Mai 2022

Mercredi 4 mai (le 5 mai à 9h29)

Dewey – Formes – Sujet – Substance 

Hier est une journée où se noue la recherche, soudainement, comme prit entre plusieurs feux. Le matin, je travaille sur le journal Lieux et Milieux, un travail de relecture principalement. Je fais cela après un moment de lecture de Dewey, sur la terrasse de Tissot, pendant que des membres de la friche font des exercices, mouvements et respiration, dans la cour de Tissot. Puis je rencontre C. qui travaille dans le milieu du théâtre et qui souhaite se lancer dans une création pluridisciplinaire accompagnée notamment d’un ou une sociologue. Je me dirige ensuite vers la Robinetterie pour retrouver l’équipe de Braveheart l’association qui n’est finalement toujours pas créée. Ce moment à la friche me plonge dans la problématique du lieu de manière inattendue.

La rencontre avec C. est un motif pour partager quelques réflexions autour du livre de Dewey, des réflexions d’ordre assez général et qui me trottent dans la tête. Depuis le lien qu’il fait entre esthétique et artistique, mais aussi la distinction depuis son geste intellectuel, l’auteur me donne à avoir un regard nouveau à la fois sur l’art, sur les activités artistiques, et plus largement sur mon environnement. Sur ce dernier point, l’environnement, je me prends à regarder ces derniers temps les montagnes, la ville, ou certaines choses que je trouve habituellement belles, et à ne plus les regarder comme telles. J’essaye de regarder des lignes, des contrastes, des couleurs, je tente de ne plus regarder l’arbre mais plutôt des relations entre des éléments. J’utilise à ce titre le livre de Dewey comme une sorte de manuel pour être en relation différemment à ce qui m’entoure. C’est amusant et, en même temps, je crois que c’est l’un des intérêts majeur de ce livre, générer des expériences.

En étant moi-même plus « sensible » à ce qui m’entoure, ou autrement sensible, je décale mon regard un peu plus aussi sur le travail artistique et la question esthétique. Je pense de manière un peu plus fine les activités des artistes qui m’entourent, je mesure peut-être un peu mieux les mouvements et micro-mouvements qui les composent. Je ne sais pas réellement si j’y parviens, mais je sens qu’un espace de réflexion et, plus encore, qu’un espace d’attention s’ouvre à moi. Hier, dans mon interlocution avec C., je sens que quelque chose change. Depuis ma lecture du livre, des choses se combinent avec d’autres lectures et d’autres expériences, celles avec la compagnie Turpaux, ou encore, plus récemment, celle avec Fabien. Le livre opère comme un liant. Je ne l’ai pas encore digéré, mais il se fait une place. Par exemple, hier, pris dans ce moment de lecture j’arrive, je crois, à envisager dans les propos de C. ce qui, dans son intention, pourrait tenir du « sujet » (la thématique), de la forme souhaitée. Ou encore à me questionner sur la substance, quelle est-elle ? Cette dernière me dit aussi préférer parler de forme, plutôt que de spectacle.

Ce qui se passe est une mise à l’épreuve de ma lecture. Ce n’est pas prémédité, mais, en l’écoutant cela se produit. Ce n’est peut-être pas juste, mais je tente spontanément d’appliquer la grille de lecture que construit le livre pour moi. La thématique que souhaite travailler C. me semble être celle de l’impuissance, de l’agir et de la révolte, pour reprendre ses mots. La forme me semble être théâtrale mais c’est peu de choses que de dire cela. C. me dit fonctionner aussi avec une approche philosophique qui vise à organiser des discussions qu’elle enregistre. Est-ce la substance, la matière, et qu’est-ce que cela pourrait venir dire de la forme ? Est-ce que la forme sera un spectacle « classique » sur une scène ? Sans scène ? Ou toute autre chose ? Par ailleurs qu’est-ce que la substance, ou la matière ici ? Est-ce que c’est la parole recueillie, donc déjà soumise à un dispositif, ou ce qui pourrait être de l’ordre de la colère, de la révolte, de l’acte ou de l’impossibilité à agir ?

Il y aussi l’idée d’approche pluridisciplinaire, ce que n’évoque pas Dewey dans son livre au stade où j’en suis. Cela démultiplie les formes possibles me dit C.. C’est la notion d’enquête que C. amène, elle semble vouloir faire une enquête. J’ai l’impression qu’elle est en mesure de la faire, sans nécessairement convoquer la sociologie ou « le sociologue », depuis ce qu’elle me dit déjà mettre en place. Je convoque, pour ma part, d’autres façons d’appréhender la sociologie qui me semblent aller à des endroits différents de ce qu’elle pourrait attendre d’un ou une sociologue. Par exemple, je fais le lien avec ce que nous vivons à Mermoz, la manière dont nous nous rencontrons avec Eddy et Radouan, depuis une colère qui s’exprime d’abord et qui se traduit ensuite.

Je m’autorise à poser des questions sur la situation de C.. Si nous nous rencontrons, c’est parce que Maud lui a parlé de notre travail avec la compagnie Augustine Turpaux, et que Maud lui a évoqué mon travail. C’est Maud, en tant que « conseillère » dans une coopérative d’emploi, qui depuis son ancien poste à Lamartine, l’oriente vers moi. Une personne actuellement bénéficiaire de l’ASS, l’équivalent du RSA délivré par Pôle Emploi. Je n’arrive pas à comprendre d’où vient ma curiosité, mais je ressens le besoin d’en savoir plus sur les conditions d’élaboration de cette création. Pourtant, cela ne me regarde pas, mais le lien me semble important à faire, c’est comme si, à ce moment là, j’avais besoin de savoir. C’est peut-être aussi pour me représenter un peu mieux le travail de Maud depuis les personnes dont elle est l’interlocutrice. Dans cette création, il y a donc un enjeu pour C. a pouvoir être à l’origine d’une création, à l’initier, et à mettre au « service » de celle-là des aspirations, des intentions, mais aussi un certain nombre de compétences déjà acquises.

En dehors de cette rencontre, la lecture de Dewey me donne à revenir sur la question du processus. Il paraît évident que l’expérience que l’on fait d’une œuvre, ou d’une production artistique, ne s’arrête pas au moment où l’oeuvre se présente à nous. Nous continuons possiblement à cheminer avec l’oeuvre si nous en faisons l’expérience donc. Le processus n’est donc pas seulement la phase de production de l’oeuvre, mais bien ce qui construit l’expérience que l’on fait de l’oeuvre. La rencontre avec l’oeuvre n’est qu’une étape. Dans mon rapport processuel à l’art, je me rends compte que mon attention ne portait essentiellement que sur le processus de construction de l’oeuvre et pas nécessairement sur ce qui suivait. Sans dire que je ne prête pas attention à ce qui s’ensuit, je crois que cela n’entrait pas, par impensé, dans ce que Dewey lui nomme processus. Cela permet de décaler encore une peu les choses, et ce tout au long du continuum, non pas de la création, mais de l’expérience que l’ont fait d’une création, que l’on en soit le/la/les émetteur·e·s ou les recepteur·e·s.

Mardi 10 mai 2022 (le 11 à 10h11)

L’horizon est ici – Myriam – Fabien – Amael – Lecture – Ecriture – Art – Recherche-Création

J’ai envie de faire trace de la journée d’hier. Elle me donne à réfléchir à plein d’endroits. Il y a ma trajectoire, la manière dont celle-ci s’arrime à d’autres, et donne lieux à des coopérations, depuis des rencontres récentes (Fabien) et d’autres plus lointaines (Myriam). Il y a notre travail à trois autour du livre de Myriam qui matérialise de manière singulière cet arrimage, appareillage relationnel, « disciplinaire » et indiscipliné, affectifs et bien d’autres choses. La journée d’hier me donne l’occasion d’activer « L’art comme expérience » de Dewey depuis des discussions que nous avons tous les trois, et aussi des lectures plus personnelles qui s’activent depuis un échange avec Myriam, alors que nous attendons Fabien pour discuter plus directement de notre travail et de l’intervention de la fin de journée à la librairie Archipel. Il y a aussi ce moment à la Corep et la fabrique du livret, la veille, qui touche à ce que j’ai appris à faire et que j’aime faire, une forme de documentation sans trop de préméditation. Ce geste étant facilité hier, à la fois par le travail réalisé en amont avec Fabien, à la fois avec le padlet de Myriam dont le livret est une transposition au format papier.

Notre relation avec Fabien est une relation d’entre-deux. Il y a, je crois, de l’affection l’un pour l’autre à la fois pour qui nous sommes en tant que personnes et la manière dont nous travaillons et avançons. C’est une composante du travail « créatif-intellectuel », celle de travailler par affinité, de pouvoir le faire. Cela que les affinités soient directement liées aux affectes, qu’ils soient le ferment d’un travail ensemble, ou bien que les manières de s’affecter soient le fait d’affinités plus « objectives » liées à la manière dont nous travaillons. Dans le temps long ces affectes ne sont jamais fixes et peuvent donner lieu à des ruptures, mais aussi des retrouvailles. Pour l’instant, j’ai connu peu de ruptures de cet ordre-là et, donc, peu de retrouvailles. J’imagine que cela peut-être important à garder à l’esprit, savoir rompre un temps, pour se retrouver plus tard y compris dans le travail. Je pense aussi à ma relation avec Amael, une amitié qui s’épaissit toujours un peu plus dans le temps, sans se saturer, qui prend des dimensions affectives parfois très fortes, et qui se traduisent aussi par des coopérations qui se réinventent sans cesse, dans un rapport indiscipliné à nos pratiques, nos trajectoires, nos présents et nos projections. J’en parle à Myriam pour expliquer la présence du sténopé d’Amael dans le livret jaune imprimé pour la présentation à Archipel et pour fair trace de ce point d’étape. Amael, depuis sa pratique du cynatotype, du sténopé s’est invité sans le savoir dans ce dialogue autour du livre de Myriam.

Avec Myriam c’est bien sûr différent. Notre rencontre aux Fabriques produit une ou plusieurs antériorités. J’ai la sensation d’avoir travaillé avec Myriam depuis les fabriques de sociologie, mais aussi depuis mes lectures de ses ouvrages. Principalement la lecture d’Indiscipline, qui a marqué mes premières années entre la friche et les fabriques de sociologie. Lecture qui a accompagné la deconstruction/reconstruction d’un rapport à l’université, processus toujours à l’oeuvre. Puis il y a ce livre, L’horizon est ici, et la sensation que ma lecture a réellement commencée depuis notre trilogue. Je pense à cette lecture étrange que je fais de Dewey et celle toute aussi étrange, mais néanmoins très différente, que je fais du livre de Myriam. J’aime ces étrangetés. Elles me renvoient aussi à ma pratique, la manière dont, avec le journal, ma pratique s’est beaucoup exprimée en écriture, et qui se travaille dernièrement aussi depuis un rapport particulier, difficile à la lecture. Ce qui est étrange — ou qui ne l’est pas — c’est cette relation entre journal et lecture, et la manière dont, avec Dewey, c’est une forme d’écriture assez linéaire qui « jaillit » de cette lecture et qui contraste avec la forme d’écriture que produit la lecture de L’horizon est ici. Une écriture depuis d’autres textes, depuis un geste qui donne à « reproduire » le sien, sans être pour autant dans l’imitation, le mimétisme. Myriam, en proposant une autre forme de lecture, depuis un autre rapport à l’écriture, et une application « radicale » de cet autre rapport, donne possiblement à faire opérer autre chose. Pour que cela opère, il a fallut que je m’associe, que l’on active une relation et, pour le dire avec les mots de Myriam plus tôt dans la journée, il a fallut ouvrir un espace pour la relation. J’apprécie la façon dont elle évoque cela. La relation est bien souvent perçue d’abord depuis un lien qui se créé entre des choses. En parlant d’espace, Myriam met en avant la distance et donc l’espace nécessaire, qui compose, pour composer la relation. Ainsi, en plus des gestes, des liens, des mouvements, des affectes, l’espace s’invite dans la relation, dans la manière dont celles-ci peuvent proliférer, en attention toujours au « comment » plutôt qu’au « pourquoi » de/dans ces relations.

En écrivant, je mesure à quel point cette question de l’amitié n’est pas anodine. Comment, en avançant dans l’âge adulte, les amitiés qui se construisent ne se font pas depuis la même substance. Ou alors comment la substance des affectes est travaillée différemment dans la construction d’une amitié. Le soir après la présentation à Archipel un ami de longue date me rejoint. Je l’héberge. Nous parlons notamment de ces amitiés de l’enfance que l’on sent parfois s’effriter dans le temps. Que partageons-nous encore ? Cette discussion n’est pas anodine, car avec cet ami nous avons pris l’habitude de « rompre » pour mieux se retrouver. Une manière pour moi, et qui n’est pas forcément partagée, de continuer à faire vibrer cette corde de notre amitié sans cesse menacée de rompre par des orientations personnelles très divergentes. Quelque chose tient, et j’ai la sensation que c’est suffisamment solide pour tenir longtemps, mais il faut accepter des changements de rythmes, des pauses, des distances sociales, spatiales.

Travailler avec des amis, ou construire des amitiés depuis une relation de travail, me semble recouvrir quelque chose de particulier, notamment dans la façon dont nous sommes en recherche. Je crois que nous en parlons avec Myriam, mais d’un tout autre endroit que celui qui m’amène à en parler ici. Je crois qu’à ce moment-là de notre échange quelque chose de l’existentiel se discute et, donc, un endroit ou une amitié me semble réellement en train d’oeuvrer. Ce lien entre une recherche d’ordre existentielle en tension avec ce que l’on nomme communément une recherche en sciences sociale par exemple. Cette tension, je la vis personnellement avec la thèse. Elle n’est qu’un point d’étape, non pas dans une carrière ou trajectoire professionnelle, même si elle pourra en constituer une pierre angulaire, mais plutôt un point d’étape dans une recherche plus vaste. J’évoque parfois la quête de sens, mais je crois que je me détache de cette idée, car dites comme cela je la trouve absurde ou clichée. Cela deviendrait plutôt un point d’étape dans la manière de se situer au présent ou aux présents. Donc avec cette idée d’épaissir le présent, donner de l’espace et du temps aux relations qui s’engagent et habiter ces espaces. Il y a quelque chose là-dedans de l’expérience que je vis et que j’ai vécu à la friche, un espace-temps d’amitié et de travail, d’autres rythmes, d’autres permanences dans la ville néolibérale mais qui est aussi bien d’autres choses, d’autres manières de faire exister des relations de longues dates et d’en faire jaillir. Je pense au travail avec Laurent autant qu’à Jean-Spagh, au journal ou au square, à l’association Braveheart, à la manière d’être amoureux différemment chaque jours.

