles. C’est probablement ce mouvement qui, s’il est saisi sur le vif, permet de décaler des situations.

22Comme à d’autres endroits dans les extraits partagés ici, j’ai envie de venir en développement et d’objecter ce que j’ai moi-même écrit. Notamment parce que je sais que cela va être lu. Mais, encore une fois, il n’est pas question de cela dans le présent exercice. Il n’en demeure pas moins que la relecture de ces passages sur la critique m’invite, dans mon travail, à préciser les situations, les mots, pour moi-même. Qu’est-ce qu’une critique ? Comment s’élabore-t-elle en situation d’implication ? Donc, comment appartient-on à la critique plus que la critique nous appartient ? Ainsi, le choix de cet extrait m’a finalement mis au travail, en parallèle, sur ce terme de critique, et m’aide ainsi à penser ma manière d’agir en situation. Voilà un effet inattendu, mais précieux, du présent partage.

23LISRA : Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action. GIS : Groupement d’Intérêt Scientifique.

24Il s’agit d’un séminaire portant sur la Recherche-action http://recherche-action.fr/labo-social/2019/03/22/seminaires-recherches-actions/. Sur mon carnet de notes, à la date du séminaire, je retrouve griffonnées quelques expressions et phrases : « Pas une science au service de l’utilité sociale et de la réponse immédiate » ; « Comment articule-t-on distanciation et implication » ; « Productions citoyennes » ; « Inscription sociétale de la production de connaissances » ; « Comment on articule l’objection savante et la production sociétale ». Cette dernière phrase est rattachée, par l’intermédiaire d’une flèche, à la notion de citoyen enquêteur et au nom de John Dewey.

25Au moment d’écrire ces lignes, j’utilise certains extraits du « Journal de bordures » pour un bilan du projet Ville En Résidence. S’il prend une forme très utilitaire pour faire un « bilan », cette démarche alimente une réflexion sur la manière dont le journal participe d’une évaluation, une évaluation prenant une autre forme que celles produites par les institutions publiques dans bien des cas.

26Dans le cadre du projet de recherche-action Mémento, je travaille également au sein de l’occupation temporaire du CCO La Rayonne. Ce projet prend place au sein d’une recherche-action plus vaste : Palimpseste. Dans ce travail d’« archives en expérience », le journal, son partage, vient aussi produire un espace entre recherche et action. https://palimpseste.autresoie.com/2020/01/22/14862/.

27Il s’agit du prolongement de l’expérience Ville en résidence, et plus spécifiquement de la résidence Protopole (de décembre 2019 à janvier 2020). Cette fois-ci, il s’agissait d’une déambulation en costume, seul, dans l’un des quartiers d’implantation de l’association Lamartine. À cette période, le journal est devenu le lieu du retour de cette expérience particulière d’espace public.

28Deux soirées de « sortie de résidence » ont été organisées pour entrer dans Protopole, avec, à chaque fois, une visite déguidée de l’espace d’exposition, sous la forme d’une performance de lectures de journal.

29La distinction me semble ici maladroite car elle vient à contre-courant du travail d’hybridation recherché au sein de ce projet.

30Avec Amaël et d’autres praticien·ne·s, nous partageons ces temps de création. S’il intervient d’abord en tant que technicien son et lumière ainsi que régisseur pendant plusieurs années d’un théâtre lyonnais, les sorties de résidence sont toujours le fruit de notre co-opération. Nous mettons aussi à contribution notre longue amitié, depuis l’adolescence, pour faire ensemble, sur le mode du conseil, de la confidence et de la confiance.

31Une des observations, prévisible mais impressionnante malgré cela, est le nombre de vidéos et photos prises, via des smartphones, de mon personnage en train de déambuler dans l’espace public.

32Je précise le nom de mon personnage : Jean-spaghetti ou JeanSpag.

33Cette affirmation relève plus de l’ordre de l’impression. Un peu rapide, elle se base sur une maigre expérience de spectacle jeune public, elle est donc toute relative.

34Un autre point, qui me semble important, c’est la nature de l’expérience relayée dans le journal. La déambulation, dans l’espace public a donné lieu à des situations qui se prêtent très bien à cette pratique de lecture gesticulée.

35Blanchard, Christophe. (2014). Les maîtres expliqués à leurs chiens. Paris, France : Zones.

36Suite à une discussion avec un des membres du comité de rédaction (que je remercie pour leurs suggestions et relectures précieuses) j’ai fait le choix d’ajouter ces quelques lignes supplémentaires.

37Paradoxalement ce dernier extrait venait conclure l’article.

Lieux et Milieux : Faire Recherche En Quartiers Populaires –  Thomas Arnera 

Dessin - Laurène Masoni dans L'ENTRE 

Les quelques lignes de journal présentées ici ont été écrites lors d’une semaine de « Reflet » : semaine de travail réunissant l’équipe de l’accompagnement artistique Un Futur Retrouvé (UFR) à Lyon donnant lieu à différentes formes artistiques non préméditées, indisciplinées au sein du quartier Mermoz. Cette semaine a aussi permis d’accueillir plus spécifiquement d’autres expériences de recherches-actions dans le cadre des résidences «Faire recherche en quartiers populaires ». Ce journal, qui s’écrit de manière intra-personnelle, mais toujours dans la perspective d’un éventuel partage, retrace ainsi cette semaine de co-élaboration autour d’une thématique : Lieux et Milieux. Il traduit de façon située et non exhaustive la façon dont cette thématique est devenue le prisme pour ne pas dire le calque des différentes expériences théâtrales, sociologiques, urbanistiques, filmiques ou encore publiques et intimes vécues pendant la semaine. Initialement sans aucune notes de bas de page, du fait d’un partage très restreint, l’ajout de ces dernières s’apparente à un sous-texte qui permet de mieux comprendre le contenu du journal sans avoir pris part aux moments dont il fait trace.

Lundi 14 septembre 2020

Mots-Clefs : UFR – Mermoz – Reflet – Lieux – Milieux – Garages – Gaston Cotte – Ecriture – Théâtre.

Ce matin, nous commençons par un moment de discussion autour de la thématique choisie pour travailler cette semaine : Lieux et Milieux. D’abord, nous écoutons Mélanie nous faire un point sur ce qui est ressorti de leur Pré-Reflet de la semaine précédente. L'idée est d'habiller le pignon de la rue pour faire lieu et milieu en proposant et suggérant des usages. Lisa et Mélanie1 vont commencer à peindre. Lorsque je descends à midi, Lisa, pinceau à la main, est en train de peindre ce qui sera “une cible”. D'autres choses sont à venir et viendront s'ajouter sur ces différents jours de Reflet2.

Lieux et milieux, l'occasion pour moi de reparler du cheminement et de la manière dont la thématique a émergé3. De faire un tour de table des envies, des façons dont chacune et chacun entend s'emparer de la thématique quelles qu’en soient nos représentations et les constructions que nous y mettons.

Nous enchaînons sur un atelier, des exercices de théâtre (trainings). D'abord, se connecter à soi par un jeu de position, de respiration : On « déverrouille » les genoux, on desserre la mâchoire et l'on met les oreilles au niveau des épaules, l'extérieur des pieds parallèles. Le tout oblige à des micros mouvements peu naturels, mais qui permettent de se sentir et de se connecter à soi. Cela permet également de se connecter à l'autre lorsque Cécile nous propose de former des binômes. Elle nous invite ensuite à mettre une main sur notre ventre à plat. Chacun des partenaires va venir mettre le dos de sa main libre contre le dos de la main de son partenaire posée sur le ventre. Il me semble qu’il s’agit ici de se mettre en relation par les corps en pensant la distance, notamment depuis le corps de l’autre.

Ensuite, nous faisons un “jeu de mots”, de noms communs, au sein duquel nous partons de “lieux qui nous habitent”. La règle est simple, chacun·e prononce tour à tour un nom commun, on se laisse porter par le nom commun énoncé par son binôme en en proposant un et ainsi de suite. Que des noms communs et pas de réponses trop faciles (talon ---> Aiguille... Refusé!!) 4.

Je pars pour ma petite enquête autour des garages5. Je croise Joël (gardien d’immeuble) qui patrouille dans la rue. Je lui explique mon entreprise et celui-ci me dit que les garages à Mermoz “c'est la caverne d'Alibaba” d'un ton que je sens à la fois ironique et amusé. Il me dit avoir vu un garage ouvert dans une rue à côté, juste après la chaufferie, je commence par là. Je retrouve un homme qui fume la chicha et qui discute avec une personne qui semble être un gardien. Je ne parviens pas à le filmer lui, mais il m'autorise à filmer la chicha en exercice.

Ce sera ma seule et unique prise (vidéo) du matin. Le reste se passe dans l'informel, devant différents garages. Ce que je veux montrer est déjà su : les garages sont des greniers, des salons, des placards, des intimités, des secrets, des lieux. Ils habitent autant qu'ils sont habités. Je ne me formalise pas... J'ai juste besoin d'image, et encore. Pourquoi est-ce que je veux ces images ? Je pense à cela en marchant : j'aimerais que ces personnes viennent dans le garage que nous occupons, qu’elles puissent mettre des mots sur cette vie entre les garages, ce moment où je me fais menacer par une personne qui me soupçonne d'être de la police, et que celle qui vient de m'offrir un café préparé dans le garage d’à côté la rassure en lui expliquant que “eux aussi ils bossent dans un garage”. Il n'est qu'à moitié rassuré et me met en garde. Mon intention est peut-être trop ambitieuse. J'aimerais que cette vie-là ne se perde pas, mais qui suis-je pour vouloir cela et agir dans ce sens ? Est-ce que je fantasme trop ? Est-ce que cela est hypocrite ?

Cette réflexion autour des garages me donne envie d'aller voir au nord6. Ma question c'est : comment parlent les garages à Mermoz nord ? Ils me parlent moins qu’au sud, car ils sont moins nombreux et que je n’y ai pas directement accès. La rénovation urbaine les a enterrés. Ils ne font pas lieux depuis l'espace public et encore moins milieux. Les portes de garage, l'ouverture du garage et sa fermeture, l'activité qui y a lieu se fait à la lumière des néons, au son des pneus qui crissent dans les étages souterrains et via des boutons qui actionnent parfois à distance la porte qui donne accès aux souterrains. Y a-t-il des personnes qui fument la chicha dans ces autres garages ? Sous terre ?

Je termine mon tour en interrogeant un jeune homme au sud qui fait sa rentrée dans une école non loin de là. Il étudie dans la domotique. Plus tard, je me dis qu'il faudrait filmer des vues de garage, cela permet d'éviter de filmer les intérieurs, qui sont autant d’intimités, et de montrer ce qu'ils voient... Les murs voient aussi ce qu'il y a à l'intérieur, il manquera toujours quelque chose.

L'après-midi reprend par un exercice de paroles simultanées, que nous avions déjà réalisé lors du précédent Reflet. Le soir, Léa, Claire et Judith reprennent cet exercice en public, je trouve cela vraiment bien, même si une grosse partie du public n'est déjà plus très réceptive. J'apprécie ce moment, la simplicité de l'exercice, mais ce qu'il arrive à “rendre” en fait quelque chose d'intrigant, de curieux et tout simplement beau à regarder et écouter.

Léonore nous partage son texte que je trouve vraiment fort aussi. J'apprécie de voir Léonore écrire, nous raconter sa déambulation. En l'écoutant, je pense à la phrase de Pascal : un lieu se fabrique aussi avec des mots. Dans le cas de Léonore, elle dessine un lieu, voire plusieurs, avec des mots, des sensations, son corps devient le lieu et le milieu d'émotions multiples comme un quartier dans lequel circulent histoires joyeuses, rire et colère. L'expérience de ses sens et sentiments à Mermoz aujourd'hui. J'apprécie ce geste d'écriture.

Toute la journée durant, je m'interroge sur la responsabilité que j'ai avec cette thématique. J'ai cette demi-sensation qu'elle prend sans prendre. Je ressens un non-emballement et pourtant chacun et chacune fait quelque chose dans son petit coin et en fin de journée, comme le souligne Cécile, nous faisons ensemble. Intérieurement en fin de journée, sans être capable de me libérer de mon humeur du jour, je respire un peu. Je me dis que la thématique fonctionne grâce au travail de chacun·e, à l'abnégation de Claire à trouver un espace de jeu avec un public. J'éprouve une fierté à pourvoir travailler avec chacun et chacune, aussi à faire partie de cette équipe et de voir comment celle-ci répond présente sur une thématique qui m'importe personnellement.

Ce faisant, nous nous retrouvons à jouer au milieu des gars, des hommes qui habitent le trottoir de la rue Cotte. Cette fois-ci, c'est nous qui nous installons avec les cubes7 dans leur espace. Le moment est intéressant, mais difficile à « jauger » au moment où j'écris ces lignes. Le public ne s'est pas laissé capturer longtemps, mais il s'est passé quelque chose dans la rue Cotte au moment de jouer. Le public était aussi aux fenêtres et a pu participer aussi depuis cet endroit. Les personnes du public réagissent parfois par des rires, mais aussi des énervements à l'égard de ce que nos personnages relaient comme parole et comme vécus. La part des choses n'est pas toujours facile à faire dans ces situations où l'on ne mesure pas forcément qui parle selon son degré d'attention.

De mon côté, j'utilise mon enquête du garage pour improviser une saynète. Je joue « le dernier garage de Mermoz Sud », en référence à mon tour du matin. L'idée est plutôt bonne (je crois) et produit quelque chose, aussi dans l’interaction avec le public que nous constituons avec les gars. J'utilise mon téléphone pour mettre de la musique et produire une ambiance familière pour que le garage soit aussi un intérieur. Je ne sais pas si cela fonctionne, mais la convocation du Rap par Maxime, dans son impro sur la fabrique des bulles, finit de me convaincre de commencer comme cela. En fin de compte, je finis par tourner en rond et, comme le dit assez justement Claire, “je remets une, voire plusieurs, pièces de trop”, au lieu de m'arrêter quand l'intention première est réalisée. Note pour plus tard : rester simple, faire court.

Cette sensation de ne pas arriver à faire simple et court me rappelle celle des marches8. Cette journée m'a dans l’ensemble « retroprojeté » aux marches Turpaux dans la Drôme, et ce de manière assez agréable. Je trouve cela intéressant d'en revenir à ce format-là alors que le projet entame ce qui pourrait s'apparenter à une dernière phase. Il faut que je me souvienne de mes apprentissages de l'époque donc.

In fine, cette journée fait un peu plus lieu selon moi. J'apprécie ce qu'engage les Pourquoi Pas !? (PP) et ce que nous engageons dans la rue Cotte. Nous travaillons à faire milieu commun en sachant qu'un fossé nous sépare y compris culturellement, au sens de ce qui nous fait vibrer, rire, ce qui capte notre attention, au sens de nos trajectoires, de nos milieux sociaux d'origine, mais aussi présents. In fine, faire lieu c'est aussi faire milieu comme en font l'hypothèse les PP et avec eux Un Futur Retrouvé.

Mardi 15 septembre 2020

Mots-clefs : Enquête – Garage – Lieux – Trois écologies – Milieux - Intermédiation

Deuxième journée autour des lieux et milieux. Nous voilà aussi autour de la table. Nous commençons par une discussion visant à attendre le moment où nous serons toutes et tous réuni·e·s pour commencer. Commencer quoi ? Le training ? Commencer l'enquête, oui, mais pas par le training comme cela était prévu, plutôt en échangeant. La discussion part de choses très générales Lieux-milieux ; Milieux protégés ; parc nationaux et naturels. La réflexion de Maxime, sur le fait que les milieux protégés “dédouanent” de protéger ce qui n'est pas protégé, nous emmène sur la question des tiers-paysages, des frontières et, dans ma tête, je chemine sur la notion de lisière, alors que j'ai justement à ma droite le numéro 2 d'Agencements où Nicolas Sidoroff9 nous parle de lisières et de noyaux à lisière, de case, de catégorie, de frontières entre ces disciplines et inversement de ce qu'il y a de l'un·e chez l'autre en prenant l'exemple de la danse et de la musique : danser, c'est émettre des sons et jouer de la musique c'est mettre son corps en mouvement.

Lieux :Centre social et MJC deviendront pôle socio-culturel dans le futur10... et, à côté, fleurissent les tiers-lieux, les friches, les occupations temporaires... les appellations qui décentrent, dépolarisent au moins dans le discours.

Avec le pôle il y a toujours cette idée d'attractivité dans ma tête : le pôle se doit d'être un milieu qui attire et, donc, attirant. Les lieux, qu'adviendra-t-il des lieux ? À Mermoz, semble-t-il, culture et social se regardent du nord au sud. Cette image, que relaie une personne interrogée hier, me renvoie à celle du “fossé” entre des milieux sociaux et des milieux culturels que j'évoque dans mon journal de la veille. Faire lieu commun et faire milieu commun est un sacré défi. Le fossé, mot que je rentre dans mon navigateur internet pour être sûr de l'orthographe, me renvoie dans l'imagerie à quelque chose qui s'apparente au « Tiers-Paysage »11. Il est bel et bien creusé par les humains, à moins qu'il se forme naturellement par effet d'aménagement de part et d'autre. Mais quelque chose reprend ses droits en milieu. Quelque chose d’inconfortable se produit dans le fossé, on y marche difficilement, on s’y allonge peut-être plus facilement (à condition qu’il n‘y ait pas de ronces), il y a du “point de voir”12 dans le fossé, il est complexe et plein de non-dits. On peut s'y cacher et s'y cachent des choses. La situation d'hier, celle où nous faisons théâtre sur le trottoir, opère dans le fossé dans une mise en inconfort mutuelle qui génère possiblement du déplacement, du décalage.

Il y a aussi les bulles de Maxime13. Je ne me retrouve pas pleinement dans cette image de la bulle, car je la perçois négativement depuis l'expérience que Louis partage de sa déambulation d'hier. La sphère privée, celle de l'intime, me semble explosée par les big data et bien d'autres choses, les renseignements que l'on nous demande et que l'on donne bon gré mal gré pour exister sur les réseaux ou tout simplement pour avoir des droits. Parce que nous sommes là, il faudrait que les bulles explosent ? Les bulles sont sans cesse explosées. Je ne crois pas vouloir en faire exploser davantage, mais plutôt être invité à y entrer. Mais ce sont des images et je pense que nous sommes d'accord. Ses bulles me font penser à mes garages. Je crois ainsi comprendre Louis, parce que je ressens une forme de violence à être là. Être là me fait violence, car ce que je représente me gêne et m'est régulièrement rappelé d'une manière ou d'une autre. Je sens aussi que je porte cette gêne sur moi et qu'elle me dessert. D'une autre façon, j'ai envie d'y être et j'y suis bien, aussi parce que cette violence-là me rend vivant, beaucoup plus que celle générée par la presqu'île14 et sa folie consumériste par exemple, qui tue la petite ville qui vit en moi. Il faut peut-être pouvoir s'affranchir de ce que je suis ou crois être, être autre, en être capable ?