C’est peut-être à cet endroit-là aussi que je situe le livre de Myriam. Je l’évoque comme une friche. Fabien dit à Myriam que c’est un livre d’artiste et Myriam dit que ce n’en est pas un en renvoyant à Fabien le fait que lui c’est un « vrai artiste ». Fabien refuse cette appellation et s’ensuit une discussion, ou plutôt une élucidation, de la manière dont nous sommes en fait d’accord. Je résumerai cela maladroitement en disant que nous sommes d’accord pour dire que l’expression « vrai artiste » est étrange et qu’elle conduit, ou peut conduire, à des dérives telles qu’on les connaît bien. Pour autant, on ne peut pas nier que quelque chose dans le geste de l’artiste produit un autre rapport au monde, une autre manière de l’écrire, de le parler. Je les écoute à ce moment-là et j’ai bien sûr Dewey en tête. En distinguant ce qui, d’après lui, ne se distingue que par la pensée, l’esthétique et l’artistique, Dewey réaffirme à la fois qu’il y a un métier, un travail artistique, mais que celui-ci n’est pas isolé de l’ordinaire, du routinier. L’expérience ordinaire, routinière en est même la substance. L’expérience est un ainsi une sorte de fil rouge qui invite aussi à penser le processus de l’expérience vécu d’une œuvre qui dépasse le seul moment de confrontation à l’oeuvre, donc le réengagement de l’oeuvre dans l’expérience ordinaire. A propos du processus, l’idée de thèse comme point d’étape donne à penser la manière dont le processus continue, ce qui s’engage continue d’exister depuis l’expérience et depuis l’expérience de sa réception. Dans quel processus nous engage le livre de Myriam. C’est pour moi un des sens que peut recouvrir l’idée de recherche-création souvent réduite de manière caricaturale à l’association d’un·e artiste et d’un scientifique dans la production de quelque chose. Recherche-création, d’accord, mais toujours, comme le propose Myriam en lien avec un « Comment » et depuis des enjeux politiques pour ne pas dire écologiques et surtout pas réduit au/à la seul·e vrai·e artiste et au/à la seul·e vrai·e chercheur·e quand bien même illes travaillent ensemble.

Quand je reçois les affiches de Fabien, je suis intimidé. Pour tenir le dialogue, et lui envoyer à mon tour des affiches, je puise dans ma pratique. Je suis en train de lire Rancière, je pioche dans Rancière. Je suis dans un moment où je cherche à être en prise avec l’urgence politique dont parle Myriam, urgence qui constitue le levier de son geste d’écriture de l’horizon est ici, alors je puise dans un tracte où il est question d’espèces compagnes et je peux relier avec Haraway et Dewey. Cela m’invite à décaler l’espèce compagne vers les langues compagnes, cette infinité de langues que que la poésie écrit depuis des mises en relations. Pour autant, cette intimidation me donne à tenter des choses. Cette fois-ci je ne suis pas dans la reproduction, mais bien dans l’imitation. J’ai envie de faire comme Fabien. Je n’en suis pas capable, mais j’essaye, et cela m’ouvre un horizon. Je sens que cette incompétence mes tentatives à « faire comme » ouvre un autre horizon ici. Précisément dans le bureau ou j’écris ces lignes. Sur le vélo, en rentrant hier, je pense à cela, à la dimension pédagogique. Je ne sais pas si elle va apparaître dans le livre de Dewey, mais pour l’instant elle me manque. Il me semble que le livre, sur le fond, plus que sur la forme, a une portée pédagogique. En le lisant, je m’amuse à regarder les choses différemment, exactement comme Myriam nous invite à le faire lorsqu’elle prend l’exemple « du ciel par-dessus le toit », extrait de son livre qui donne un exemple de comment les mots mettent en relation, ici le « toit » et « le ciel par-dessus le toit ». Qu’en est-il aussi de ces espaces typographiques entre les mots, entre les lettres, entre les textes que Myriam agence sur chacune des pages du livre ? Pour autant, ce qui me manque de pédagogique dans le livre de Dewey, c’est peut-être cette notion de trajectoire. On peut comprendre, depuis l’idée de l’expérience qu’il développe cette importance de la trajectoire. Mais, peut-être du fait du moment de l’écriture, des formes artistiques à ce moment-là, et tout simplement d’un rapport à l’artiste, quelque chose est essentialisée à mon sens. Je ressens de plus en plus le besoin de venir discuter ce livre avec d’autres lecteur·rice·s. Il y a aussi un dialogue à faire entre ces lectures qui se suivent, celle du maître ignorant et celle de Dewey, je crois que c’est ce qu’a commencé à faire notre aventure avec Fabien autour du livre de Myriam. La relation autour du livre de Myriam incarnée par le travail avec Fabien devient pour moi une forme de réécriture de Dewey, une réécriture qui prendrait plutôt une forme indisciplinée au départ du geste de Myriam qu’une imitation du geste de Dewey

Puisque Fabien dit du livre de Myriam que son livre est un livre d’artiste, qu’elle « refuse » poliement et modestement cette appellation comme Fabien refuse de la même façon celle de vrai artiste, je me prends aussi à penser comment son livre fait sociologie. Je n’ai pas nécessairement de réponse à cela, mais il vient s’ajouter au matériau de ma pratique qui consiste à chercher ce qui fait sociologie dans ma pratique de la friche. En tout cas, il m’aide à penser cette idée de recherche-création. Du côté de Dewey il y a une distinction entre l’acte scientifique qui analyse et distingue quand l’art (comme expérience) imbrique, lie, mélange… Le livre de Myriam va possiblement permettre ce double geste. C’est peut-être là encore ce qui s’écrit dans les blancs du livre. Sur une page il y a un texte, un vers de poésie, ou une poésie, il y a l’analyse, il y a des affectes, tout ça agencé par l’autrice. Puis, il y a nos associations, celle que nous faisons depuis cette écriture. Comment, si l’on prend le schéma que je comprends de Dewey, et de façon caricaturale, l’idée de recherche-création fabrique d’autres manières de faire au croisement de deux langages : le langage analytique et le langage artistique? La réponse est probablement à chercher du côté des espaces, des publics, des processus. Il s’agira plutôt donc de voir quelle sociologie se fabrique au départ du livre de Myriam, comme au départ de la friche ou de l’espace public.

Il y a enfin ce livret. En l’imprimant, puis lorsque nous le distribuons, je sens quelque chose de ma pratique qui existe. À la fois ce travail de production documentaire, presque de suivi, dans le sillon de ce que nous faisons tous les trois. Myriam documente avec le padet, de même que Fabien assure un suivi au travers de ces mails documentés, je tente un geste d’imitation, mais aussi d’écriture depuis le livre de Myriam et tour à tour les gestes s’enchaînent se mélangent, se brouillonnent, s’imitent… une chorégraphie dans laquelle nos pratiques vont et viennent, où elles s’assemblent et se dissocient entre analyse et artistique peut-être. Je suis mis en avant sur le livret alors que sa réalisation est facilité par le travail réalisé en amont, mais je prends ce truc. Faire un livret m’importe, fait sens, il est une manière de faire circuler les choses aussi, sur un mode de plus, une variation. Plus personnellement, cela raconte à la fois ma pratique au sein d’UFR où, après le journal de Bordures, j’ai lancé le fanzine L’Entre. C’est aussi en lien avec Mémento, produire aussi de la documentation, l’archiver. Enfin, c’est aussi en lien avec le travail en espace public. Amener cette écriture dans différents espaces en premier lieu desquels la cabane et l’espace public autour de la friche. Cette mise en support investi les espaces, fait proliférer les publics, pointillent les processus. Je prends là aussi du plaisir à la fois à faire vite, à la fois à me demander comment j’aurai pu faire mieux. Je prends du plaisir à incorporer ce geste de l’édition autonome. Hier, je n’imprime pas que cela. Alors que c’est le premier livret sans journal que j’imprime, j’imprime de l’autre côté la somme de mon journal Lieux et Milieux. Ce livre en devenir est évoqué par Pascal comme un élément de méthode pour notre action Faire commun, faire recherche en quartiers. J’apprécie cette idée, et je me prends l’envisager comme un élément de méthode situé. Je n’ai pas pris encore le temps de le lire ainsi, mais ce sera nécessairement un prisme de lecture désormais qui accompagnera peut-être le travail d’éditorialisation de cette somme. Hier, en me retrouvant à la Corep je me mets donc à envisager à nouveau la question de la publication dans mon travail de recherche, plus spécifiquement le lien avec la thèse. Mais en lien avec ce que j’écris plus haut, c’est un espace que je prends du plaisir à habiter, bien au-delà du cadre doctoral.

Lundi 16 mai 2022

Fabriques de sociologie – Violences – Institutions – Esthétique – Recherche – Intermédiation

Je n’écris finalement pas mon journal ces derniers jours alors que je passe deux jours très prenants à Paris, deux jours qui me donnent à penser. Hier, je suis en colère contre moi-même. Je n’ai pas pris en notes des éléments que je voulais retranscrire dans le présent journal et ces éléments me sortent de la tête. J’ai le sentiment qu’en reprenant les notes prises dans mon carnet durant tout le week-end les choses reviendront. Mais je n’en suis pas certain. Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’était quelque chose autour de la notion de récurrence que je retrouve dans ma lecture de Dewey. La notion de récurrence est associée à celle de variation, qu’il m’arrive d’utiliser notamment pour envisager une sociologie en variation, qui varie selon les moments, toujours en lien avec une sociologie impliquée. La notion de récurrence elle amène autre chose.

Aujourd’hui, je pense à l’intervention de R. aux Fabriques de sociologie de dimanche. Elle est très puissante, je me sens très touché. Je mesure la violence de l’institution un peu plus. Je me demande comment R. fait pour tenir, et comment font les femmes avec qui il travaille. Mais ce qui me touche à ce moment-là, c’est bien R.. A quoi bon travailler dans les institutions avec de tels fonctionnements. Pourtant, heureusement qu’il y est, heureusement qu’il y a des personnes comme R. qui viennent au travail à cet endroit-là. Dans la présentation de R. je me dis que celui-ci pourrait basculer dans la lutte, pourtant, il lutte ailleurs, toujours aux interfaces, je crois qu’on ne pas pas faire l’économie de ces luttes qui ne prennent pas l’apparence de luttes distinctes. Je suis admiratif.

S. prend un moment la parole et donne à réfléchir de façon assez remarquable à cette question. Il montre comment l’institution n’écoute les personnes que quand elles se plaignent. Il pose la question de la façon dont les victimes, quand elles cessent de se plaindre pour entrer dans une forme de combat politique, de « militance » pour un changement, deviennent gênantes, irrévérencieuses du point de vue des institutions. Ce que dit Sébastien, c’est que l’espace de travail que contribue à fabriquer R. permet aux femmes victimes de violences de venir aussi parler de la violence des institutions au-delà des violences faites aux femmes.

R. nous pose la question finalement de quoi faire avec ces témoignages qu’il recueille, cette parole qu’il recueille. La notion d’esthétique fait surface dans la présentation de R.. Pas dans le cas des violences faites aux femmes, mais plutôt dans le cas d’Elly, jeune comorien avec qui il travaille sur une écriture et sur la base d’un échange. R. se dit frappé par l’écriture d’Elly qui en dehors de points techniques, trouve une réelle esthétique dans l’écriture. Ainsi les questionnements de R., et plus largement la thématique de la matinée, me donnent à penser depuis cette intrusion de l’esthétique à la manière dont penser depuis l’esthétique nous met sur des pistes pour travailler les paroles que nous recevons. Ici, penser depuis l’esthétique c’est penser politiquement, depuis la perception, l’expérience que l’on fait de ce que l’on reçoit et comment on le réengage dans un travail de recherche. Dans le texte de Dewey, si l’expérience scientifique se détache de l’expérience artistique, elle n’est pas moins concernée par la question esthétique.

R. parle justement de récurrence de certaines thématiques, certaines thématiques reviennent d’autres s’en vont. Je me pose ainsi la question de quelle est la substance ou le matériau : la parole ? Des enregistrements ? Quel est le sujet ? Les violences faites aux femmes ? La façon dont l’institution participe, augmente cet aspect de la violence, produit des violences supplémentaires et différentes ? Quelles formes donner à cette expérience esthétique ? Un texte ? Qui l’écrit ? Comment s’écrit-il ? R. évoque des possibilités éditoriales, mais il travaille lui même quelque chose de l’ordre du podcast même si la finalité et d’abord de pouvoir faire entendre ces paroles dans les cercles politiques qui finances, au coeur des institutions qui produisent ces violences. Quelle place pour les affects dans tout cela ? Par ailleurs qu’en est-il des récurrences et des variations. En écrivant, je ne suis pas sûr que cette lecture depuis l’esthétique soit pertinente, elle le semblait à ce moment-là. Ce qui me paraît dur évidemment pour les personnes au travail sur des violences vécues, mais aussi pour celles et ceux qui travaillent à l’interface, c’est que les institutions produisent à nouveau des violences et que les mécanismes liés à ces espaces de pouvoir arrangent pour ne pas entendre, assumer et se responsabiliser face au fait qu’ils sont producteurs de violences.