Cette bulle, j'en ai besoin aussi, aujourd'hui et sur ce « Reflet ». Je ressens de plus en plus le besoin de me préserver du groupe et de préserver le groupe. J'ai l'impression de prendre de la place avec ma pratique, mais aussi avec ma personnalité. Donc, le besoin de moins me livrer et de moins m'exposer. Je me rends compte que depuis le début de l’action, je n'ai quasiment raté aucune journée, aucune réunion, peut-être un co-tech (comité technique)15. Avec Claire, nous partons souvent les derniers. Puis il y a le journal. Je ressens le besoin d'avoir mon intimité à nouveau, de me fabriquer une bulle, d'être capable de me détacher de l'action à même l'action. Cette réflexion est aussi en lien avec celle de la recherche-action. Être acteur de sa recherche c'est aussi accepter de ne pas être de partout et, donc, de rompre avec cette fiction de l'omniscience. Croire qu'on comprend l'action parce qu'on la regarde du dehors, et qu'on a suffisamment de distance pour être à même de la circonscrire par la connaissance : fiction 1. Croire que l'on comprend tout parce qu'on est dans l'action et que ce qui échappe à celui qui est en dehors n'échappera pas à celui qui est à l'intérieur : fiction 2. Recherche et action mixent ces deux fictions et produisent une tension chez moi : je ne peux rien rater ! Je ne dois rien rater ! Aujourd'hui j'en suis à : je dois accepter de rater et accepter que je rate, car c'est inévitable. Il est donc souhaitable de pouvoir s’autoriser à rater et d’envisager ces moments d’absence, la manière dont ils font recherche. L’absence rend présent ou est présente, elle produit nécessairement quelque chose.

Cette réflexion me conduit sur le terrain des écologies de leur imbrication. L'intime me place au niveau du mental, mais la journée d'aujourd'hui parle aussi d'écologie sociale et notamment de nos différences. Avec Cécile, nous partons enquêter en binôme avec deux approches différentes. Nous commençons par nous balader dans Mermoz, à la recherche d'un garage ouvert. Nous traversons le sud du quartier de la rue Cotte jusqu'à la Mosquée El Houda, en passant par Morel, Latarjet puis le mail Narvik. Nous essuyons un refus aimable d'un duo d'hommes qui semble décharger des aliments à stocker, en lien avec un commerce alimentaire. Plus loin, nous rencontrons Meddy dans son garage qui accepte de nous partager un temps qu'il libère pour nous.

Je suis en contre-plongée, assis sur le gravier, parce que je pensais maladroitement pouvoir filmer. Quiproquo ! Je ne filme pas, mais j'enregistre quand même. Je me retrouve en spectateur d'une interview de Cécile. Cécile fonctionne avec son style dans lequel je ne me retrouve pas du tout. Mais c'est sa façon de faire, je la respecte et l'admire sous certains aspects. Puis, je me fais surprendre et je vis un moment très beau et une nouvelle fois poétique.

Mes moments avec Cécile prennent souvent cette couleur et sont très inspirants, ils se partagent entre une forme de gêne, car je n'oserai pas faire ce qu'elle fait, et une admiration dans cette capacité à transformer et à décaler le moment. Après un moment de discussion très riche, elle dégaine de façon inattendue la liste de mots préparés la veille lors de l’un de nos exercices théâtraux. Toujours au sol à les regarder sur le banc, je vois se réaliser sans préméditation, et à peu de choses près, l'exercice que nous avons réalisé la veille entre nous à l'appartement et qui prend ici la forme d’un jeu. Des mots s'échangent :

enveloppe → la poste, puis envole.

Fenêtre → regarder (et dans ma tête regard) et ainsi de suite.

Nous sommes aussi rejoints par son fils. L'échange prend fin quelques minutes après sur une discussion sur la vie à Mermoz. Ce temps d'échange est très apaisant, assis là, dans les inter-barres16 de Challier où, comme le soulignait Claire hier, nous passons peu de temps.

L'enquête sur les garages produit cet échange, qui ne donne finalement pas grand-chose sur les garages, si ce n'est qu'il en a un usage assez classique et que nous nous accordons avec Cécile sur le fait que ces garages abritent quelques secrets qui ne nous seront pas dévoilés. Cette histoire de secret me semble justement parler d'intimes, de bulles qui se préservent. C'est bien comme cela. Un peu comme hier, je me dis que j'en sais suffisamment sur les garages, tout simplement parce que nous en faisons l'usage de deux et que, depuis ses usages, se raconte une singularité parmi d'autres, des usages publics et privés, et au milieu, peut-être, un commun (un quartier, une ville) au travail. J'aime voir des garages ouverts et cela me suffit. C'était un beau motif mais ; une nouvelle fois, faire une enquête qui viserait à enfermer les usages dans des mots ne m'intéresse pas. Faire exploser les bulles non plus.

L'impression, que nous avons avec Cécile, sur les garages et les secrets qu’ils protègent, est confirmée quelques mètres plus loin avec la discussion que nous tenons, de trottoir à fenêtre, avec Idrisse. Cécile joue l'ingénue, comme elle le dit peu de temps après cette rencontre. Il nous parle des garages, ce qu'il en fait, combien il et combien ils coûtent, ce que d'autres en font, ce qui peut-être dit et ce qu'il ne dira pas. Il nous évoque également, et parce que je l'emmène sur ce terrain, les garages souterrains et les problématiques qu'ils engendrent, notamment en termes de sécurité. Il prend l’exemple de son fils qui habite au nord, au-dessus du supermarché.

La différence de point de vue ou de manières de faire existe aussi sur la façon d'aborder certains sujets. Avec Claire nous ne voyons parfois pas les choses de la même manière et nous le partageons au sens où nous échangeons à ce propos. C’est notamment le cas sur l’organisation du rendez-vous public du jeudi17. Nous partageons un différend. Ce différend me paraît important, car en l'explicitant à deux, nous élaborons un potentiel espace commun où travailler cette question. Jeudi ? Avec qui ? Comment ? Avec quels codes, quels mots, dans quels environnements. Ici, c'est l'écologie sociale entre deux individus certes, mais aussi entre différents groupes, qui émerge. Cette montée en latéralité18, ce travail de montée en latéralité vient toucher à la question de l'écologie environnementale. Est-ce qu'on fait cela dans les murs du centre social ? Dans ceux de labo-cité ? Ou autour du garage ? Quelle météo ? Toutes ces questions, ces écologies s’entremêlent et fabriquent des moments, des manières d’agir.

Mercredi 16 septembre 2020

Mots-Clefs : Culture – social – Intermédiation – Théâtre – Invisibles

Depuis trois jours, j'enchaîne les petites cartes mentales qui ont chaque fois leur propre thème plus ou moins précis. Ces cartes sont aussi des brouillons, elles retracent surtout les territoires de nos discussions du matin, celles qui prennent la place du training du matin. Je me dis qu'il faudrait que j'en fasse un calque entre mes différentes cartographies. Celle de ce matin est un entre-deux, entre un début de carte mentale et de liste d'acteur·rice·s du quartier. Cette liste voit s'aligner noms de personnes, rôles, structures à inviter demain pour la journée ARTEC, mais aussi des personnes présentes hier dans la représentation à laquelle je n'ai pas participé.

Claire prend le temps de me parler des éducateurs de la sauvegarde 69. Ils sont venus à la fin de la représentation hier. J'en suis ravi, il faudrait vraiment qu'on arrive à partager nos réflexions et nos problématiques avec elleux. Je pense à En Rue qui commence à l'initiative d'éducateurs du quartier Saint-Pol, je pense également à cette tension qu'il y a pour les acteurs sociaux à voir des artistes venir animer le quartier et s'en aller, tension qui semble être partagée avec beaucoup d'acteur·rice·s et en premier lieu, les habitué·e·s du quartier. Nous sommes nous aussi en tension avec notre propre présence alors qu’il s'agit de pouvoir aller au-delà, d'arriver à faire milieu commun, là aussi. Alors que j'écris sur nos différends hier, là nous sommes pleinement raccord et c'est une belle perspective de travail.

J’ai à nouveau en tête les lisières de Nicolas Sidoroff et bien sûr les travaux d’Alain Marchand, ce qu'il nomme champ social et culturel et qu'il décrit comme des champs interactifs19. Je pense à Régis et à nos débuts de discussions suite à la proposition manquée de Eric Lopez [Discussion concernant le remplacement d'acteur·rice·s du champ social par des acteur·rice·s du champ culturel dans les quartiers populaires]. Plus tard, alors que je suis sur le balcon du centre social avec Elsa et Safia, je repense à mon histoire de fossé. Ce fossé n'est pas péjoratif bien sûr et, au contraire, il image ce qui pour moi est interactif et se confond du social et du culturel. Je pense à quel point la conception de la culture a été économicisée par une logique de produit culturel, donc de consommation et, donc, marchande depuis le produit, mais aussi la force de travail. Mais avant cette économicisation il y a peut-être encore plus l'idée de culture dominante, cette domination et économicisation culturelle creusent le fossé, et on n'ose peut-être de moins en moins aller se frotter à ce qui y pousse. Il se creuse par ce que ce qui préexiste à toute action culturelle, si elle n'est pas clairement énoncée comme socio-culturelle, c'est le produit, le produit fini qui potentiellement est étranger à des habitudes culturelles. Cette approche est probablement caricaturale.

Cette réflexion me met mal à l'aise, mais j'essaye de comprendre ce qui fait que notre proposition de lundi n'intéresse pas les gars de la rue Cotte ou intéresse peu. Mais aussi de ce qui a pu intéresser ce jour-là, dans ce que nous avons fait, aussi minime l'intérêt puisse-t-il être. Nous produisons des formes qui sont les nôtres et c'est bien normal, c'est ce qui nous anime et nous le faisons sincèrement. Les effets de ce que produit notre action seront à évaluer sur le long terme et probablement depuis des critères qui nous échappent encore.

Elsa (avec qui nous échangeons le matin), pour parler de l'absence de certains publics, n'hésite pas à parler d'habitudes culturelles. Dans notre rapport à Mermoz, au quartier nos pratiques sont bousculées et nous travaillons à bousculer aussi un peu celles des autres, sans forcer.

Le temps avec Elsa et Safia est très intéressant, je ne suis cependant pas suffisamment concentré pour retenir au-delà de ce que je prends en note. Le centre social est une structure de plus de cinquante ans avec son propre millefeuille, et une histoire qui n'est pas celle d'un lieu, mais de tout un mouvement d'action auprès des familles. Elsa parle à plusieurs reprises d'offre de services. C'est important que nous soyons là néanmoins, à l'écoute de ce qui s'y trame, de ce qui s'y fait. Comment ce moment résonne avec nos questionnements sur l'imbrication du social et du culturel ?

Là encore, je suis public de l'interview et j'interviens à la marge. Je regarde Louis mener l'interview plutôt auprès d’Elsa, Safia, plus jeune (en âge et dans la structure), ne prend pas l'initiative de prendre la parole. Nous apprenons aussi que le centre social est une ancienne maison de santé. Que le balcon est le résultat de la fameuse rénovation20 qui rend la démolition du bâtiment impensable pour les membres du conseil citoyen.

La discussion commence par la palissade21 et la frise bleue. Le temps de placer quatre chaises et nous partons sur autre chose. À la fin, et sur le départ de Maxime, je propose que nous revenions sur la ligne bleue, dans l'idée de pouvoir à notre tour répondre à des questions. S'ensuit un moment où je prends la parole et je développe sur la tension autour de notre présence : la question du processus ; de l'expérimentation ; le fait de ne pas vouloir parler à la place de ; de ne pas écrire l'histoire qui n'est pas la nôtre et donc d'écrire seulement notre histoire ; l'importance des ancrages et des lieux ; la possibilité que l'accompagnement se situe dans cette idée de “faire lieu” ; l'importance, malgré tout, de nos pratiques et de pratiquer ici dans Mermoz. Je sens une véritable écoute et j'ai l'impression de me lâcher, je m'excuse à plusieurs reprises de capter la parole. In fine, l'explication autour de la palissade et du sismographe chronologique me donne envie de reprendre la palissade, maintenant qu'il y a un précédent, qu'il y a eu “polémique”, pour reprendre les mots d’Elsa, mais aussi maintenant qu'elle est à nouveau dégagée.

L'après-midi est dédiée à l'écriture de textes en vue de la représentation du soir, je n'ai pas réussi à prendre ce truc du texte sur ce Reflet. Cela me fait hésiter à proposer une forme pour la représentation du soir. J'hésite à poursuivre sur les garages en jouant un personnage qui refuserait d'ouvrir son garage à un inconnu (moi), mais qui en même temps livrerait en colère, mais une colère généreuse et sincère. Un individu masculin, d'une quarantaine d'années, avec un franc parlé. Mais j'ai l'impression que je viendrai encore une fois me ramener à ma condition et à mes représentations comme je l'avais fait lors du précédent Reflet. Je trouve cette attitude de plus en plus limitée chez moi. J'hésite avec quelque chose autour de l'invisibilité, suite aux propos d’Elsa. Cette dernière nous dit dans l'entretien qu'à Mermoz l'invisible n'est jamais valorisé : les réussites scolaires, les groupes autonomes qui n'ont pas besoin des services qu'offre le centre social par exemple. Elle met en avant ce contraste entre minorité visible et majorité invisible. Cela me touche, car elle appuie dessus, c'est là qu'elle évoque aussi les habitudes culturelles. En parallèle, dans mon monologue qui suit l'entretien, j'évoque le droit commun et la nécessité que les QPV (Quartiers Politique de la Ville) ne soient pas sacrifiés en droit commun parce qu'ils sont QPV sinon, cela ne sert à rien d'être QPV22. Je reviens donc sur l'idée de lieu, tout en mesurant ce que cela peut venir contredire en termes de gentrification. L'Enjeu que ce soit un lieu habitant·e·s est d'autant plus important donc.

Cette idée de valoriser l'invisible m'inspire une scène où il ne se passe rien mais les choses se disent, se commentent. Une sorte de théâtre de l'invisible, peut-être hyper positif, à la limite du caricatural. Ce que j'ai dans la tête est encore trop abstrait. Je me laisse gagner par le doute de faire quelque chose de trop hors sol, encore trop dans ma tête. Par ailleurs, le reste de l'équipe lit les textes dans l'appartement pendant que je travaille à mon idée, je les trouve très beaux, j'écoute à moitié d'une oreille, je ne progresse pas sur mon idée. Je me dis que je pourrais laisser le choix au public et tenter une improvisation avec la contrainte que cela soit court. Je ne propose finalement rien et garde mes idées pour le présent journal.`

La représentation a bien lieu elle, devant l'arroseur arrosé23, un public de quelques personnes se constitue au compte-gouttes, dont R qui nous fait le véritable honneur24 de venir nous rejoindre et de participer au moment et aux échanges. Tout cela depuis son scooter un peu en retrait de l'espace en arc de cercle que dessinent les cubes. C'est un plaisir de voir la relation évoluer ainsi, là encore grâce au travail rigoureux d'invitation de Claire. Adja et Sined nous rejoignent enthousiastes ainsi que Safia, Elsa et la directrice du centre social. Le moment de théâtre est court, mais intense, avec des textes très beaux et interprétés simplement. Une réussite à mon sens.

Intérieurement, je suis préoccupé par ARTEC et l'arrivée des amis quelques heures plus tard. Nous partons assez rapidement après cela avec Cécile. Je cuisine rapidement un Dahl, m'offre une parenthèse foot. Quand je reviens, Pascal est dans le salon, la résidence ARTEC commence avec Arsène, Victor et Louis qui nous rejoignent dans la foulée autour de la table jusqu'à tard. Nous parlons, pêche, foot, ARTEC, Mermoz, université....

Jeudi 17 septembre 2020 (Vendredi 18 à 6 heures).

Mots-Clefs : ARTEC – Lieu – Milieu – UFR – Union Urbaine – Films

Je voulais tenir un journal depuis mes notes du jour pour faire en sorte que ce retour sur la journée qui s'est écoulée puisse être le plus proche de ce qui s'est dit et s'est fait hier. Mais hier soir, au moment d'écrire, je me rends compte que mes notes sont restées à l'appartement. Ce constat me décourage, car la densité des échanges produit un effet de trouble, comme si je n'avais rien gardé de cette journée. Ce n'est évidemment pas le cas. Il y a un effet de fatigue qui fait que les notes donnent un appui, constituent une vraie béquille pour restituer la journée le soir même. Par ailleurs, l'apport de cette journée est réel dans l'évolution de mes questionnements généraux et plus spécifiquement à ceux liés à cette semaine.

Hier, nous faisons lieux à plusieurs endroits, nous faisons milieu également, un milieu qui se décentre, se décale, s'éprouve, de même que le lieu. Le matin, la discussion « prend » dans l’appartement, nous sommes 13 ou peut-être 14 au plus fort. J'introduis, toujours un peu en vrac, il faudra sûrement que j’apprenne à préparer un peu ces temps introductifs ne serait-ce que pour celles et ceux qui participent sans trop savoir où illes sont. Pascal fait cela très bien avec ARTEC, aussi parce qu'il maîtrise très bien les enjeux institutionnels et qu'il parvient à circonscrire les enjeux autour de cela. Puis, il y a ce masque, nous le portons toutes et tous, mais là encore petit à petit les règles ne tiennent pas. Je ne sais qu'en penser, mais je sens que cela gêne des personnes pour qui cette question est sensible.

Ce moment du matin démarre de lui-même et j'en suis ravi. Maxime prend la parole, mais interpelle aussi, les rebonds se font. Je réalise une nouvelle carte mentale brouillonne au crayon à papier. Au dos de la carte, j'essaye de faire évoluer ma réflexion. Aleks participe grandement à cela depuis la pertinence de ses interventions. Je pense à cette question du droit commun [Ajout : des financements de droit commun], aux cultures, à celle des QPV et à la manière dont cela produit des étrangers à cette culture. Je l'énonce comme tel, Claire ne semble pas d'accord sur le fait que je nous considère, hors Pouquoi Pas !?, comme des étrangers à cette culture avant d'arriver à Mermoz avec l'hypothèse que cela participe de la mise à distance du projet vis-à-vis des habitué·e·s, des acteur·rice·s et des structures du quartier. C'est notamment la question des personnes relais qui m'amène sur ce terrain, l'idée de ne pas s'arrêter à ces personnes pour faire la médiation autour de notre action et de ce qu'elle renvoie positivement ou négativement aux habitué·e·s.

Faire lieu est alors associé le matin à faire théâtre, depuis les propos de Maxime qui prend la main pour présenter le projet en appuyant fortement sur cette dimension, aussi du fait qu'elle a pris une autre ampleur sur ce Reflet avec “ce retour aux fondamentaux”25.Tenir les dispositifs que nous engageons avec UFR, sur un temps qui dépasserait celui du « projet », fait écho aux questions des formats permanents, de la transmission, les manières dont nous nous accordons sur les temporalités, mais aussi les registres de visibilité. Bien sûr, cette question du dépassement du projet s'accroche à l'idée de lieu : l'atelier permanent, le cube et cela ressort aussi depuis cette idée de communication. Communiquer sur un projet, quitter plus largement l'enjeu institutionnel de communication qui produit aussi, pour ne pas dire souvent, des coquilles vides. Arriver à se parler, à construire nos lexiques communs, à choisir nos mots ensemble en attention aux “construits que nous colportons nous-mêmes”26, mais aussi la manière dont on veut être visible ou s'autoriser à être en souterrain, en contre-bande, pour reprendre ces mots d'Aleks qui me sont chers. Je pense immédiatement au garage, à son ouverture permanente à ce qu'il communique du projet à celles et ceux qui en font l'usage où qui entrevoit cette réalité. Comment le garage parle d'Un Futur Retrouvé ?