Avant de me coucher et de reprendre demain, il me semble nécessaire d’insister sur le caractère stratégique et précieux du travail de R.. La violence qu’il évoque de voir peu à peu la parole qu’il souhaite faire entendre se faire effacer de son power point de présentation lors du rendez-vous à la préfecture. La manière dont certains mots sont interdits dans ces espaces-là. La façon dont accepter cela permet aussi à des constructions qui sont réellement au travail d’exister sans quoi l’institution n’agirait pas à cet endroit-là. La violence donc encaissée par les personnels qui pour obtenir des sous doivent céder au chantage à l’image qu’organisent certains dirigeants ou élus. Bref. Ce qu’il nous dépeint est désolant, mais encore une fois ce témoignage compte. Il est peu probable que les choses changent fondamentalement ces prochaines années, décennies, mais connaître ces rouages, renforce mes convictions personnelles à la fois à aller dans le sens où nous allons, mais aussi à ne pas lâcher nos travaux aux interfaces, ce que je pourrais ici rapidement nommer ce travail d’intermédiation. Ce que fait R. est primordial.

Mardi 17 mai 2022

Collège Pouvoir – RH – salariat – service civique – alliance

J’entre dans un cycle d’écriture particulier. Conscient que j’ai envie de documenter ce qu’il se passe ces derniers jours, et conscient qu’il va y avoir à documenter ces prochains jours, je me lance dans une écriture « en continu ». J’ouvre habituellement un journal le matin pour écrire la veille, mais ce matin, mon geste prolonge simplement celui de la veille.

Ce matin je me réveil avec le besoin de commencer à écrire mon journal. Avant d’ouvrir l’ordinateur, je m’impose de la guitare pour ne pas commencer par de l’écran comme je le fais bien trop souvent. J’ai envie d’écrire autour du rendez-vous « RH » avec P. et J.D.. Initialement, il devait s’agir d’un point avec J.F., service civique à la friche, mais cette dernière est malade. Mais quelque chose se bouscule ou se forme dans ma tête, quelque chose entre ce rendez-vous, qui raconte quelque chose de ce que nous vivons à la friche, entre l’intervention de Régis, ce rapport d’interface, travail qui devient lutte pour faire exister des choses aussi depuis l’institution, entre mes aspirations personnelles à la friche et la manière dont je me situe face à cette dernière.

J’interromps ce journal le temps d’écrire un mail. Je mesure ainsi comment ma discussion avec E., et le mail que j’envoie hier, ou le présent journal ne peuvent se suffirent à eux-mêmes. Je mesure aussi comment le fait d’écrire et de le penser me donne à élargir aussi le spectre. Qu’est-ce que le journal, depuis que je le tiens m’a fait faire? Il serait intéressant de voir comment celui-ci m’a donner a tenir des positions, à les déplacer, mais aussi à agir. L’inverse est-il vrai aussi ?

Les questionnements actuels sont finalement plutôt liés au collège, à la manière dont cet espace-là est aussi à investir ou, du moins à ne pas désinvestir. Nous sommes probablement à un moment particulier où l’association change et va changer, les Etats Généraux à venir me semblent être un marqueur fort quand les derniers me semblent avoir eu du sens en tant que production d’un nouvel espace plus que dans la manière dont il a donné à s’emparer de certains sujets. Que va devenir le rôle du collège dans ce moment où d’autres dynamiques émergent, que la fonction salariée se décale légèrement, qu’elle est incarnée différemment me semble-t-il.

La présence du service civique de J. est intéressante à plusieurs titres. Le passage du service civique à un CDD ou CDI aussi. Ce n’est pas un phénomène nouveau, il me semble qu’il s’est passé l’équivalent avec L.C. Cela n’a pas nécessairement était une réussite sur le plan de la relation employeur/salarié, notamment, dans mes souvenirs, sur la fin. Aujourd’hui un phénomène similaire se traduira nécessairement pas d’autres choses. L’association se transforme aussi dans sa nouvelle coquille, celle de lieu ERP, mais aussi en lien avec une mairie qui semble plutôt volontariste. Cela n’enlève rien au resserrement qui opère autour de logiques de spécialisations et de logiques marchandes. L’horizon du recours au salariat ne me semble pas problématique en tant que tel, c’est plutôt de savoir comment nous travaillons se rapport au salariat, au marché du travail en lien avec le processus qui nous constitue.

Le passage du service civique au statut d’employé me semble à ce titre être une bonne chose. En premier lieu parce qu’elle permet de ne pas tomber dans le piège de la multiplication des services civiques qui correspond, bien souvent, à du salariat déguisé. Aussi, parce que cela inscrit la friche dans un parcours personnel et professionnel pour des personnes. Je crois que cela a été le cas d’une certaine façon pour L., il est possible que ce le soit pour J. Par ailleurs, P. nous indique que le service civique implique de penser en termes de missions plutôt que de rôle. Le service civique à une « mission citoyenne » il n’est pas un·e employé justement. Il n’y a pas, en principe, de rapport de subordination entre l’association et le ou la service civique. Ces missions sont cadrées notamment par des documents externes qui cadrent à la fois l’association dans son rôle et à la fois la personne en service civique dans son rapport à l’association.

Dans les faits, les missions que nous liste P. (la News letter, expo de couloirs et autres évènements, coordo vie asso, signalétique et charte graphique, suivi évènements, mise à jour du site, livret de résidents et pages artistes sur le site, com…) sont plutôt de l’ordre de ce que pourrait réaliser un·e salariée, mais cela entre dans le cadre de missions qui permettent une fois qu’elles sont quantifiées de remplir un certain nombre d’heures qui, dans notre cas, équivaut à plus de 700 heures de missions effectuées d’ici la fin du service civique (31 juillet). Un point que je réalise en écoutant P. hier, c’est le rôle des salariées à la friche. P. le dit : « la difficulté de nos missions c’est que nous sommes en coordination d’actions bénévoles. Donc si le bénévolat flanche il est difficile de s’emparer de quoi que ce soit ».

En ce qui concerne J., je ne crois pas que cela soit un problème à ce stade, mais cela pourrait le devenir dans le cas où cette dernière est prolongée. Pendant sa mission de service civique cette dernière a bénéficié d’une forte dynamique suite aux années COVID et la fin de certains chantiers tels que celui de la salle ERP. Elle participe de l’accélération que vit la friche en ce moment à beaucoup d’endroits. En cela, il me semble qu’elle a parfaitement rempli ses missions, notamment en termes de communication et, donc, de visibilité. P. le dit, outre la visibilité, ce travail de J. nous a permis de « gagner en crédibilité ». Etre vu, c’est être crédible donc depuis ce point de vue là.

Voilà le type d’orientations que je comprends tout à fait, mais qui font que je m’identifie avec toujours un peu plus de mal avec ce qu’il se passe. Pour autant, la manière dont pourrait se transposer le travail de J. en contrat pourrait conduire à quelque chose de différent. Cela, d’autant plus si l’on prend au sérieux ce que nous sommes, une association de bénévoles avec deux salariés en coordination de bénévolat. Le rôle que pourrait prendre J. autour des actions vers le territoire, les transmetropolitaines ou encore la dent creuse et son agencement seront définis par la couleur que l’on donne à l’association. D’où l’importance de ne pas penser le salariat comme une subordination de personne à personne, mais plutôt comme les composantes d’un processus, d’une coopération. Je n’ai jamais employé ce terme de Donna Haraway, mais il y a peut-être quelque chose de l’ordre de la « Responshabilité » dans la manière dont l’association doit se penser ces prochaines années.

À ce titre, il est peut-être intéressant de creuser comment une forme, le service civique, qui met en avant l’absence de subordination met la force de travail au service de formes très aliénées das la culture : la communication, la visibilité, l’évènement. Comment des formes plus cadrées peuvent être des espaces de liberté qui travaillent des logiques d’émancipations, ou encore la nature politique et écologique d’une action collective comme celle de Lamartine. Je note que j’emploie le terme d’action collective.

Hier, P. nous livre d’ailleurs les outils mis à dispositions pour assurer le suivi et les étapes d’un service civique. Elle évoque le Blobtree, sorte d’outil d’intelligence collective qui doit permettre de faciliter la parole des volontaires pour se situer dans l’entreprise. Il y a un règlement intérieur du service civique, l’écoute active et enfin un travail de composition d’un « portefeuille de compétence » qui doit permettre de mieux se connaître à la suite d’une telle expérience, de savoir ce que l’on en retire.

Samedi 28 mai 2022 (le 29 à 14h55)

Fête – Métier – Dewey – Sens – Recherche-création – Recherche en friche – Mémento – Notoktone

Je suis dans cette ville, j’ouvre ce journal tardivement, ce dimanche, après avoir été hier et une partie de la nuit à la fête de fermeture d’un lieu du réseau. Je suis une sorte de bénévole, prévu sans l’être, qui débarque vers 15 heures 30.

Je pars de la maison des parents le coeur serré. Ces derniers jours, je ne me sens pas très bien psychologiquement, et cela m’impacte physiquement, je sens que cela impacte aussi le travail, je travaille peu. Je sens un mélange d’angoisse et une sorte de tristesse qui me rappelle celle que l’on a lorsque l’on sent que l’été se termine, que quelque chose se termine, possiblement quelque chose d’agréable. Pourtant, en ce moment, rien de vraiment agréable ne se termine. C’est probablement un sentiment nouveau, peut-être une variation d’un sentiment que je connais et qui se rejoue différemment. C’est peut-être dû à ma situation personnelle, à la situation familiale et l’accident de papa. Les premiers kilomètres de route sont donc difficiles pris entre cette envie irrépressible de faire demi-tour et passer ce week-end en famille, le sentiment de m’isoler de mon fait, et la tentative de me convaincre que j’ai fait le bon choix. Le bon choix, non pas en quittant ma famille, mais en allant venant ici rejoindre les amis et voir ce lieu en fête peut-être, sûrement, pour la dernière fois. À mesure que j’avale les kilomètres, je sens que cette sensation très lourde du début s’estompe, j’essaye de m’apaiser, j’y parviens. Une fois arrivé je prends quelques minutes dans le bureau de F. et J., j’appelle ma mère pour lui dire que je suis bien arrivé, en visio. J’apprécie voir son visage que j’ai quitté dans le jardin quelques heures plus tôt en la serrant dans mes bras. L’effet visio me raccroche très vite, un sentiment d’immédiateté qui me rassure, elle me rassure, je suis rassuré. Je crois que ce sentiment, cette variation, à la fois nouveau, à la fois ancien, me renvoie, aussi, à l’enfant que je suis encore, toujours.

M. frappe à la porte, que j’avais fermé pour me fabriquer une sorte de sas avant de trouver mon utilité dans ce lieu et ce milieu grouillant. Aussi parce qu’il me semble qu’il n’y a pas de poignée pour fermer la porte quand on est à l’intérieur, j’ai machinalement tourné le verrou. F. m’a parlé d’une équipe cuisine, M. m’y conduit. Je retrouve Simon, un Argentin dont je n’ai plus le nom, L. et C. a. Les deux dernières seront mes acolytes de cuisine pour la préparation de la salade d’oranges. Avec C. nous continuerons ensemble en tenant l’espace « nourriture » à prix libre du festival avec F. et Cédric.

Ce moment avec C. et L. principalement, est très convivial. Je suis accueillie chaleureusement d’abord sur du Raggae qui s’échappe d’une enceinte blutooth. Exactement ce dont j’avais besoin après cette chaude et longue route sans musique, ni radio. Je suis à l’aise très vite, on me taquine dès les premiers mots, sur mon manque de prise d’initiative, je peux me sentir tranquille ici. Nous jouons à deviner nos professions suite à une petite blague ou je m’improvise « team manager » dan une start up pour justifier mon envie de lâcher prise, de ne pas prendre d’initiative qui contraste avec ma fausse envie et proposition de rationaliser l’espace de découpe des oranges. C. semble reconnaître certains traits de sa profession dans ce personnage que j’invente subitement, principalement sur le côté « chef d’équipe ». Cela ne produit pas vraiment de gène, mais nous invite à être attentif·ve·s et prendre connaissance de ce qu’elle fait. Nous jouons la devinette. Du bâtiment, au travail du bois, jusqu’à la conception, L., question après question, finit par deviner qu’elle est architecte et, plus encore, l’architecte qui a dessiné les plans du potentiel futur lieu dans une commune voisine. Pour ce qui est de L., nous n’aurons pas le temps d’aller jusqu’à la devinette, mais je crois comprendre qu’elle est comédienne, même si ce terme caricature probablement les choses. De ce que j’entends, depuis sa manière de parler de ses envies, par exemple celle de faire une performance, filmée, rejouée dans un tour de France des lieux alternatifs, je vois du jeu, de la performance, peut-être de la danse, mais aussi du film. Donc possiblement une manière intermédiaire et intermédiale d’envisager la pratique de comédienne. De mon côté, la devinette autour de ce que je fais se découpe dans le temps de notre atelier de salade d’oranges. Entrecoupé d’arrivées de nouvelles personnes, d’autres tâches, d’autres discussions ou de dérives qui nous conduisent, toujours ironiquement, jusqu’à la fabrication d’application pour berger et de micro-puces électroniques qui permettent de gérer son troupeau à distance. À ce propos, L. dira qu’elle est aussi bergère de la soirée, au sens où elle va tenir le fil rouge de cette soirée en faisant des annonces diverses et variées.

Dans ce jeu de devinette, je ne veux pas nécessairement qu’on arrive à sociologue. Ca ne manquera pas, suite l’intervention de F. qui n’avait pas eu vent de notre « jeu ». L. me dit tout de suite, toujours sur un ton taquin : « ha tu nous observes depuis tout à l’heure ». C’est l’occasion pour moi déplier dans la discussion, et nous nous comprenons, je crois, sur l’idée de « recherche en friche » qu’elle énonce avant que je n’ai le temps de le faire. Mais il y’a tout de même une tension, que je partage à J. hier soir, et que le présent journal incarne. Dire que je n’analyse pas et que je n’observe pas serait faut d’une certaine façon. Ce journal en est la preuve. Je documente ce que je rencontre, je le fais en tant que frichard, mais un frichard menant une recherche particulière. Comment ne pas prendre les gens que je rencontre à revers ? Probablement en commençant par leur partager mon journal. Mais dans la situation ? Sur le moment ? Je ne peux pas nier avoir pensé à ce que l’annonce de sociologue pourrait générer. Pour autant, dans le jeu de devinette, je n’ai pas spécialement envie qu’on arrive à sociologue, non pas pour me cacher, mais j’ai l’impression que ce serait, là aussi, trop schématique, trop caricatural. En arriver là nécessite toujours une discussion et conduit à parler de moi, il emmène souvent la discussion sur mon terrain plutôt que celui de mon interlocuteur·rice·s ce qui me gène souvent, me fatigue parfois. Je ne suis pas venu pour analyser ou observer, je suis venu pour être là, parce que cela m’intéresse d’y être. Cette intérêt n’est pas sans lien avec ma pratique de recherche en friche. Comment l’intérêt devient intéressant pour les personnes que je rencontre et pas seulement une extraction à des fins personnels ? Documenter n’est pas nécessairement analyser ou peut faire l’objet d’une analyse sauvage. Dans la perspective du partage de mon journal c’est bien le partage du journal, donc de cette documentation situéerr qui devient une sorte d’analyse.

La question du métier est ainsi à l’oeuvre. Nous en discutons avec L., elle aussi semble en prise avec des questions de sens. Je crois que son propos pourrait être tricoté et détricoté autour du terme « sens », à fois comme ce qui a rapport aux sens et au sensible, à la fois comme à l’idée de sens comme contenu. Avec le mot « sens » il y a, plus basiquement, l’idée d’indication, de direction, de cheminement. À cet endroit-là de la discussion, les choses vont très vite. C’est le moment où, je ne sais plus comment, L. opère un pont entre ma pratique et le sens qu’elle aurait ou pourrait donner à la sienne en faisant son tour de France. Derrière cela il y a pour moi l’imaginaire de l’exhaustivité où le sociologue travaille un regard «total ». Je suis à l’extrême opposé. Quelles intentions derrière cette envie de tour de France chez L.? C’est la question que je pose et avec cela, cette dernière s’adresse des questions autour de l’art, de l’art politique ou de l’art pour l’art. Je mesure à quel point ces questions nous habitent à différents endroits et comment elles jaillissent vite au détour d’une discussion. Que le tour de France de L. face recherche et sociologie je n’en doute pas. En ce qui me concerne, et depuis ma pratique, cela ne fonctionnerait probablement pas, à moins que je le fasse avec L. ou dans ce cadre-là.

Je ne peux m’empêcher de convoquer une nouvelle fois Dewey dans la discussion pour venir penser ces choses-là depuis l’expérience. Nous dérivons encore un peu plus et je convoque à nouveau l’approche de Dewey lorsque ce dernier parle de la science comme l’espace de la distinction, on isole des objets et on les mets en relation depuis l’acte d’isoler quand l’art part directement de la relation, sans produire d’isolement. Partir de la relation me donne aussi à penser à L’indiscipline de Myriam Suchet et sa pâte à modeler multicolore.

Comment encore actualisons-nous Dewey aujourd’hui cette séparation que je lis strict chez l’auteur l’est-elle vraiment. À quel endroit de confusion sommes-nous aujourd’hui ? Avec L., nous évoquons le « texte ». Mal lire Dewey, ou trop bien le lire, trop à la lettre, c’est aussi dire des bêtises. J’en dis. Comment nos lieux sont possiblement à l’endroit de la confusion entre art et sciences ? C’est aussi dans l’air d’hier. Cela commence dans le co-voiturage alors que je suis avec Marion, que je récupère près de Montpellier et qui va justement à la même soirée. Nous discutons de son cursus, de la manière dont la recherche-création fabrique des cases et ne correspond pas nécessairement à ses attendus. J. me racontera le soir à quel point la recherche-création s’institue y compris dans le champ de la formation. Je devinais un effet de mode, mais je ne me doutais pas qu’il y avait aujourd’hui des masters en recherche-création. Ces masters sont, selon lui, un endroit où il y a beaucoup d’universitaires et peu ou pas d’artistes. Comment faire opérer cette confusion sans la commander ? C’est, je crois, là aussi, le sens de ces espaces, de la manière dont ils se recomposent aussi aujourd’hui.

Là encore nous en discutons avec J.. Je lis dans ce que j’entends da la situation à Ramon Ville à la fois ce que Haraway appelle « la voix des morts » avec cette image de l’Orchidée qui garde seule la trace d’une espèce d’abeille disparue, mais aussi celle de De Certeau, et de l’idée de la beauté du mort (domestication). Hier ce que je vois dans la friche n’est pas mort, quelque chose est extrêmement vivant, mais bien trop complexe pour que je ne puisse m’autoriser à essayer de le nommer. Depuis mon expérience à la friche en tout cas je « reconnais » des choses, peut-être le début d’une perception. La manière dont des architectes sont mandatés, la question des appels d’offres pour l’obtention du marché en tant que maîtrise d’oeuvre, le rapport au territoire, le fait que le projet soit possiblement porté par différentes institutions et, donc, qu’il faille répondre à un certain nombre d’attente. Comment le relogement ici n’est pas encore le motif d’une énième tentative de prise de contrôle, de domestication et pourquoi pas un « acte de guerre » si j’envisage cela avec Latour et sa conception de la guerre.

L., hier, nous lit une lettre envoyée aux habitant·e·s du quartier actuel où se trouve le lieu. Une lettre envoyée par la ville (et peut-être aussi par la métropole). La lettre est lue comme une blague par L. dans une assemblée qui malgré une injonction à l’écoute ne semble pas disposée à le faire pleinement . Pout autant, on entend très bien L. et le contenu de cette lettre qui demande, entre autres, aux habitant·e·s de choisir entre un lieu qui lutte contre le patriarcat, anti-coloniale, et anti-capitaliste (le mal) et une école pour leurs enfants (le bien). L. insiste donc sur le fait que la ville préfère donc construire une école patriarcale, coloniale et néolibérale.

L’histoire de nos lieux n’est pas une histoire indifférente aux luttes. Ils en portent la trace. Je discute avec une personne hier qui me dit préférer se rapprocher de lieux à des échelles moins grandes et avec un « contenu » plus politique que celui où nous nous trouvons, sans nier l’importance de ces lieux. Elle m’indique que le lieu où nous sommes est aujourd’hui un lieu important, mais qui est plus tourné vers de « l’événementiel » au sens de spectacle, concert… On peut mesurer, et je mesure hier soir, l’importance de pouvoir produire ce type d’évènement, ce cadre de fête. Sans réduire le lieu à cela. Etre au stand de nourriture donne à voir le sens que peut prendre la fête et les sens qu’elle prend différemment selon les heures. La manière de faire à manger, de vendre de la nourriture ou de la donner, la manière dont la nourriture est achetée et comment cet endroit, ce moment, de la restauration va accompagner, d’autres endroits et moments celui de la scène, des concerts, des prises de paroles de L.. Ou encore le moment et l’endroit où la scène devient le gradin d’un concert qui se fait sur le bitume du parking avec un chanteur qui lance un « on est les enfants de ce lieu on a tout fait ici ». Cette phrase, je l’attrape au vol après avoir écouté un peu de ce groupe dont je n’ai pas le nom, mais qui m’a fait vivre une réelle expérience. La musique n’est alors ici pas qu’un produit, je ne peux plus seulement l’objectiver, j’en fais l’expérience. Voilà ce dont j’ai du mal à distinguer quand Dewey distingue le produit de l’oeuvre, en indiquant que l’un peut-être l’autre, mais ne sont pas pas la même chose. Ces moments composent ainsi un moment plus vaste plus totale qu’on appellera soirée, fête…

Je suis peut-être en train de faire ma sociologie dans ce journal, c’est en tout cas ce que je ressens, et j’ai parfois la sensation que c’est justement l’espace de confusion entre un acte de distinction et l’envie parfois de me partager une relation, que je me souvienne de cette relation. Il est plus facile de faire cela si je continue à m’adresser le journal, car je ne suis pas poète et je n’écris pas de la poésie. Le journal a possiblement cette liberté de ne pas être quelque chose de défini, aucun journal ne doit se ressembler à moins qu’on commence à systématiser une manière de tenir son journal, mais alors à quoi bon ? La question du contrôle et du métier se pose hier aussi. C. me dit qu’il manquerait possiblement un sociologue à terme pour faire une sorte de diagnostic territorial, auprès des habitant·e·s pour connaître leurs besoins… C’est aujourd’hui une sorte de passage obligé pour cocher les cases. J’indique à C. que je ne suis pas la personne requise. Pour autant, je ne peux pas m’empêcher de me demander comment on pourrait hacker ce type de dispositif. Je pense à Intermed et à Kalïdoscop à Lyon qui sont aujourd’hui les structures qui sont actives sur ces marchés-là.

Nous en discutons avec J. hier et je crois que nous terminons là dessus : le resserrement des espaces. Je lui parle de la friche, à quel point je me sens étouffé du fait d’un effet de saturation. Le lieu est vivant, nous sommes d’accord. L’énergie est réelle à la friche, et ce n’est que le début de quelque chose qui opère actuellement. Mais j’ai l’impression d’avoir du mal à suivre ce rythme ou de trouver mon rythme dans ce rythme. Peut-être l’ai-je en fait trouvé. Quelle place pour le rural dans cette histoire et quel lien est-ce que l’on continue à tisser entre nos lieux, nos initiatives. La discussion part en fait de ce qu’il se passe avec le SPIME au plateau ERP. J’y retrouve des ancien·ne·s de la friche et des personnes qui se sont un peu éloignées ces derniers temps. J’y lis un rapport instrumental au lieu. Il ne faut pas les instrumentaliser pour autant, mais les tenir, peut-être comme des outils pour pouvoir encore faire exister des manières d’être au monde et notamment à l’urbain. Celles et ceux qui partent me semblent le faire pour regagner de l’espace, reprendre du souffle. Ces questions resteront en suspens.

Complément du journal le 01/06/22 9:10

Ce matin, sans avoir réellement le temps de tenir un journal j’ai envie de faire trace de quelques éléments qui se déroulent entre le samedi que documente ce journal et le mardi où je m’en vais de T..

L’idée de recherche en friche sur lequel nous nous mettons d’accord sans nécessairement insister dessus avec L.. Une formule qui permet d’expliciter que nous sommes en recherches dans ces lieux s individuellement et collectivement. C’est comme cela que je nomme le padlet que nous créons avec O. P. Je souhaite que nous puissions nous fabriquer notre labo sauvage à la suite de ses envies aussi et de ses interpellations. J’ai le sentiment que dans le moment que nous vivons, notre inscription en thèse — et possiblement un moment d’écriture qui se formalise pour elle et pour moi — nous avons des choses à partager et échanger. Je crois que nous faisons tous deux « recherche en friche ».

Nous fabriquons ce padlet lundi, mais nous décidons de cela le dimanche dans la cour de la Chapelle, un lieu militant peut-être l’un des plus ancien de T., c’est ce que semble dire d’autres personnes autour de la table. Dans ce lieu, alors que j’arrive seul, « à la napolitaine » je retrouve des visages de la veille, notamment ceux de la librairie ambulante l’accalmie. Je passe un moment avec elleux avant qu’O. et Margaux nous rejoignent. Je reconnais des visages que j’ai vus venir se restaurer la veille aussi à à la soirée J’y croise aussi, sans préméditation des auteurs de la revue Agencements.

La journée du lundi est un moment étrange entre rangement de cette soirée dans un moment particulier du lieu, sa fermeture administrative, mais avec peu d’informations sur la date réelle d’extinction des feux. Les associations ont encore le droit d’y travailler, semble-t-il, pour le travail administratif. Les hangars eux sont inaccessibles et il ne peut plus y avoir d’évènements à l’intérieur. Dans ce rangement, il y aura la création de ce padlet, un temps d’échange impulsé par O. sur nos situations à tous les trois (O., J. et moi) et il y aura le pot de départ d’E. qui du fait de la situation doit quitter son poste, JL. très actif au sein du réseau, acteur que je connais finalement depuis mon arrivé dans ces histoires de friche, quittera lui aussi son poste bientôt. Il y aura aussi un temps avec J. autour de Mémento. Je lui parle de mes envies Napolitaines et lui des projets d’échanges internationaux autour des communs. Des liens se font et je raccroche ici mes intentions avec Notoktone, celle de travailler quelque chose de l’ordre du commun, peut-être d’abord depuis l’idée et l’espace d’espace public.

Enfin, il y a ce moment « drôle » où je demande à F. s’il pourra me donner les contacts de L. et C. pour que je leur partage mon journal avec publication. J’apprends alors que F. et C. sont en couple alors que j’ai passé la soirée avec les deux sans m’en rendre compte. Je ne peux m’empêcher de me demander qu’est-ce que cela va produire dans la lecture, elle implique F. différemment, nécessairement sans que cela je crois n’ai de réelle incidence au regard du contenu du journal.