À la pause déjeuner, Louis me parle d'Haraway et de son dernier livre : Vivre avec le trouble. Il évoque cette notion de lieu refuge pour aborder différemment les enjeux liés à l'anthropocène et quitter justement une approche anthropocentrée. Comment penser notre présent depuis cette idée de lieu refuge, de la disparition des lieux refuges pour les espèces qui en ont besoin. Je m'échappe quelques instants de Mermoz et je pense à Jean-Spag, mon homme chien27, et à son mètre carré refuge et mobile qui prendra bientôt place dans l'espace public. À la suite des échanges de la journée, notamment sur l'idée d'équipement collectif et d'équipement démocratique en lien avec le Cube à Saint-Pol-sur-Mer28, je pense aussi aux lieux refuges pour nos expériences démocratiques, des expérimentations qui aujourd'hui doivent avoir lieu pour exister sur le temps long et produire de l’épaisseur, de l'espace-temps.

Le temps de l'après-midi, par les contenus et par la mise en situation, fait lieu et donne à observer ces milieux qui se décalent, se déplacent. Samir nous rejoint au bon moment. Il se présente comme « militant depuis 1983 », chose que je ne l'avais pas beaucoup entendu faire, peut-être par manque d'attention. Là encore, le moment prend de lui-même et les échanges (f)ont lieu ici, sur le bout du mail Narvik. Le récit de Louis Staritzky tombe à point nommé. J'accroche sur cette idée de processus et d'inversement du processus : construction par le bas, pas de préfiguration, pas de projet qui anticipe trop lourdement sur le devenir du lieu. Le lieu existe d'abord depuis le processus qui lui donne à exister. Le lieu existe donc depuis une multiplicité de pratiques, d'usages et donc de devenirs. Il y a aussi l'idée que ce devenir participe d'une école mutuelle, d'un co-apprentissage qui permet de s'adosser au lieu notamment pour “faire face à l'ANRU” (Agence Nationale de Rénovation Urbaine).

Maxime note que la grosse machine ANRU n’homogénéise pas nécessairement les manières d'opérer sur les territoires et que tout cela répond à des spécificités, des antériorités et des dynamiques et contextes locaux. Le fait qu'on laisse se déliter le quartier à Saint-Pol pour justifier ensuite une démolition de « l'enclave » que Louis préfère appeler un cœur.

Là, j'aurais besoin réellement de mes notes pour revenir sur les enjeux que soulève l'intervention d'Union Urbaine (UU).

[Ajout du 22/09/20 depuis mes notes, lors de la relecture et correction : Il manque ici la restitution du soir, dans le garage, ainsi que la prise de parole d'UU sur le mail Narvik. Cette restitution est un moment fort de la journée. Nous disposons les chaises et cubes en dehors du garage qui est laissé vide, en dehors du vidéo projecteur et de l'ordinateur, tous les deux posés sur un cube à l’intérieur. Le premier film raconte Nilton, habitant de Montpellier et qui vit au rythme de sa cuisine, de sa musique et des habitué·e·s de sa rue29. Le second est un film réalisé en milieu carcéral avec une forte dimension pédagogique. Les détenus ont réalisé le film : choix des questions, des lieux et ont participé au montage avec l’équipe d'Union Urbaine. Nous terminons par la projection d'un film que nous avons réalisé lors du premier Reflet.

La présentation d'Union Urbaine sur le mail puis les docus visionnés permettent de penser la façon dont ils mettent au travail des situations. Cela me concerne et concerne notre action UFR- Recherche en quartiers populaires, puisque nous travaillons avec Union Urbaine. Arsène développera notamment les enjeux politiques liés à l'action d'UU, à savoir : le fait de ne pas se satisfaire de la narration qui est faite des enjeux urbains, sociaux ; des processus d’effacement des histoires. D'où l'idée qui leur est chère, celle de faire patrimoine. Arsène revient dessus en évoquant le patrimoine comme un objet de mémoire valorisant, et le travail de patrimonialisation qui vise à « faire exister quelque chose dans le temps ». Il y a aussi un enjeu micro-politique dans le processus de réalisation : qu'est-ce qu'on donne à voir, comment filmer vient travailler à l'endroit de conflictualités de l'action et comment on les traduits par le film.

J'entrevois une singularité aussi entre le travail de docu-vidéo que nous avons réalisé en amateur30 lors des Reflets31, la création d'un objet ayant dès sa création vocation à faire archive et non pas patrimoine, mais aussi avec des dimensions esthétique et poétique que je retrouve surtout dans les plans de Louis et notre souhait de travailler sur le pas de la porte avec les cartes poétiques. Arsène et Victor évoquent la volonté, au travers de leur travail, d'opérer « des changements tangibles sur le champ social » et justement de ne pas être dans la production d'objets esthétiques. Le média est un « moyen d'investir le champ social ». Ces mots que je retrouve plutôt du côté d'Arsène me parlent beaucoup d'intermédiation.]

Vendredi 18 septembre 2020 (écrit le 19 à 00h51)

Je dois nécessairement faire l'impasse sur des choses qui se sont passées aujourd'hui. L'heure, l'intensité, la densité et bien sûr encore un peu plus la fatigue. Je devrais aussi m'astreindre à une restitution depuis mes notes sous forme de cartographies, composées tout au long de la semaine et que j'ai hésité, jusqu'au dernier moment, à présenter de manière théâtrale lors de la représentation qui a clôturé le Reflet. La résidence Artec continue jusqu'à demain.

Je retiens finalement trois moments d'“entre” dans cette journée, souvent des apartés, des moments où je n'ai pas de stylo pour prendre des notes, parce qu'en train de profiter d'un temps dehors qui contrebalance avec les longs temps d’échanges qui se sont installés ces jours-ci. Cela peut aussi être un temps de déjeuner, ou comme à l'instant où Régis et moi entamons une discussion très intéressante qui débouche sur les notions d'évaluation, de partenariat, d'intermédiation et d'intermédiateur. D’ailleurs, en écrivant, je pense à cette phrase de Régis aujourd'hui, lorsqu'il se présente et présente sa recherche : co-construire le problème public avec les premiers concernés. C'est finalement la question du jour, qui se décline au travers de ces différents moments “entre”. Comment construire le problème public du “lieu” avec les premier·re·s concerné·es ?

L'interrogation que je m'adresse en pensant l'adresser à Louis, lors de notre déambulation de l'après-midi, pourrait être alors traduite ainsi au regard de cet éclairage : Qui sont les premiers concernés ? Ceux qui demandent, celles et ceux qui peuvent profiter de l'aubaine ? Ou celle et ceux qui restent silencieux·euses, mais que nous croisons régulièrement et autour de ce que nous faisons, en curiosité, en participation timide. Je pense à la famille qui était présente hier soir lors de la projection. Cette question est en fait multiple et elle n'appelle pas de réponse immédiate. Elle se décline comme cela pour le moment : Comment entre-t-on ? Avec qui ? Pour faire quoi ? Est-ce qu'on y va avec notre intention ou avec celles des autres ? Comment travailler une intention commune ?

C'est là que Louis intervient avec cette idée d'attention aux premières intentions qui semble pour lui fondamentale. Pour ma part, la thématique du lieu a émergé très rapidement à notre arrivée à Mermoz (2018) et ce autour des deux lieux entre lesquels nous nous trouvons et discutons avec Louis32 : la chaufferie et le centre social avec la préoccupation à ce moment-là du conseil citoyen de le faire rester debout pour en faire un espace associatif. L'intention de faire lieu était de travailler avec les habitant·e·s à occuper cet espace en s’organisant et occupant d’autres espaces d’ici là. Cela, afin d'éprouver une expérience d'occupation, de fabriquer le laboratoire qui permettra d’entrer dans le centre social et d’éviter un effet de dépossession via des Appels à Manifestations d’Intérêts (AMI) par exemple. Louis m'explique que le lieu est processus. Il le dit simplement, ce qui dans sa bouche fait évidence le devient pour moi aussi et, dès lors qu'il y a évidence, il y a une invitation à se mettre au travail pour la dépasser. Faire lieu, participe de cette évidence, ne pas s'arrêter au lieu, mais envisager le lieu comme une construction permanente. Le « faire » de « faire lieu » devient caduc l'espace d'un instant, depuis mon interprétation de l'approche de Louis, au sens où le lieu fait et défait autant qu'il se fait et se défait. Je « réhabilite » finalement le « faire » dans ma réflexion. Qu'est-ce que cela met au travail d'envisager l'idée de faire lieu comme celle de faire processus ?

C'est ce que nous vivons aussi aujourd'hui. Ces deux jours ARTEC au sein de notre résidence UFR ont permis de vivre et faire vivre l’expérience et les tensions inhérentes, également de pouvoir s'appuyer sur les expériences en présence tout en partageant la nôtre. Nous étions donc en décalage, là, à faire recherche devant le garage, sur les cubes et en même temps nous l'avons fait comme nous faisons théâtre, en porosité. Par ailleurs, faire visiter le quartier, pouvoir expliciter certains enjeux modestement, s'y sentir bien avec des nouveaux venus, produit un effet joyeux chez moi, un effet de familiarité qui participe à la construction d'un lieu. Inversement, exalter ce moment, c'est se soustraire à des formes de rejets de notre pratique et de ce que nous renvoyons aussi en étant là. Je crois que Gabrielle Boulanger éprouve cette tension assez fortement, mais elle se lance, participe, elle y va malgré des réserves qu’elle partagera sur la situation que nous faisons émerger avec les cubes et les chaises.