Avril 2022

Jeudi 31 mars (le 1 avril a 7:30)

La journée d’hier, alors que je pensais qu’elle marquerait une sorte de « rupture » dans la tenue de mon journal s’inscrit en fait dans une continuité. Une continuité avec les questionnements de ces dernières semaines et particulièrement de ce mois de mars. La rupture, je l’envisageais depuis ce moment qui commence à Rennes où Benjamin R nous accueille pour trois jours dans le cadre des résidences « Faire commun, faire recherche en quartiers populaires ». C’est l’occasion pour moi de reprendre le journal Lieux et Milieux. Cette question du lieu est très présente hier. Notamment depuis l’idée de « Tiers-lieu ». Nous sommes accueillis, en ouverture et en fermeture de cette journée, dans deux lieux qui ne s’annoncent pas immédiatement comme tiers-lieux, mais qui se nomment ici et là comme tel. L’idée de milieu est très présente elle aussi, depuis cette idée de maillage, de fil qui se tire entre les lieux par les personnes, les espaces publics de différentes sortes, des histoires, des actions…

Hier, peut-être, plus que sur d’autres résidences la dimension quartiers populaires, outre le fait que nous sommes au Blosnes, me semble moins présente dans l’immédiat. Cela, j’imagine, pour diverses raisons. D’abord, nous passons peu de temps dans chaque lieu, nous avons à chaque fois un·e ou deux interlocuteur·ice·s pour un temps assez court. Donc nous sommes plus dans quelque chose de l’ordre de la visite guidée. Je me trouve régulièrement à reconnaître des choses, peut-être plus qu’à les percevoir, pour le dire à nouveau avec Dewey, et la distinction qu’il fait entre reconnaissance et perception. Les trois lieux de l’après-midi se trouvent tous au Blosnes et entrent probablement dans le champ de l’économie sociale et solidaire. Il y est donc question de SCOP et de SCIC au moins pour les Éditions du Commun et la librairie l’Établi des mots. Je ne suis sûr pour pour « le Petit Blosneur », mais il me semble qu’il s’agit d’une association.

L’action de ce dernier lieu est multiple, comme à Marseille, je retrouve la thématique de l’alimentaire très présente. Ce sera aussi le cas le soir à l’ancienne MJC, devenu occupation temporaire. L’alimentaire est à la fois au coeur de l’activité, des usages du Petit Blosneur, puisqu’on y retrouve une grande cuisine, complètement intégrée à l’espace. Cuisine à laquelle s’ajoute un comptoir, qui semble être une sorte d’espace d’accueil, de discussions, de partage autour d’une boisson chaude. Nous sommes sur des tables en enfilades et qui regardent ces deux espaces (bar et cuisine), et dans le prolongement desquels se trouvent un espace de lecture où s’entreposent des jeux de sociétés, des livres grand et jeune public. Avant l’implantation de la structure, le bâtiment abritait un fast food (Kebab) dans une galerie commerçante qui a brûlé pour partie. Les commerces qui jouxtent le local sont eux aussi autour de l’alimentaire. Un autre Kebab, une boulangerie et une épicerie solidaire.

L’alimentaire est aussi motif à enquête. Outre la cuisine il est question d’alimentation et de besoins. Le lieu a une référence que je note comme étant le Centropôle, une action à Montréal. Je crois comprendre qu’il s’agit d’un système de livraison d’aliments pour des personnes isolées. Ici, je ne suis plus sûr, car il est question de plusieurs actions de ce type et je me suis perdu. Notre interlocutrice nous explique que la question sous-jacente à ces possibles actions, en cours ou à venir, est « quels sont les vrais besoins du quartier en termes alimentaires ». Je crois également comprendre que le motif premier du lieu est l’insertion sociale et ce motif s’imbrique avec l’idée d’insertion professionnelle. En étant dans l’espace, je perçois plus directement le second motif. À la fois avec l’idée « d’incubation » d’activité, à la fois avec les explications sur le fonctionnement du lieu. Ce que je comprends, c’est que le lieu fonctionne avec une salariée permanente, une personne employée via le dispositif PEC (parcours emploi compétence) qui permet d’avoir une aide de pôle emploi pendant 9 plusieurs ainsi qu’un service civique. J’imagine qu’autour de cette équipe salariée gravite une équipe bénévole. L’équipe sera donc renouvelée dans quelques mois, sauf pour la salariée permanente, qui est aussi notre interlocutrice.

Si cette journée s’inscrit dans la continuité de ce mois de mars, c’est aussi parce qu’elle questionne à plusieurs reprises la façon dont la recherche universitaire prend place dans ces histoires, dont elle s’importe dans ces lieux. Il me semble difficile de nier, qu’à ce moment-là, nous ne faisons pas parti de ces imports, quand bien même nous envisageons les choses, la recherche en sciences sociales, à un autre endroit. Par ailleurs, là encore, il est difficile de comprendre de quoi il s’agit vraiment. Ce que je crois comprendre, c’est que l’association participe à un Dispositif Local d’Accompagnement (DLA) et participe, en parallèle de cela, à une recherche qualifiée d’étude d’impact sociale. Ces deux dispositifs, selon notre interlocutrices, sont des injonctions qui viennent d’en haut. Néanmoins, et toujours selon elle, ces injonctions permettent d’ouvrir des espaces de disponibilité pour les acteur·rice·s du lieu, notamment pour penser le lieu, les actions en cours et celles à mener. Il est question d’une demi-journée par semaine par exemple. C’est aussi ce qu’évoque Benjamin, plus tard, pour les Éditions du commun à propos du DLA et de la manière dont il permet des temps de respiration.

Ces injonctions participent aussi au fait de se nommer, du fait de pouvoir communiquer, d’être lisible. Là, il faudrait pouvoir en savoir plus, mais il semble qu’il s’agisse de communication et de lisibilité, non pas auprès des habitant·e·s, mais plutôt auprès des institutions. Je pose la question de la nomination « tiers-lieu » que j’entends à une ou deux reprises dans les propos de notre interlocutrice. Elle le dit assez rapidement : « on » nous a nommés ainsi ». Il y a d’autres tiers-lieux sur le territoire, et cela permet d’entrer dans une case. Il en va de même avec le terme d’« incubation » qui, dans un certain milieu comme celui de l’ESS, renvoie à des choses, et dans d’autres milieux ne renvoie à rien. Difficile de mesurer les effets de ces jeux d’appellation, mais l’interlocutrice semble assez légère à ce propos. Finalement, il s’agit plus de stratégies pour parvenir à tenir, à mettre en œuvre ce qu’ils et elles ont l’intention de faire.

Le lieu s’est créé en 2016 et il a notamment participé à accueillir, le temps d’avoir des locaux , la librairie que nous visitons plus tard. Le lieu s’est ainsi transformé en librairie transitoire, le temps que celle-ci s’installe dans un bâtiment neuf, dans le Blosnes, dédié à des structures de l’Economie Sociale et Solidaire (Le Quadri).

Le samedi 2 avril à 7h35

Hier, j’interromps l’écriture de mon journal pour partir pour la seconde journée. Je n’ai pas le temps d’écrire, les journées sont très denses. Jeudi soir, nous terminons tard, d’abord dans un lieu qui porte temporairement le nom de « Bâtiment à modeler », une occupation d’abord d’un mois qui finalement se prolonge sur trois ans. Le bâtiment semble promis à la destruction, c’est une ancienne MJC, au coeur d’un quartier, dans laquelle se trouve une salle de concert qui semble très ancrée dans le paysage rennais. Les deux structures se sont déplacées dans un bâtiment, un peu plus haut dans le quartier, entre le quartier où nous nous trouvons (Cleunay), et un quartier qui sort de terre, construit sur une ancienne caserne militaire. Cela crée une confusion, la salle de concert s’est déplacée, mais des gens continuent à venir dans l’ancien site pour des concerts, par erreur. Nous le vivons le soir-même justement.

Nous sommes venu·e·s écouter, entre autres, Benjamin et Maxime qui font un travail autour de l’association Coop’Eskemm qui elle-même se définit comme une sorte de bureau d’étude. Je crois entendre aussi « coopérative d’étude et de recherche ». La coopérative a notamment réalisé une recherche sur la situation des migrants pendant la pandémie . Elle a réalisé ce travail avec une autre association occupant le lieu DIDA (d’ici et d’ailleurs) qui, si je comprends bien, s’occupe de favoriser la mise en relation de personne migrantes, réfugiées avec des rennais·es. Je fais le lien avec l’association SINGA à Lyon et qui vient à la friche le mercredi. Avant cette présentation, nous parlerons finalement beaucoup du lieu, de sa situation, de sa place dans la politique d’urbanisme transitoire rennaise.

Nous parlons donc de ce lieu, de la façon dont celui-ci s’inscrit dans le transitoire. Les acteur·rice·s semblent accepter la dimension temporaire avec, à l’esprit, l’idée que leur occupation pourrait permettre d’ajuster le projet urbain à terme. Le projet urbain pourrait se rapprocher de quelque chose de l’ordre des foncières solidaires ou community land trust. Manières de faire qui évitent les constructions sur un mode spéculatif en permettant des modes alternatifs d’accession au logement. Nous évoquons la question de la démolition. Cécile L. parle des normes qui vont rendre difficile, à terme, de démolir certains bâtiments, encore viable, donc des démolitions qui ne se justifient pas sur le plan économique et écologique (Norme RE 2020). Cécile évoque la manière dont les opérateurs privés jouissent du fait que ce sont souvent les collectivités qui prennent en charge les démolitions. Ces opérations aux coûts très élevés. Si les opérateurs privés devaient prendre en charge cette démolition « ils y repenseraient à deux fois ».

Pour compléter, mais aussi apporter un autre regard que le regard normatif, Louis évoque ces questions de démolitions sous l’angle des écologies, celles que l’on détruit en faisant disparaître ce type de lieu. Destruction du vivant, des écosystèmes, destruction du paysage. J’ai une lecture à deux étages, ce qui se passe avec ce bâtiment, n’est-ce pas ce qui se passe avec les réseaux dits « de gauche » selon les propos que l’on me rapporte du président de France Tiers-Lieux. En écoutant Louis, je repense à Jules qui parle de domestication, ces lieux qui choisissent de se nommer tiers-lieux, quand cela a du sens, composent un paysage, un paysage vivant, qui fait quartier aussi depuis les activités qui s’y sont logées, bien sûr les habitudes, les réflexes qu’il a générés dans le temps, mais aussi les impulsions qu’il a permis. On perçoit possiblement des mécanismes qui tuent le vivant depuis le transitoire, depuis une dynamique « apolitique » mais qui pourtant va jouer sur la capacité de ces associations à occuper des espaces, agir sur des situations d’urgences, vont être subventionnées sur des enjeux écologiques labellisés ou sociaux ciblés, spécialisés. Ce qui est intéressant, donc, ce sont les logiques de milieux, peut-être aussi face à celle de réseaux ou de consortium. Domestiquer le paysage, le bâti, normaliser ne se fait pas sans tenter de domestiquer les milieux (structurations régionales…). Bref, c’est un ressenti. Par ailleurs, ces logiques de domestication se font sous tension. À la friche Lamartine, nous savons que nous sommes instrumentalisés pour transformer l’urbain dans une direction plutôt qu’une autre. Avons-nous une réelle prise ? Avons-nous conscience que ce processus de domestication est à l’oeuvre donnant lieu à des micro-batailles qui se jouent au quotidien dans la chaire de nos collectifs ? Le processus qui vise à nous rendre apolitique est hautement politique et plus que d’instrumentaliser nos lieux, il instrumentalise notre capacité à faire.

Hier, samedi, nous terminons la journée à l’Hotel Pasteur, une référence, à Rennes, et en France, dans le milieu des occupations conventionnées, mais aussi dans le champ universitaire et architectural. On me dit que c’est un tiers-lieu, mais je ne suis pas sûr que le lieu se présente de lui-même comme cela. Il semble plutôt qu’il abrite un « tiers-lieu éducatif », L’édu-lab. Ce sont ces fameuses sous catégories de tiers-lieux qui participent de cette « mise en filière » impulsée par le haut. L’édu-lab est une sorte de fab-lab ouvert à tous, mais avec une visée pédagogique orientée particulièrement vers le jeune public.

À l’Hotel Pasteur, nous présentons la revue Agencements, son dernier numéro. Ce faisant, nous nous déplaçons aussi dans un réseau préexistant et à la lisère de différents réseaux. Ici, je ne peux qu’entrevoir. Nicolas K, qui est mon interlocuteur pour l’organisation de la soirée, est aussi présent le matin au Blosnes. Je crois comprendre qu’avant d’avoir un poste à l’Hotel Pasteur ce dernier a réalisé une thèse sur une dalle dans le quartier. Ce faisant, nous le retrouvons le matin même dans « la maison des squares », centre social qui n’en est pas un, faute d’agrément (ils ont l’agrément EVS). Les intervenants de la veille (Coop’Eskemm) nous proposent un dispositif qui nous conduit à nous mettre dans une posture d’enquête quand d’autres, praticien·ne·s en recherche-action se retrouvent enquêté·e·s. Le dispositif nous permet d’entrer dans trois cas, autour de trois enjeux, dans les recherches en question : rapport politique, rapport à la connaissance, rapport à la méthode. Nous devons, en tant qu’« enquêteur », définir trois questions en 15-20 minutes. Les enquêté·es présentent ensuite en 10 minutes leurs recherches. Ils rejoignent ensuite et sur un mode tournant les groupes qui portent chacun un des trois enjeux. Au tour ensuite des groupes enquêteurs de livrer les résultats de cette micro-enquête. Cette restitution permet d’engager la discussion. Ce moment, plus ceux de la veille, me semblent permettre de venir en discussion justement depuis des dynamiques en quartiers populaires, notamment depuis les interventions de Joachim et Louis.

L’intervention de Joachim met immédiatement le doigt sur un questionnement autour de la place de l’ESS dans la transformation des quartiers. Depuis sa recherche « Une histoire populaire du Blosne » réalisée avec l’Université Populaire Pierre Bourdieu au Blosne, celui-ci travaille à écrire « une » histoire du quartier pour, comme il le dit, l’écrire avant que ce soit le « Quadri » qui le fasse. Le Quadri est un bâtiment neuf qui héberge uniquement des structures de l’ESS, comme la librairie que l’on visite la veille, ou encore un magasin de l’enseigne « Biocoop ». Lui-même nous dit être habitant du quartier depuis 15 ans. Ce faisant il marque peut-être la différence avec ce qu’il évoque comme un mouvement d’embourgeoisement au coeur du Blosne et de sa transformation.

L’université populaire réalise une socio-histoire du quartier. J’interprète. On sait comment les acteurs de l’ESS souvent proches, voire issus, du milieu universitaire sont capables d’écrire l’histoire à la place des autres. Il y a donc une tension, ce dernier parle d’embourgeoisement et fait directement le lien avec ces structures. Je le perçois avec l’action Un Futur Retrouvé, la tentation est toujours grande de se constituer, un peu trop vite, en allier et, donc, de s’autoriser à écrire l’histoire à la place des autres, sous prétexte qu’on se pense allier et capable de le faire. À quel type de dépossession participons-nous en agissant ainsi ? Avec Un Futur Retrouvé nous avons tout de suite marqué cette vigilance. Ce n’est peut-être pas le cas au Blosne non plus, mais ce sont tout de même des phénomènes récurrents et des pièges dans lesquels on peut vite tomber, moi y compris. On se croit allier, on cherche à porter la parole, et en fait on participe à la dépossession d’un quartier, d’une histoire, à son effacement. C’est aussi ce que j’interprète quand j’entends Louis Staritzky dire qu’il n’écrit jamais sûr, mais avec. S’employer à outiller, à rechercher les formes qui permettent d’ouvrir des disponibilités pour que ce soit les premiers concernées par ces changements et non pas les premiers bénéficiaires qui racontent, qui s’opposent. Les premiers bénéficiaires qui ne sont souvent pas les habitant·e·s, mais les structures qui profitent de ces transitions pour y développer des projets qui même social et solidaire sont aussi économique alors que le travail social dans un même lui se réduit, comme cela nous est énoncé.

Cela touche à des questions d’ordres épistémologiques sur lesquels Joachim vient aussi. Il explique qu’ils assument, au sein de leurs pratiques de recherches, d’être totalement affectés par leur travaux, d’être à la fois enquêteurs et enquêtés. Il évoque aussi l’idée d’être avec et contre l’université.

Reprise de l’écriture à 17h25 (samedi 2 avril)

Je suis dans un petit groupe qui a la charge de questionner la méthode des trois enquêté·e·s. Ce qui émerge du récit depuis la méthode que nous livre Joachim, lorsqu’il se présente à notre groupe, c’est l’usage de différentes modalités d’action. La production de parcours socio-biographiques via des entretiens individuels ; des entretiens collectifs ;des espaces d’autoformation ; un dispositif de porteur de parole ; des évènements publics dans la rue. Il y a un enjeu de produire des dispositifs qui « rassurent », mais aussi de multiplier les formes notamment en multipliant les mediums (media). Louis, de son côté, évoque plutôt de différentes écritures, que cela passe par du texte, du dessin, de la photo…

Le dispositif auquel nous nous prêtons, nous place en position d’enquêteur, il faut écrire des questions à poser à nos interlocuteur·rice·s. Ayant évacué ce type de manière de faire de mes pratiques, je m’amuse du mal aise que j’ai à me retrouver dans cette situation. Pour moi, venir questionner des acteurs sur leurs méthodes est un peu absurde. J’ai l’impression que dans la recherche-action, la méthode, c’est justement l’action. Du coup la méthode se confond avec ce qui émerge de l’action. Quel sens cela a de venir ajouter un mot ? Doit-on nécessairement traduire à nouveau compte et dans quel but ? Par ailleurs, il y’a toujours ce biais d’essayer d’aller chercher des réponses que l’on veut, surtout quand on est en complicité. Finalement et comme bien souvent, c’est lorsque la discussion s’installe que les choses intéressantes émergent. Pourtant, malgré ma réticence, j’apprécie le dispositif qui permet de venir échanger rapidement sur des cas. S’il me donne à voir ce que je n’aime pas de l’entretien ou de la pratique d’enquête, il donne également à voir la manière dont on peut s’en saisir, les détourner pour générer des échanges.

Je note, en discutant avec mon groupe, une sorte de mouvement qui partirait d’une position épistémologique pour aller vers des situations de « trans-formation »(terme qu’utilise Nicolas K), de réflexivité réciproque et de réciprocité (Joachim) produisant une diversité de manière de faire et d’écrire la recherche. La posture épistémologique pourrait être quelque chose de l’ordre de l’égalité des intelligences, qui donnerait à penser la méthode comme coopération, ou depuis la coopération. Dans le cas de Louis, j’envisage ainsi le fanzine comme faisant méthode, Louis dit plutôt que le fanzine fait recherche. Il est aussi le fruit d’une coopération. Depuis cette coopération émergent plusieurs modes d’écritures. Il se joue aussi quelque chose de l’ordre de l’ «entre-tien », au sens où, les intelligences, toutes singulières, mais égales, se tiennent les unes aux autres, et participent de la recherche comme possible mouvement de transformation sociale.

L’après-midi nous donne justement à nous retrouver autour de la pratique de fanzine. Nous sommes dans un autre bâtiment de la maison des squares, à quelques dizaines de metres, ou centaines, des locaux du matin. La structure produit un effet d’archipel que je trouve amusant et intéressant. On retrouve l’esthétique avec les encadrements jaunes des fenêtres sur les différents locaux. L’intérieur du lieu est un peu plus grand que celui du matin, mais on retrouve un espace cuisine, des tables, des chaises et d’autres éléments. On retrouve également une guirlande de tissu identique à celle du matin. Comme les autres locaux, nous sommes en pied d’immeuble, dans des locaux que je crois comprendre être issus du 1 % logement. On se sent dans l’ambiance d’une salle associative. C’est ici, si je comprends bien, que se retrouve le collectif d’habitant·e·s qui fabrique le fanzine « aux tours du banat ». Je ne connais pas le fanzine et j’ai finalement peu d’information sur la manière dont il a émergé. L’initiative a été accompagnée par Benjamin pour le lancement du premier et bénéficie aussi du soutien des Éditions du commun, notamment sur l’aspect graphisme, maquettage. On voit ici comment les éditions constitue un équipement dans le quartier.

Le fanzine est réalisé par les habitant·e·s et raconte les pérégrinations de ces habitant·e·s au Blosnes ou ailleurs. Dans la salle, plusieurs membres de ce collectif nous présentent le travail et la manière dont celui-ci est produit, comment les textes sont écrits, avec quelle méthode pour avancer collectivement. Là encore, il est question de coopération, et la coopération fait méthode, sans ériger une méthode. Certaines personnes du collectif disent ne pas être à l’aise avec le français ou en tout cas sa lecture, pourtant il semble que des moyens soient trouvés pour contourner ou faire face à ces difficultés. Ce sont d’ailleurs ces difficultés qui semblent être d’authentiques opérateurs de coopération et de construction d’un faire, d’une « montée en fiabilité» et peut-être en latéralité pour le dire avec Pascal.

Nous enchaînons avec la présentation d’un dispositif de micro-édition porté par Marie Audran. Cette dernière me dit le soir ne pas être habituée à présenter son travail devant un public aussi hétérogène. Il est vrai que ce moment dans la salle, autour du collectif d’habitant·e·s, est le moment le plus « mixte » d’une certaine manière. L’ambiance est très conviviale est rieuse et en tant qu’extérieur nous sommes chaleureusement accueilli·e·s, écouté·e·s et nous partageons en peu de temps de réelles expériences.

Cela est permis aussi par l’approche de Marie qui importe ici, au Blosne, une pratique argentine de micro-édition de livres et de fanzine. Ils se fabriquent depuis des chutes de tissus, des cartons récupérés par les « cartoneros ». Les cartoneros récupèrent des cartons pour les usines de recyclage. Cela donne lieu à la confection de très beaux objets, mais qui ont vocation, en Argentine, de permettre la confection de livres avec peu de moyens, à très faible coût et, ainsi, de les vendre à peu de frais. En Argentine, le prix du livre n’est pas régulé comme en France. Le livre est donc difficile d’accès pour les classes populaires. Marie nous présente des créations qui sont aussi des publications d’écrivain·e qui auto-produisent leurs livres. Elle présente aussi certaines de ses publications. Elle nous invite ensuite à réaliser les nôtres, un livre qui justement pose en préambule la question du « pourquoi il faut des livres en carton ?».

Dimanche 03 avril à 12h38

Hier, j’interromps l’écriture de mon journal pour partir à un concert dans une commune de la métropole rennaise. C’est un concert, une musique jouée par un guitariste, Yan Pechin sur des textes d’Alain Damasio interprété par Damasio. J’aime beaucoup ses livres, au moins les deux premiers que j’ai lus, j’ai mis le troisième pour plus tard. Ce n’est pas ma priorité et l’effet d’engouement me freine toujours un peu. Par ailleurs, la posture de l’auteur me questionne, de même que je me questionne sur ma posture régulièrement. Avec les amis, je suis confronté à un problème récurrent : la difficulté de produire une critique lorsqu’on assiste à une sorte de messe où le public, d’apparence très homogène, est acquis à la cause proférée. C’est pourtant normal, on va rarement voir un concert d’un artiste qu’on ne veut pas voir. Par ailleurs, ce qui est énoncé ici est difficilement attaquable. Sur le fond, je n’ai rien à redire, au contraire, c’est inspirant. Je commence à réaliser que le problème vient beaucoup pour moi de la scène, et des formes « finies » ou encore du rapport au nombre.

Même s’il semble que Damasio soit impliqué dans de nombreuses luttes et que ses écrits soient des manières de les faire exister et d’y contribuer depuis la littérature, j’adresse le même questionnement que celui que je nous adresse à Antoine et moi, est-ce que ces formes font sens vis-à-vis de ce qu’elles critiquent ? Cela passe par la scène, la fierté qui se dégage d’une sorte de travail accompli, une validation quantitative du processus (la salle est pleine), par le prix de la place bien sûr (27 euros) quand la personne nous dit être d’extrême gauche, ou encore qualitative lorsque l’écrivain valide son guitariste depuis ses coopérations (Bashung, Higelin, Miossec, Brigitte Fontaine), « pas du petit bois » comme il le dit pendant le spectacle. Cela passe aussi par la nature du public très homogène si on parle d’extraction sociale, de genre, de couleur de peau…

Ce n’est pas le fait d’être d’extrême gauche qui est un souci, au contraire, mais pourquoi le dire ? Pourquoi le dire ainsi ? Pourquoi dire cela au coeur d’un moment poétique dont les logiques qui le sous-tendent sont tout sauf le produit d’une pensée d’extrême gauche ? Ou alors, c’est une pensée mise sous cloche, muséifiée, pour le dire avec P.Artières, qui ne s’actualiserait pas en acte, mais qui se donnerait à voir, figée sur et par cette scène. Les logiques me semblent même à l’inverse de celle qu’il investit dans ses livres. C’est ce qui me manque hier peut-être, les contradictions ne sont pas assumées et pas mises au travail et je suis toujours plus sévère avec nous, les blancs diplômés lorsque cela n’opère pas, et pire encore, quand on en fait possiblement un fonds de commerce. C’est peut-être une exigence sociologique, de même que chaque champ développe son niveau d’exigence. Je sais que cette exigence est pesante, parfois, pour ne pas dire souvent, pour celles et ceux m’entourent. Il est beaucoup plus facile d’apprécier l’exigence d’un·e ami·e cuisinière quand elle partage sa pratique.

Ce que l’on entend hier est très beau, que ce soit musicalement ou bien les textes, dont l’interprétation à certains moments est très communicative. Mais pour reprendre Rancière (ou Dewey je ne sais plus), parfois, son texte, d’apparence poétique, ne produit pas d’absence de texte, de vide à saisir et, donc, de poésie au sens peut-être politique de ce que peut recouvrir une création, ou l’art.

Nous parlons avec lui à la fin. Je n’ose pas lui partager cette critique qui résonne en moi. Je crois qu’elle est en fait une marque d’affection et d’intérêt pour son travail. L’interroger là-dessus m’aiderait aussi à me mettre au travail personnellement, depuis mes propres contradictions. Je préfère finalement échanger avec lui, assez classiquement et benoîtement sur la manière dont ses travaux m’inspirent aussi pour l’écriture de ma thèse ou pour l’opéra.

La soirée continuera autour de ces discussions, les amis m’invitant à lui écrire à correspondre. L’idée est bonne, mais je ne crois pas que je le ferai. Manque de temps et je ne sais pas si cela donnerait quelque chose de pertinent. Nous dérivons, je ne sais comment sur la revue Agencements. Et il y a quelque chose du fil rouge, notamment sur la question de l’écriture, de médiatisation de nos travaux et possiblement de l’intention, y compris politique, derrière la revue Agencements. En quoi la revue vient au travail sur les enjeux cités peut-être plus haut. Vendredi, nous sommes à l’Hotel Pasteur. Nous sommes une vingtaine dans la salle, peut-être un peu plus. Le moment n’est pas comparable, mais le public, de même que les personnes que je croise dans le lieu en en faisant le tour, me laissent entrevoir une similarité sur l’extraction sociale des personnes qui fréquentent le lieu, plus particulièrement pour une sortie de revue. Je ne peux aller au-delà en termes d’observation, c’est donc limité.

Le débat porte sur le fait qu’il y a une incompréhension, pour elle et pour lui, sur la question des quartiers populaires. Selon elleux, notre présentation met en avant que nous portons la parole de Quartiers Populaires. Pour moi, il y a confusion, notre dispositif n’a pas mis en avant le fait que la revue porte la parole des quartiers populaires. Nous ne sommes pas, et la revue n’est pas, quelque chose qui porte la parole. Là ou possiblement la revue acte quelque chose, une critique, c’est dans sa capacité à faire venir des écritures de différents horizons, y compris des quartiers populaires, que ce soit des personnes qui y habitent ou des personnes qui y vivent une expérience. Je comprends néanmoins qu’il y ait eu une confusion, de même qu’Aleks l’avait envisagé. Parler de quartiers populaires à l’Hotel Pasteur peut générer une sorte de décalage, c’est vrai. Aujourd’hui, je me dis que si nous décidons de garder cette entrée pour la présentation de la revue à Lyon, il faudra peut-être insister sur ce point-là, dès le début. Une manière aussi d’exprimer ce qu’est la revue depuis ce qu’elle n’est pas. La discussion me permet de distinguer la revue Agencements d’une revue journalistique. La première entrant plus pour moi dans ce que j’appellerais medium (un support qui communique) quand la seconde serait média avec une intention, celle de diffuser un type d’information, à la fois de façon ciblée, à la fois au plus grand nombre. Agencements serait peut-être plus proche de la table devenant medium quand on taille au ciseau, dessine ou écrit un message dessus.