Pour répondre à cela, j'interpelle Claire qui nous donne des éléments intéressants, qui m'évoque un peu de cette question du dedans/dehors, mais aussi du dessus/dessous. Comment le fait de créer un espace protège les personnes à l'extérieur, comment cela ne les piège pas ? Comment le fait de porter des paroles intimes nécessite une écoute et peut-être un espace confortable en proximité. Je n'ai pas le temps de me saisir des retours de Gabrielle, mais il n'en demeure pas moins que ses remarques sont justes notamment sur la manière dont nous obstruons le passage et particulièrement pour les mères avec poussette à une heure de sortie d’école.

Le troisième moment est un moment avec Régis où ce dernier m'évoque le livre phare de sa thèse : Agir dans un monde incertain. En écrivant, je me rends compte que cette référence joue avec la citation d'Edward Glissant qui m'accompagne sur le trajet qui me permet de récupérer ma carte grise33 : Agis dans ton lieu, pense avec le monde. Détail et totalité. C'est peut-être cela qui a inspiré ma petite improvisation. Régis me partage, depuis cette lecture, ses réflexions sur le cube, celui qui a brûlé34, la manière dont les cubes renseignent, depuis les traces que les différents usages ont laissées, et d'une certaine manière permettent d’évaluer les situations. Il m'évoque le rapport entre le geste, ou l'outil, et la trace qu'il a permis d'inscrire. Nous revenons sur la recherche de Martine Bodineau35 et aux questions des représentations du monde, notamment au travers de la saleté.

Comment évalue-t-on notre action depuis ces cubes ?Là, je vois la manière encore de penser la question du problème public avec les premiers concernés. Ces cubes sont les moyens, peut-être, d'associer des personnes qui ne seront probablement jamais à la table de notre réflexion. Cela est peut-être soumis à la condition de pouvoir continuer à faire exister les cubes. Régis vient aussi sur les questions de partenariat, la manière dont des entités tierces sont créées pour penser et élaborer de “vrais” partenariats. Ces réflexions, qu’il me dit inspirées par les travaux de Fabrice Dhume, pourraient être une très belle piste pour faire avancer les moments Traces Critiques36.

Samedi 19 septembre 2020 (Ecrit le dimanche à 8h30)

Mots-Clefs : Entretien -Intention – Intentionnalité – Attention – Improvisation – ReuchKatPop – Larmes – ARTEC

La journée d'hier commence d'elle-même, suite à une discussion entre Pascal et Régis autour de l'entretien et de son usage en sociologie. Je n'écoute que d'une oreille au début, car je suis en train de m'affairer autour du café et autres petits préparatifs du petit déjeuner. Cette question de l'entretien se déplace vers la question des intentions, des intentions de recherche, mais aussi de faire recherche sans intention de recherche comme l'évoque Pascal. À l'entendre, mais aussi en écoutant Gabrielle, qui vient aussi parler d'intentions artistiques, esthétiques et poétiques honnêtes. Elle vient de manière très juste, à mon sens, sur l'aspect pratique de l'artistique sans l'instrumentaliser, mais en évoquant la manière dont il permet de produire des situations auxquelles on appartient. Je pense tout de suite au Reflet sur le travail/l’emploi. Lorsque je prends le livre de poème de Cécile. Je n'ai plus d'intention de recherche, j'essaye d'être à la situation, notamment parce que l'entretien37 ne m'intéresse pas dans ma manière de penser la sociologie à cet endroit. J'évoque aussi dans cette relation à l'entretien et aux intentions l'entretien avec V, actuel maire d’une commune voisine dans le cadre de Mémento (l'entretien rêvé pour une sociologie hégémonique). J'aurais pu parler de l'entretien avec E, ou encore celui avec C38. En relisant, je pense aussi à ce que Gabrielle a proposé la veille, à savoir de croiser des personnes dans l'espace public et leur demander de dessiner des lieux qui leur sont chers sur sa peau (bras et dos). Cette proposition, elles l'ont ensuite interprétée dans le tumulte de la restitution, avec Léonore, en reprenant l'exercice de théâtre (paroles simultanées) qui fait désormais partie de notre boîte à outils.

Quand je suis avec mon livre de poésie, je suis à la situation et la situation fait processus, les processus prennent formes depuis des situations. C'est ce que je crois comprendre de l'idée que développe Pascal, pour déplacer la question de l'intention de recherche vers celle de l’intentionnalité de recherche. Je comprends peut-être un peu mieux cette idée au travers d'une traduction de Nicolas, qui évoque cette idée d’intentionnalité comme la réaction d'autres personnes à l'intention de départ. En écrivant, je repense à cette rencontre avec Elliot et Mounir. Lorsque je leur tends le flyer pour venir au spectacle lors du Reflet 4 sur l’emploi, l'intention est celle de faire venir des habitué·e·s de Mermoz au spectacle, et de proposer cela à des personnes vers qui j'aurais tendance à me détourner39. Il n'y pas d'intention de recherche au sens : je fais expressément cela pour ma thèse ou ma recherche. Pourtant, ce moment en produit un autre, accélère la rencontre avec Claire une semaine après devant le garage (qui aurait sûrement eu lieu plus tard) et puis s'ensuit une relation entre elleux qui peut-être produira une co-fabrication de quelque chose. Il y a au travers de cela l'idée de film et d'image de Nicolas notamment sur la question de l'honnêteté. Dire je suis sociologue produit une image, des représentations, qui peuvent être contre-productives sur le moment. Faire ensuite la sociologie qu'on entend vouloir pratiquer raconte une histoire, un scénario, fabrique un film de l'honnêteté, derrière l'intention de départ, qui est de ne pas se cacher parce que l'on n'assume pas ce que l'on représente. Louis en parle très bien dans son texte40.

Autour d'“Intention”, d'autres mots : tension, que j'ajoute après attention. Être à l'écoute pour improviser, être à l'écoute et s’accompagner. Nicolas nous expose ainsi cette idée de l'improvisation qui nécessite une attention aux sons, aux mouvements sonores, mais aussi aux mouvements et sons du corps, comment l'intention devient intentionnalité c'est-à-dire comment lorsque je joue ce son, ce son traduit une intention issue d'une attention — depuis l'enfant qui pleure dans la poussette plutôt que la chaise qui grince parce que c'est à cela que j'ai prêté attention— et que le ou la musicienne qui s'empare de ce son, transforme l'intention dans une forme d’intentionnalité, une interprétation de ce que l'autre a voulu faire et une action qui découle de cette interprétation.

Ces moments d'intentionnalité “peuvent rater, mais ne sont pas intrusifs”41. Cette phrase de Nicolas permet de venir sur l'image du “paillasson”, que j'imagine être à la fois une image-son ou jeu de mots de Gabrielle autour du son, à la fois une manière d'introduire l'idée de seuil. À ce titre, elle revient sur le moment de restitution de la veille, à la fois une sorte de malaise et à la fois une sorte d'œuvre qui ne se maîtrise pas, avec des effets d'échos entre ce qui peut-être scandé par l'aplomb d'une comédienne ou comédien et repris en écho par le groupe à droite qui se sent interpellé par la forme, qui s'en fout, ou qui ne s'en fout qu'à moitié. Cette idée de seuil permet aussi de penser l'espace. Nous discutions la veille de la façon dont l'installation de l'espace-théâtre peut faire violence. Les poussettes doivent aller sur la route, l'espace clos et non accueillant, quand Claire évoque aussi l'idée de protection (cf. journal du 18/09). Je note aussi que l'espace a fabriqué un chemin, entre la bordure de l'arroseur arrosé et les cubes qui suivent cette bordure en arc de cercle, qu'à deux ou trois reprises des personnes l'empruntent en trottinette ou à pied, en ignorant ce qui s'y passe ou encore en nous saluant.

J'aime l'idée de seuil, voir comment cela pourrait se redessiner dans ce que nous mettons en place. Voir comment le seuil accueille, mais aussi comment il est franchi. Nous l'avions questionné depuis les paliers sur lesquels nous avions collecté des témoignages pour le film42, et il y a le seuil du garage.

La matinée s'arrête sur une discussion autour de nos larmes, celles qui nous montent aux yeux dans des situations comme celles-ci. Des larmes d'intensité de mots, de regards, de sensibilités qui se communiquent. Quand je vois Régis ému par la situation qu'il décrit, je suis ému immédiatement, nous nous parlons sans mot et là, quand j'écris, cette situation dans le présent journal, les larmes reviennent avec les frissons, la discussion continue. Les larmes peuvent être des langages qui se jettent dans les rivières de jouissance qu'elles font jaillir, pour jouer avec les images de Gabrielle. La matinée d'hier à quelque chose de jouissant. Pour ma part, je me sens bien, je refais le fil de ces jours, la manière dont nous sommes venus faire université ici dans l'appartement, non sans contradictions, mais plutôt en les acceptant et en essayant de jouer avec et ce jusqu'à ces émotions collectives dans lesquelles se mélangent pour moi aussi doutes, joies, frustrations, inquiétudes, perspectives et qui fabriquent quelque chose de fondamentalement “eautre”.

L'après-midi est plus courte et la parole est donnée d'abord à Pascal pour qu'il nous mette à niveau sur ce qu'ARTEC rend possible. L'occasion de questionner le lexique que cette construction institutionnelle a installé. Nicolas met en avant que je parle souvent d'ARTEC pour désigner notre action : faire recherche en quartiers populaires, et que pour lui cela pose un problème. C'est très juste, je crois que c'est par paresse, et je mesure ici à quel point cette paresse produit des absurdités. Je relis cela aux propos d’Aleks qui nous invitait le jeudi à être très attentif·ve·s aux réalités que l'on colporte avec les mots que nous utilisons, une manière subtile pour ille de venir penser nos contradictions et nos conflictualités. C'est cette « attention à » aussi que m'évoque la proposition d'Arsène, sur un autre registre, celui du média. Comment le film, le documentaire, comme processus viennent travailler ces questions d'écologie de l'attention ? Attention et entretien sont alors ici pleinement intriqués, comment nos lexiques travaillent l'attention que l'on porte à, et travaillent ainsi une forme d'honnêteté ? Comment en destituant l'entretien on lui redonne toute sa valeur lorsqu'on a soudainement besoin de s'entre-tenir ? J'aime aussi l'idée que les mots sont les seuils de nos rencontres, la capacité à la fois de s'accueillir mutuellement, mais aussi de franchir le seuil. Je m'égards, et j'oublie d'évoquer aussi le changement de nom de mon dossier ARTEC, ReuchKatPop' nouveau nom d'un groupe d'improvisation collective de recherches en quartiers populaires…

1Lisa, Mélanie, Cécile, Claire, Maxime ou encore Léonore sont les membres de l’action Un Futur Retrouvé. Illes sont anonymisé·e·s malgré le fait que ce journal leur soit partagé lors des semaines de Reflet. Je n’ai pas pour autant l’assurance qu’une lecture complète est faite de ce dernier. Par mesure de précaution, j’ai préféré anonymiser les ami·e·s du projet, de même que les habitué·es de Mermoz rencontré·es lors de cette semaine. Seuls les participant·e·s acteur·rice·s des résidences recherche en quartiers populaires ne sont pas anonymisé·es.

2Un Reflet est une semaine de travail qui regroupe la compagnie Augustine Turpaux, le collectif d’architectes Pourquoi Pas !? et moi-même autour d’une thématique spécifique. Nos pratiques s’hybrident pour donner lieu à une forme qui se déploie le plus souvent en espace public dans le quartier ou en pied d’immeuble, aux alentours de l’appartement que nous occupons et dans le garage qui se transforme en cinéma, en lieu de représentation, de discussions et de réunions, ou encore en atelier à certaines occasions.

3Les thématiques sont souvent choisies collectivement, bien que majoritairement proposées jusqu’ici par la compagnie Augustine Turpaux. Elles font l’objet de longues discussions afin de voir comment chacun·e des entités peut se l’approprier tout en fabricant nos croisements, les liens qui se tissent depuis la thématique et entre nos pratiques. J’avais proposé, au début de notre action et à l’occasion d’un travail prospectif sur les thématiques des futurs Reflets, la seule thématique du lieu, qui me semblait être un enjeu aux facettes multiples rencontré au sein du quartier. Principalement du fait de l’importance de la « Chaufferie » et de l’actualité liée au centre social. La chaufferie, comme lieu emblématique et qui symbolise aussi des problématiques rencontrées dans le quartier. Le centre social, qui jouxte la chaufferie, et qui est au cœur de la tourmente entre le conseil citoyen qui travaille contre sa destruction prévue par la maîtrise d’ouvrage (celleux qui ont l’argent et qui pilote) de la rénovation urbaine ici, la métropole du Grand-Lyon.

4Chaque fois qu’un mot ne convenait pas, un « Refusé » nous était lancé sèchement par Cécile.

5Pour ce Reflet, nous sommes parti·es sur l’idée d’une enquête à la fois individuelle et collective. Chacun·e pouvait renseigner la thématique dont ille le souhaitait. Personnellement, j’avais choisi de partir sur un document vidéo sur les garages en pieds d’immeuble à Mermoz (Sud). Ce documentaire n’a pas abouti, pris par la dynamique collective en cours visant à proposer de courtes improvisations théâtrales le soir même et la perspective des journées « Faire recherche en quartiers populaires » en fin de semaine.

6Historiquement, urbanistiquement, socialement et politiquement, le quartier est divisé en deux, Mermoz sud et Mermoz nord. La rénovation urbaine travaille à l’avènement d’un « Grand Mermoz » avec la destruction de l’auto-pont, au début des années 2000, la rénovation de Mermoz Nord « achevée » en 2016, et celle du Sud débutée en 2018. Dans les faits, et depuis mon expérience du Sud du quartier, des échanges que j’ai eus, il semble y avoir autant de Mermoz que de récits des gens qui l’habitent. Pour reprendre les termes d’une employée du bailleur social, propriétaire de l’ensemble des logements du sud, « il y a un Mermoz par quartier ou par rue ». En témoigne la façon dont les immeubles sont nommés depuis le nom de leur rue (la barre Froment, la barre Narvik…) loin des appellations retenues par certains aménageurs de passage en réunion publique par exemple (bâtiment I, O) et du fantasme d’un Grand Mermoz.

7Les premiers Reflets se sont organisés, entre autres, autour de cubes en bois, construits au pied de l’immeuble et devant servir à la fois d’assises pour un public et de scénographie pour le jeu. Leur utilisation permet une installation rapide et mobile d’un espace de théâtre, voire d’un théâtre, en espace public. Par ailleurs la manière de les assembler permet d’imager des architectures historiques dans les quartiers populaires (les fameuses barres) ou plus modernes, en étage avec des balcons, plus ou moins colorés et végétalisés et très souvent, pour ne pas dire systématiquement, résidentialisés.

8Les marches font références au dispositif théâtral que j’ai rejoint lorsque j’ai rencontré la compagnie Augustine Turpaux en 2015. Pour en savoir plus : https://cieaugustineturpaux.com/peurs-sociales-et-intimes/

9Sidoroff, Nicolas. (2018). Projet de recherche doctorale. Explorer des lisières d’activités, vers une microsociologie des pratiques (musicales). Agencements n°2, pp. 248-274.

10À Mermoz, le centre social (au sud) et la MJC (au nord) devaient se retrouver dans un seul et unique pôle socio-culturel. Il est difficile de savoir aujourd’hui si ce projet est toujours d’actualité.

12J’utilise cette expression intuitivement depuis ce qu’elle génère chez moi. Je la tiens d’une première résidence « Recherche en quartiers populaires » à Saint-Denis et depuis le travail de Louis Staritzky qui, inspiré par Fernand Déligny, nous a proposé un travail cartographiques de nos tentatives.

13La veille, Maxime a réalisé une saynète sur les bulles, interprétée dans la rue de l’appartement que nous occupons.

14La presqu’île se dessine entre Saône et Rhône, elle est parcourue par une longue chaîne de magasins, centres commerciaux, fast food, autour desquels subsistent des appartements dans lesquels on peut habiter, si l’on tolère de vivre dans un centre commercial à ciel ouvert ou au moyen de loyers exorbitants. Elle est traversée de bout en bout par deux lignes de métro dont la ligne D, ligne automatisée qui permet de rejoindre Mermoz en six arrêts et moins de 10 minutes.

15Réunions de suivi avec les partenaire et financeurs de l’action Un Futur Retrouvé. Le « co-tech » réunissait initialement, en plus de l’équipe artistique, les trois financeurs (Ville de Lyon, Commissariat à l’égalité des territoire et Grand-Lyon Habitat) ainsi que des structures ou entités dites partenaires telles que le Centre social, la MJC ou encore la mairie d’arrondissement et le conseil citoyen.

16Les inter-barres sont des espaces importants à Mermoz. On en entend beaucoup parler et on les remarque assez bien lorsqu’on découvre le quartier. Elles vivent et grouillent autant qu’elles peuvent être calmes en semaine. Aux allures d’espace public, elles sont en fait la propriété du bailleur social. Je n’ai jamais vraiment pris le temps de m’y arrêter, en dehors de déambulations, notamment celles autour des jardins partagées qui y prennent place, et qui donnent à ces inter-barres un aspect luxuriant au printemps-été.

17Le jeudi, il est prévu dans le cadre de la résidence « faire recherche en quartiers populaires » que nous partagions un moment avec d’autres acteur·rice·s du quartier.

18Entendu comme « la capacité des expériences singulières à se confronter les unes aux autres, à se mettre démocratiquement en risque les unes en regard des autres » Pascal Nicolas-Le Strat, Agir dans une perspective d’intermédiation. Cette citation est issue d’un document à destination des étudiant·e·s des Masters 2 « Intermédiation et Développement social » et « Politique de la Ville et Développement Territorial » ainsi que du Diplôme d’État en Ingénierie Sociale (DEIS).

19Marchand, Alain. (2002). L’intermédiation sociale, complexité et enjeux. Journée du Diplôme d’Études Supérieures Spécialisées (DESS). Université Paul Valéry, Montpellier 3. Texte non-publié.

20Le centre social a fait l’objet dans les années 2000 d’une rénovation importante. Le chiffre d’un million cinq cent mille euros est régulièrement évoqué, notamment pour contester sa destruction prévue initialement dans le cadre du programme de rénovation du quartier.

21Il s’agit là d’une tentative de partage de notre action sur une palissade bloquant l’accès à un espace généré par la démolition de la barre Morel en 2019. Une « frise-sismique » y a été dessinée et des collages avaient était réalisés, s’abîmant avec le temps et donnant à cette frise un air d’abandon. Cet effet a été accentué par l’installation d’une aire dévolue au chantier empêchant l’accès physique et visuel à la palissade et pour nous de continuer à la faire évoluer.

22Cette préoccupation est issue de l’analyse partagée d’une fonctionnaire de la Ville de Lyon qui travaille dans ce sens, certainement à contre-courant des logiques qui dominent dans le champ des politiques publiques, y compris dans sa propre institution.

23L’arroseur arrosé, aussi appelé la fontaine, est une œuvre d’art en espace public. « L'arroseur arrosé est une anamorphose géante que l'artiste peintre Claude Gazier a réalisé en 1997. Cette sculpture se situe à l'angle des rues de Narvik et Gaston Cotte dans le quartier Mermoz sud dans le 8ème arrondissement de Lyon. » http://clindevie.canalblog.com/archives/2010/02/11/16878905.html

24Nos discussions autour de notre pratique dans le quartier et l’avis tranché qu’il a exprimé à notre égard depuis la représentation qu’il se faisait de nous, sans nous avoir vu, font de sa présence une marque de considération pour nous, ainsi que pour nos échanges, sans pour autant vouloir dire que « nous sommes validés ».