Hier matin, alors que nous discutons justement d’un ouvrage qui déploie des histoires depuis des expériences et plus particulièrement des objets, Benjamin nous raconte qu’il est à l’origine d’un autre projet. Cela ajoute à la longue liste des implications qu’il nous donne à voir et entrevoir ces derniers jours. Cela s’ajoute aux éditions, à la librairie, au collectif autour du Fanzine, au Petit Blosneur où il est impliqué. L’action en question, nous l’apercevons au Petit Blosneur, c’est l’espace avec les livres. Il s’agit d’un kiosque autonome de livres d’occasion. Cela m’inspire deux choses qui me travaillent durant ces trois jours. La notion d’intermédiation, d’une part, et quelques inspirations pour ma pratique à la friche, d’autre part.

La notion d’intermédiation fait surface avec Régis, la manière dont il l’aborde dans son travail de recherche plus avec l’idée de l’intermédiateur. De mon côté, quand j’aborde cette dernière, cela s’inscrit plus dans une approche par les situations ou les lieux qui font intermédiation. Benjamin, de par ses multiples casquettes, et depuis ses implications multiples, me semble justement être entre plusieurs. « Être entre plusieurs, plutôt qu’entre-deux », c’est justement la définition très synthétique que donne Régis de l’intermédiation le vendredi soir au Bâtiment à modeler. Ce kiosque autonome s’ajoute, mais ce n’est pas qu’une simple addition d’action. Benjamin est président de la libraire, initialement pour trois ans, mais nous dit qu’il a d’ores et déjà annoncé qu’il partirait au terme de la deuxième année. De même que la fonction de présidence est symbolique parce qu’il faut qu’il y ait un·e président·e, l’idée est que la gestion soit collégiale (je ne suis plus sûr de ces éléments-là). L’action du kiosque est donc venue mettre une tension. Pourquoi le président, un acteur phare de la librairie, librairie qui s’est par ailleurs implantée pendant un temps au petit Blosneur, monte un kiosque de livre d’occasion autonome ? Kiosque ou l’on achète des livres moins cher, dans un dispositif probablement moins intimident que la librairie en question. Cette tension vient jouer quelque chose, elle montre la nature critique du dispositif. Il y a celle et ceux qui ne comprenne pas, celles et ceux qui comprennent, mais sous un angle économique : on ne peut pas empêcher la concurrence d’exister et ici c’est un moyen de contrôler en somme la concurrence. Il y a celles et ceux qui soutiennent, en premier lieu des personnes au petit Blosneur, puisque le kiosque y est installé. Je vois donc à la fois comment une personne génère des situations d’intermédiations, de même qu’on voit que le petit Blosneur, par sa dimension d’accueil, se positionne entre plusieurs, que ce soit personnes, activités ou des enjeux (économique, politique, domestique, juridique sociaux, culturels) à moindre échelle, c’est le cas de ce kiosque aussi.

Le kiosque me renvoie aussi à ce que j’essaye de monter à la friche, petit à petit. Il y a la cabane, mes envies de micro-éditions depuis le labo-photo, les histoires que je souhaite écrire depuis l’action Notoktone. La cabane abritait déjà des fanzines avec la petite boîte, mais il y avait aussi l’idée qu’elle puisse être un espace de lecture en espace public justement. Pourquoi pas un kiosque et un lieu ou on peut les lire et discuter ces publications autonomes ? Il y a mon envie de transformer la cour de Tissot en espace public de temps à autre et d’inviter les personnes à entrer, depuis cette idée de faire espace public. Ce que nous présente et nous donne à faire Marie ouvre des possibles pour fabriquer des micro-éditons qui raconterait la rue et en y adjoignant les photos que fabrique Amael. Bref tout cela est très stimulant.

Une information me revient également ce week-end. L’élue à la culture aurait signifiait à Pernette que la Robinetterie allait devenir pérenne. Je n’ai pas plus d’information, mais cela voudrait dire que nous deviendrions un lieu qui n’aurait pas vocation à s’en aller. Une première dans l’histoire de l’association. J’y vois le meilleur et le pire, et ce qui se passera sera probablement bien différent de que je projette maintenant. Pour ma part, je suis dans le bateau Tissot, qui est lui promis à destruction. Cette situation me fait sourire, puisque je perçois ici « l’ironie du sort », et de mon sort, en lien avec ma thèse, dont l’objet continue à être une forme de déplacement. Je crois que cette perspective m’excite plus. Pourtant, dans nos manières de négocier le relogement, il faudra faire en sorte que la possible pérennisation de la Robinetterie ne soit pas un cadeau qui empoisonne le relogement de Tissot. Nous verrons. Cette annonce va par ailleurs à l’opposer de ce que nous disait le technicien il y a quelques mois, quand il insistait sur le fait qu’il ne fallait pas parler d’implantation pérenne pour la Robinetterie.

Comme souvent dans ces résidences « Faire commun, faire recherche en Quartiers populaires », l’écriture du journal trouve son propre rythme et se défait de la régularité qui s’est instituée, même si cela reste une institution fragile, particulièrement ces dernières semaines. J’oublie, ou je ne prends pas le temps de revenir sur certains temps ou sur certaines discussions. Celle que nous avons avec Louis à peine sortie du train. Des élections présidentielles nous en venons à parler de notre rapport aux différents échelons d’action, mais aussi de prises de décisions (commune, état, UE). Je crois que nous nous mettons d’accord sur l’importance du local et du transe-local. Je sais que mes espaces de recherche et d’action ont joué un rôle sur la façon dont j’appréhende aujourd’hui ces sujets-là. L’éloignement de forme d’action « médiarchique » me rapproche d’actions et modes d’actions localisées, d’expérimentations politiques et démocratiques. La situation actuelle pourrait laisser entrevoir un effet de pivot entre nos actions situées et la manière dont elles peuvent avoir prise à un ou deux échelons plus haut. Louis évoque la manière dont il sent que les luttes auxquelles il a participé ces dernières années ont intégré l’agenda politique et celui du débat présidentiel (écologies, féminismes, violences policières). Cette discussion me fait penser notamment au mouvement des Lieux Intermédiaires, au travail d’Artfactories et la manière dont, dans l’hypothèse peu probable qu’un programme de gauche venait à l’emporter, ce travail pourrait, au milieu de ces différentes luttes, devenir significatif dans cet effet pivot.

Je n’évoque pas la problématique soulevée par Patricia Loncle, Louis, Joachim sur la difficulté aujourd’hui pour les chercheur·e·s en sciences sociales de faire de la recherche du fait du fonctionnement institutionnel. Donc de la nécessité de penser la recherche différemment depuis des collectifs hybrides, depuis des praticien·ne·s-chercheur·e·s comme à En rue, où les exilés-chercheur de la recherche de Coop’eskemm qui nous est présentée vendredi soir. Peut-être comme les amis de la compagnie Augustine Turpaux et le collectif que nous avons esquissé avec Un Futur Retrouvé.

Je ne parle pas non plus du travail de Benjamin sur les récits. La manière dont il en parle et investit son travail précédent, à nouveau compte, au sein de la recherche de Coop’Eskemm. Je pense à cette question de la dialectique du récit entre individuel et collectif, dialectique que j’éprouve de manière récurrente à la friche et plus encore avec le dernier texte écrit « le journal et son partage ». Il évoque aussi l’entretien et le rapport entretien/récit. Penser les entretiens comme des récits et la question de l’adresse de ce récit. Il l’envisage comme un récit auto-adressé. Cela fait fortement écho à la manière dont je me suis senti lorsque ces derniers mois on m’a sollicité pour des entretiens. Je ne suis jamais vraiment à l’aise, car j’ai l’impression de me raconter quelque chose, de construire une pensée sur des choses et de livrer cela, parfois, à des inconnus ou presque. Cela me confirme dans l’idée d’évacuer l’entretien où de le considérer d’abord depuis ce qu’il produit chez l’autre. Selon moi, l’entretien, sauf s’il est donné en pleine conscience de ce qui se joue (ce qui rarement le cas), s’apparentera toujours à une extraction, pour ne pas dire extorsion, et cela même avant qu’ils aient été « manipulé » (au sens de prendre en main). C’est probablement exagéré, mais il y a de ça.

J’oublie aussi de parler de l’écriture en quartiers populaires, pourtant mon fil rouge de cette résidence. Ce n’était qu’un prétexte à faire et à écrire. C’est chose faite.

Vendredi 8 avril 2022

Art comme expérience – Dewey – Journal – Friche – Art

Depuis l’épisode rennais, je n’écris pas de journal, mais je le travaille. Je relis le journal tenu pendant les trois jours au Blosne, de même que je termine de relir le mois de Mars que je publie dans sa quasi-totalité (il manque le 31 encore, accroché aux jours d’avril). Ce travail de mise en ligne me donne une nouvelle fois à partager le journal notamment aux amis du collège actuel, mais en y ajoutant des personnes avec qui je suis en affinité du collège de l’an passé. Je partage sans demander avis pour publication, mais en signalant que je publie le jour même, en anonymisant les personnes. Ce partage me pose question. Et si cela dérange ? Et si cela est soudainement pris pour une forme de documentation à charge pour la friche, et si cela entraînait de la méfiance à mon égard ? J’aimerai pourtant que cela génère exactement l’inverse, pourtant ce n’est pas évident, c’est même paradoxale, attendre de la confiance quand on explique qu’on documente et qu’on publie. Ici, c’est la question de l’alliance, toujours. Mon travail ne s’inscrit pas dans une tentative de nuire à la friche, mais au contraire, et comme pour beaucoup à la friche, nos pratiques sont des soutiens, des supports, des points d’appui.

J’ai des retours, ce qui me fait plaisir, des questionnements, des besoins de précision et simplement le retour que certain·e·s lisent. Cela me touche personnellement, rien ne les y oblige, chaque retour de lecture que j’ai me met systématiquement en joie, me permet de respirer un peu. Pour partager mon journal, je lis aussi les journaux où je parle de partage, celui où je raconte le partage avec Jules et Fred par exemple, et les échanges suivent. Cela me donne un peu plus à penser ce moment de ma recherche où je me sens moins pris dans les actions qui l’ont rythmé jusqu’à il y a quelques mois, mais ou quelque chose d’autre se trame.

Le fait que la lecture de Dewey me renvoie à ma pratique de journal donne d’ailleurs une texture particulier à ce moment. Alors que je pense de plus en plus mon travail de recherche depuis la tenue de ce journal – comment fait-il sociologie ? Comment vient-il aux situations ? Qu’est-ce qu’il raconte des politiques publiques, des micro-politiques ? – la lecture de « L’art comme expérience » me donne à la fois à penser ma pratique de journal, à la fois à la penser un peu plus ma pratique de friche. Le livre me parle de mon journal, de l’art, des pratiques artistiques. Il me parle aussi de la ville. Il parle d’expérience.

Ainsi, une citation me donne à envisager la manière dont le journal travaille les émotions en situation. Comme il travaille peut-être ce que Dewey appelle le « matériau de l’expérience ». Je pense aux situations où l’on est affecté justement. Quand dans le journal, j’ai pu prendre le temps de dérouler ces sentiments, ces émotions. Je mesure comment, dans l’écriture du journal, opère un le processus de médiation. Ce faisant, le journal devient l’endroit qui parfois permet de dépasser l’émotion, de la retraduire, de la remobiliser dans/part le texte ce qui parfois se traduit par une autre émotion. Est-ce de l’art pour autant ? Cette question ne m’intéresse pas pour l’instant ou alors très à la marge. C’est plutôt la question de l’adresse qui m’intéresse. Qu’est-ce que l’adresse cherche à susciter ? Cette seconde question en pose bien d’autres. Le journal m’est adressé, mais je partage cette auto-adresse. Je la partage avec le sentiment que de partager son propre récit peut-être intéressant malgré des propos parfois, pour ne pas dire souvent routinier. Ce qui est intéressant possiblement c’est l’adresse d’un processus réflexif (une auto-adresse). Donc un dialogue interne qui s’adresserait, sur le mode de la discussion, aux dialogues que tout un chacun·e réalise avec elle ou lui-même. « Voilà ce que cette situation m’a fait et toi qu’est-ce que cette situation t’a fait ». En cela, je retrouve dans « le journal et son partage » l’idée de réflexivité réciproque q’énonce Joachim au Blosnes. Je pourrais ainsi envisager comment ma pratique de journal, dans l’intention, s’éloignerait de méthodes universitaires pour se rapprocher de dispositifs d’éducations populaires. Pour autant, par ce qu’il n’est pas penser comme tel au départ, le journal participe d’une recherche, mais ne peut pas prétendre au dispositif d’éducation populaire. C’est tout cela qui réside dans la question de son partage, peut-être plus que de sa publication. Deux citations me conduisent à cette réflexion, me semble t’il :