25À la relecture, cette expression de retour aux fondamentaux me semble faire référence à la fois à la pratique du théâtre que j’ai découverte en rencontrant la compagnie Augustine Turpaux (2015), à la fois à l’idée de départ de notre réponse à l’appel à projet, à savoir de pratiquer un théâtre quotidiennement pendant nos semaines de travail.

26Les guillemets signalent une presque citation d’une intervention d’Aleks Dupraz durant cette première matinée de travail dans le cadre de la résidence « Faire recherche en quartiers populaires ».

27Jean-Spag est un homme chien, ou cynocéphale, né de frontières et de destinations, il a trouvé refuge dans mon expérience de recherche à moins qu’il soit inversement le refuge de mon expérience de recherche. Il est devenu un personnage phare de la recherche que j’ai engagée, il fait recherche.

28Je fais ici référence aux interventions le jours même de Louis Staritzky et Pascal Nicolas-Le Strat ayant présenté le Cube, expérience de lieu dans le cadre de l’action EN RUE.

29Le film est disponible sur le site d’Union Urbaine : https://unionurbaine.com/nilton-de-bahia-une-vie-au-rythme-de-jah/

30Ce terme ne me convient pas, o alors il faudrait le développer. Le changer me pose cependant problème, car il vient dire quelque chose malgré tout. Je l’ai probablement utilisé par facilité ou pour ne pas surestimer notre pratique. Etant singulière et collective elle questionne cette lecture binaire amateur-professionnelle. La réalisation même du document ayant mis au travail l’ensemble de nos professionalités, y compris à des endroits où ces dernières ne sont pas d’emblée compétentes.

31Deux docu-vidéos ont été réalisés et diffusés dans les ciné-garage en fin de Reflet. Un premier document sur la thématique des cycles (Reflet 2 et 3) et un second sur l’emploi (Reflet 4).

32À ce moment précis nous sommes physiquement entre les deux bâtiments, assis sur les marches qui longent le centre social et à quelques mètres de la chaufferie. C’est ici qu’après une visite « guidée » de Mermoz sud et nord nous discutons un moment.

33Entre midi et deux je quitte l’appartement furtivement pour enfin récupérer ce document auprès d’une personne m’ayant cédée un véhicule sans la carte grise. J’en profite pour méditer depuis cette citation d’E. Glissant, méditation qui se transforme, à mesure que je pédale, en proposition pour la représentation du soir.

34Les cubes ont étaient laissés en libre accès et le sont toujours. Ils ont fait l’objet d’utilisations régulières par des habitants. Certaines traces pourraient d’abord être envisagées comme des dégradations, mais proposent aussi un autre récit dès lors qu’on accepte de décaler notre regard. C’est la proposition faite par Régis Garcia suite à une réflexion issue de notre première résidence de recherche à Saint-Denis.

35Un article à ce sujet paraîtra dans le numéro 6 de la revue Agencements. Recherches et pratiques sociales en expérimentation.

36Traces critiques est un séminaire interne à l’équipe Un Futur Retrouvé autour de la question de l’évaluation de notre action et au travail sur nos micro-politiques de groupe.

37Pour ce Reflet, nous devions faire des entretiens sur les questions d’emploi et de travail en lien avec le contexte de rénovation urbaine. Assez peu à l’aise avec la perspectives de ces entretiens et inspiré par les méthodes poétiques de Cécile, je m’étais fixé de partager un moment de poésie en lien avec les échanges. À même l’entretien.

38Ces entretiens sont réalisés dans le cadre de l’action Mémento et d’un travail de pièce radiophonique. Pour moi, qui évacue l’entretien ethnographique ou sociologique de « ma méthodologie » ces entretiens m’ont mis en tension : suis-je en train de réaliser un entretien sociologique ou une captation pour une pièce radiophonique ? L’un et l’autre ne sont pas forcément antinomiques, mais nécessitent des attentions particulières. Pour une pièce radiophonique par exemple, les bruits parasites produits par l’interviewer (moi) se sont avérés très gênants. Ils le sont moins pour une analyse sociologique ou ethnographique « classique » du contenu de l’entretien. Qu’est-ce qui fait finalement matériau de la recherche ? L’entretien ou la pièce ? L’entretien comme situation, comme vécu et perçu peut constituer un matériau. Cependant, l’intention première est bien de réaliser une pièce radiophonique. C’est je crois cette pièce qui fera matériau, non pas comme objet, mais comme processus dont l’entretien, comme pratique et comme situation, fait partie.

39Au moment de distribuer des flyers je suis souvent en proie au doute. Ce jour-là, fasse à mon attitude résignée je m’étais obligé à aller vers les personnes dont je supposais qu’elles ne seraient pas intéressées, d’abord pour être sûr que je ne me cherchais pas d’excuse et peut-être aussi pour lutter contre mes préjugés.

40Staritzky, Louis. (2020). En cheminement vers le cube. Recherche d’itinéraires, itinéraires de recherche. Agencements. Recherches et pratiques sociales en expérimentation. n°5

41Les guillemets indiquent une citation de Nicolas issue de mes prises de notes sur le moment.

42Lors du Reflet 3 nous avions réalisé des entrevues filmées dans l’entrebâillement des portes d’appartement sur les paliers de Mermoz.

Journal de recherche publique

 

13/06/19

Ce jeudi 13 juin a eu lieu à Mermoz, une première permanence de Recherche-Action-Publique (RAP). Je me suis installé pour la journée, seul et parfois avec d'autres membres du projet, dans l'espace public du quartier avec une question : « Quels espaces publics à Mermoz » ? Alors que j'avais fait le choix d'un questionnement direct pour alimenter une réflexion sur la notion d'espace public, il s'est passé tout autre chose hier lorsque à 10 heures du matin, j'ai positionné la table à côté de l'Arroseur arrosé, aussi appelé « la fontaine », à l'angle de la rue Gaston Cotte et de la rue Narvik.

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A table

Mermoz a t-il besoin de s'attabler ? Nous n'avons pas la réponse mais depuis notre arrivée sur le quartier il y a des histoires de tables qui nous habitent. Celle du jardin Eclos par exemple, une table pour que se rencontre ancien·ne·s, nouvelles et nouveaux habitant·e·s à l'ombre des grands arbres qui peuplent le square. Puis, sans préméditation, une seconde table à vue le jour à la suite d'un atelier chapeauté par le collectif d'architecte Pourquoi Pas !?, avec des étudiant·e·s de l'école d'architecture de Montpellier et avec l'aide de quelques voisins de la rue Gaston Cotte. Celle-ci est mobile, non pas afin que les habitant·e·s se rencontrent mais pour partir à la rencontre de celles et ceux qui l'habitent parce qu'ils et elles y vivent ou y travaillent. Pour partir à la rencontre de ce qui l'habite, les organismes vivants non-humains, le mobilier, l'immobilier, les souvenirs, les paysages, les ambiances...

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Où j’en suis avec mon intermédiation

Prologue

Ce texte s’est construit dans une temporalité particulière. Il émane d’une correspondance entretenue avec Régis Garcia et Pascal Nicolas-Le Strat en amont de la journée du 7 avril 2018, journée organisée à Bricologis sur la thématique de l’intermédiation. L’écriture du texte s’est faite en grande partie quelques jours avant cette journée, je l’ai ensuite reprise dans la perspective d’une publication dans la présente revue. La fin de cette écriture a été rendue difficile, d’une part par le décalage entre les contextes d’écriture (avant et bien après la journée) – j’ai volontairement conservé dans l’écriture ces deux temporalités parce qu’elles me permettent également de faire trace et de donner accès la construction du texte – , d’autre part du fait de l’écriture d’un second article à six mains, avec Régis Garcia et Olivier Noël, que vous trouverez dans ce même numéro de la revue. Les deux articles résonnent nécessairement l’un et l’autre. Ils marquent l’ouverture d’un chantier collectif autour de cette notion.

Le présent article, s’il semble que j’en sois le seul auteur, s’est écrit avec l’ensemble des auteurs, des personnes appartenant aux collectifs ou ayant participé aux moments cités dans ce texte. J’essaye, dans cet article, de me détacher d’un réflexe de définition. En cela, il s’inspire des lieux intermédiaires, lieux de création, terrains de recherche et d’expérimentation, où les tentatives pour les définir sont souvent infructueuses, tant leurs réalités échappent à l’observation et nécessitent qu’on prenne part à l’action pour les comprendre un peu mieux. De cette façon, il m’a paru préférable de vous raconter mon (jeune) parcours avec la notion d’intermédiation, de l’intérieur, plutôt que de me borner à vous en livrer une définition qui aurait nécessairement été incomplète.

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Emménager, Aménager, Déménager. Ou comment penser une recherche en friche

Le relogement comme terrain relationnel

La friche artistique Lamartine, située dans le troisième arrondissement lyonnais, a entamé depuis plus d’une année un nouveau processus de relogement. Fruit de l’expulsion du collectif CFA-RVI de l’ancien site Renault Véhicule Industriel, la structure implantée au 29 rue Alphonse Lamartine depuis 2010 connaîtra à son tour un relogement dans deux nouveaux lieux au printemps 2019. Ce nouveau moment dans la biographie du lieu illustre ce que Jules Desgoutte, membre du réseau Art Factories/Autre(s) Parts (AFAP), identifie comme un mouvement circulaire propre à l’histoire des lieux intermédiaires décomposable en trois temps : emménager, aménager, déménager1. Cette décomposition / recomposition illustre le caractère structurant2 du relogement pour les pratiques et les usages, qu’ils soient professionnels ou amateurs, politiques et sociaux, mécaniques, scientifiques, artistiques ainsi que pour la construction sociale du lieu (liée aux effets générationnels et organisationnels notamment).

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