P129

« Le caractère unique et original des évènements et des situations vécus imprègne l’émotion qui est évoquée. Si c’était la fonction du discours de reproduire ce à quoi il fait référence, nous ne pourrions jamais parler de peur, mais seulement de peur-de-cette-automobile-qui-approche, avec tous les détails précisant le moment et le lieu, ou bien de peur-dans-des-circonstances-précises-de-tirer-une-conclusion-érronée-à-partir-précisement-de-telles-données. Une vie humaine serait trop courte pour rendre avec des mots une seule émotion. En réalité, toutefois, le poète et le romancier possèdent un avantage immense, même par rapport à un psychologue expert, lorsqu’il s’agit de traiter d’une émotion. En effet, ceux-ci bâtissent une situation concrète et lui permettent de susciter une réaction émotionnelle. Au lieu d’une description d’une émotion en termes intellectuels et symboliques, l’artiste « est auteur de l’action qui engendre » l’émotion. »

P153

« Le jus de raison exprimé par le pressoir est ce qu’il est à cause d’un acte préalable, et il est quelque chose de nouveau et différent. Il ne représente pas simplement d’autres choses.Toutefois, il partage quelque chose avec d’autres objets et il est fait à l’intention d’autres personnes que celle qui l’a produit. Un poème, un tableau représentent un matériau qui est passé par l’alambic de l’expérience personnelle. Ils n’ont aucun antécédent dans l’existence ou dans l’être universel. Néanmoins, ils ont leur source dans le monde public, de sorte qu’il partage des qualités communes avec le matériau d’autres expériences et que le produit obtenu éveille chez d’autres une perception nouvelle de la signification du monde commun. L’opposition de l’individuel et de l’universel, du subjectif et de l’objectif, de l’ordre et de la liberté, dont les philosophes se sont déléctés, n’a aucune place dans l’oeuvre d’art. L’expression comme acte personnel et l’expression comme résultat objectif sont organiquement articulées l’une à l’autre. »

Cette citation me renvoie, au-delà de ce que j’ai déjà énoncé, à la manière dont les expériences résonnent entre elles surtout comment elle partage un commun. À la friche par exemple. Un des retours que j’ai est que celui-ci permet de voir les situations vécues sous un autre angle, différemment et qu’il est agréable d’accéder à une autre perception du moment vécu. Ce qui m’intéresse aussi dans ces citations, et qui me parle, c’est l’évocation, pour l’une des première fois dans le livre de la notion de public, en dehors de l’idée de public d’une œuvre, au travers de la notion de « monde public » et de l’idée de « source » qui font que les matériaux que nous mobilisons ont des « qualités communes ».

Outre ma pratique, la manière dont elle est l’expression d’un lieu, de dynamiques à la fois personnelle, collectives localisées, le livre me parle nécessairement du rapport à l’art, de mon rapport à l’art. Là encore, je me pose la question de mon rapport à l’énoncé de l’auteur. Je ne suis pas à l’aise. Il y a des formulations parfois trop complexes et je suis perplexe. Est-ce que je ne comprends pas où est-ce la forme de la phrase qui me fait douté de ma capacité ou non à comprendre le propos. Par ailleurs, remettre en situation le texte, le penser comme énoncé, c’est aussi se demander si ce qu’il énonce ce n’est pas ce dont nous avons fait l’expérience ces dernières décennies, particulièrement dans les endroits ou les formes artistiques se sont réinventées. La friche, depuis sa trajectoire, fait partie de ces lieux. En cela la thèse de l’auteur est intéressante, car elle montre comment, au début de siècle dernier, dans le champ des sciences sociales, un discours visant à désacraliser l’art, à penser à côté des beaux arts qui ont mis à distance nature et culture.

Par ailleurs, et comme je le pressentais au début de livre, son rapproche donne aussi à lire l’art depuis l’expérience du travail, particulièrement dans un lieu comme la friche. Si l’auteur me paraît défendre sa thèse d’un continuum entre des phénomènes naturels et des phénomènes culturels, il n’en demeure pas moins que celui-ci insiste sur la place de l’art dans nos sociétés et cela d’abord depuis des considérations qui me semblent artistiques. Cela contraste avec mon approche qui, jusqu’à maintenant, reste à l’écart de considérations sur l’art, même si j’y viens, parfois, par l’expérience, avec la compagnie Augustine Turpaux par exemple. Cela me donne à penser deux choses. D’une part, ce qui se joue dans nos lieux, depuis nos pratiques dans la société, ou dans la ville, pour prendre une échelle qui m’évoque peut-être plus. D’autre part, ce que cela me donne à penser de ma pratique, notamment quand celle-ci se rapproche le plus de formes artistiques, au sens de travail artistique, et d’élaboration de formes esthétiques (je pense à Jean-Spagh, au film avec Laurent où encore aux improvisations dans l’espace public avec la cie Turpeaux).

À propos du rôle de nos pratiques dans la société, l’auteur tient un propos sur le sens. Je pense justement à la question de la « production » ou création de nouveaux ou d’autres systèmes de sens dans nos lieux et dans la ville plus généralement.

Il fait la différence entre le mot, le symbole et l’art.

« Les mots sont des symboles qui représentent les objets et les actions en ce qu’ils prennent leur place ; sous ce rapport, ils possèdent un sens . Un signal à un sens lorsqu’il indique une distance qui nous sépare de tel ou tel lieu au moyen d’une flèche pointée dans la direction. Mais dans ces deux cas, le sens possède une référence purement externe ; il prend la place d’une chose en dirigeant le regard vers celle-ci. Le sens n’appartient ni au mot ni au signal de manière intrinsèque. Il possède un sens comme une formule algébrique ou un code en possède un. Or, il y a d’autres sens qui se présentent eux-même directement comme la possession d’objets dont on fait l’expérience. Dans ce cas, nul besoin de code ni de convention d’interprétation. Le sens appartient à l’expérience de manière aussi immédiate que celle d’un jardin de fleurs. Le refus d’accorder un sens à une œuvre d’art a donc deux significations radicalement différentes. Il peut vouloir dire qu’une œuvre d’art ne possède pas vraiment le genre de sens qui appartient aux signes et aux symboles en mathématiques – assertion parfaitement juste au demeurant. Ou il peut vouloir dire qu’une œuvre est dépourvue de sens de la même manière qu’un non-sens en est dépourvu. L’oeuvre d’art ne possède certainement pas le sens que possèdent les drapeaux lorsqu’ils sont utilisés pour signaler un autre navire. Mais elle possède celui qui est attribué aux drapeaux lorsqu’ils servent à décorer le pont d’un navire à l’occasion d’une fête. » p.154

J’ai plusieurs lectures de ce passage. Ce qu’il énonce et la manière dont il le formule. La dernière phrase fait partie des exemples que donne l’auteur, et qui viennent, tout au long de son livre, éclairer des propos parfois difficiles, voire pénibles, à cerner. Il pose ici, avec cette question de sens une différence assez radicale entre l’expression intellectuelle, factuelle et l’expression artistique. C’est, à ce stade de ma lecture, ce qui laisse entrevoir un rapport particulier à la communauté. L’auteur énonce quelque chose de ce type : si l’art existe ou l’expression esthétique existe, c’est qu’elle permet d’exprimer ce que d’autres modes d’expressions ne peuvent pas exprimer.

« Les œuvres d’art qui ne sont pas éloignées de la vie ordinaire et sont largement appréciées par une communauté sont les signes d’une vie collective soudée. Mais elles contribuent aussi merveilleusement à cette unification. Le remodelage du matériau de l’expérience lors de l’acte d’expression n’est pas un phénomène isolé limité à l’artiste et à d’éventuelles personnes qui se trouvent apprécier l’oeuvre. Dans la mesure où l’art exerce sa fonction, il contribue également à refaçonner l’expérience de la communauté dans le sens d’un ordre et d’une unité plus grands. » p.151

Cette citation me questionne sur la façon de me situer par rapport à l’énoncer justement. Qu’en est-il de se rapport entre le remodelage des matériaux de l’expérience et la communauté. L’échelle que revêt possiblement communauté chez l’auteur est floue pour moi. Je n’arrive pas à la situer. Spontanément, je verrai alors une sorte de transfert. Ce qui me semble faire sens autrement, depuis ma lecture, opère justement dans le rapport à l’espace et au temps. Et cela dans un contexte, le nôtre, celui de la métropole néolibérale, ou le temps et l’espace sont soumis à de fortes tensions. Comment nos lieux refaçonnent l’expérience urbaine par exemple, depuis l’usage et une communauté d’usage autour de friches industriels, d’espaces vacants. Je m’interroge également sur le caractère enchanté de la formule. Qu’en est-il de cette capacité de façonnage, donc de cette puissance esthétique de l’art à l’heure où les pratiques artistiques sont plus que jamais mises en concurrence avec des formes, d’apparence esthétiques, mais qui sont en fait dépourvue d’expérience ou restreinte à l’expérience marchande. Beaucoup de choses se sont passées depuis l’écriture de ce texte et j’ai du mal à prendre du recul, à réactualiser cet énoncé.

Cette tentative d’actualisation sauvage ici me semble se traduire de différentes manière dans ce que je vis aujourd’hui à la friche. Il y a des pratiques comme celle d’Augustine Turpaux qui me parle de la manière dont des formes artistiques et esthétiques sont en prises avec ces enjeux. En lien avec cela, le projet de trans-métropolitaine. Je peux aussi regarder l’ordre du jour d’un collège Lamartinien. Cette question se pose dans la manière dont un lieu voisine aussi, et surtout, dans le conflit. Si je transferts la question de l’oeuvre au lieu, sans nécessairement confondre les deux, mais en pensant l’art comme une expérience localisée, on mesure comment il est difficile d’être « largement apprécié » par une communauté. Les conflits liés à notre présence dans le troisième arrondissement, mais ce qui a pu se passer à Mermoz aussi autour de notre accompagnement artistique, montrent comment le travail artistique se heurte à des communautés. Enfin, cette actualisation s’opère et opèrera peut-être avec les mouvements autour de la relation, des arts participatifs, des « esthétiques de la rencontre » et relationnelles. Non loin de là, et en considérant à la fois le travail artistique, et à la fois le lieu, il y a probablement quelque chose à aller chercher du côté du « travail du commun » et du commun « comme mode de production ».

Sur mon expérience personnelle. Je ne me considère pas artiste même s’il m’est déjà arrivé de me faire coller cette étiquette ou de la donné à Jean-Spagh, pour la rédaction d’un dossier de subvention. Pour autant, puisque le livre donne à penser l’art depuis le continuum de l’expérience, celui de l’émotion et de son expression, il donne accès à un lecture artistique de nos actes. Ainsi lorsque je marchais avec la compagnie Augustine Turpaux, que nous interrogions des personnes dans l’espace public, il m’arrivait d’être submergé d’émotion (colère, empathie, nostalgie, joie, sympathie…). Parfois, je parvenais à traduire cela en saynètes le soir et je savais, soi de moi-même, soi par les retours que je pouvais avoir du public ou des amis de la compagnie, si quelque chose c’était « passé » ou non. C’est, je crois, le lien que fait l’auteur entre le moment immédiat, moment d’individuation et l’expérience acquise. L’émotion, puis son expression, travaillent selon lui ce type de matériau, l’objet externe sur lequel l’émotion va s’accrocher (moment d’individuation où je me construis comme individu) et le matériau interne, celui de notre ou nos expériences (matériau existant conscient ou subconscient, enfoui en nous). J’ose, dans ma lecture de cette question et du lien entre expérience et « existence concrète » (immédiateté et individualité) faire un parallèle avec la friche comme individualité collective, comme trajectoire collective :

« Il est par contre exact que les choses que nous avons complètement intégrées, que nous avons assimilées pour composer notre personnalité et pas seulement retenues comme de simples incidents, ces choses cessent d’avoir une existence consciente distincte. Supposons qu’une occasion, qu’elle qu’elle soit, viennent à bousculer la personnalité ainsi formée. Alors survient le besoin d’expression. Ce qui est exprimé, ce ne sont ni les évènements du passés qui ont influé sur la formation de la personnalité ni l’occasion dans sa littéralité. C’est, à des degrés variés de spontanéïté, une union intime des traits caractéristiques de l’existence actuelle avec les valeurs que l’expérience passée a incorporées à la personnalité. L’immédiateté et l’individualité, traits qui caractérise l’existence concrète, proviennent de l’occasion présente ; le sens, la substance et le contenu proviennent quant à eux de ce qui a été ancré dans le moi par le passé » p135-137

Ce passage, s’il m’interpelle en tant que personne, m’interpelle donc aussi sur l’idée de trajectoire collective. Ce que nous vivons à la friche que ce soit avec le relogement ou encore ces dernières semaines et les discussions que nous pouvons avoir au collège. Je pense à ces questions de voisinage, de communication, d’expérimentation, mais aussi à ce besoin d’affirmer des choses sur les questions de comportements, ce que le lieu accepte et n’accepte pas. Tout ces enjeux sont pris en tenaille entre des pressions externes qu’elles proviennent de dynamiques instituées comme les politiques publiques (injonction au projet, normalisation) ou de dynamique instituantes (les mouvements écologistes et féministes, les épistémologies associées à ces mouvements) donc des occasions présentes. Mais cela ne se fait pas sans lien avec notre trajectoire, nos précédents. Comment l’expression qui jaillit de cette rencontre invente depuis se continuum ou s’inscrit en rupture ?

Je me perds dans l’écriture de ce journal. Je fais le choix de lire plus quotidiennement Dewey pour avancer dans le livre et passé à une autre lecture, mais aussi pour donner un autre rythme dans ma compréhension du livre. Le journal me donne l’occasion de revenir sur ce que j’ai compris précédemment quand je le relis. Je me pose ainsi la question de l’expérience que vit le livre lui aussi. Cet enjeu de réactualisation depuis l’expérience me donne à méditer. La encore, il est question de coopération, j’apprécie cette coopération même si, par certains aspect elle est harassante.

Jeudi 14 avril (le 15 à 10h44)

Tiers-Lieux – Saint-Etienne – ANCT – Malik – Sylvaine

J’ouvre cette écriture ce jour à 10h44. Ce qui la motive c’est à la fois cet échange avec Estelle depuis le partage de mon journal, un moment particulier où s’actualise quelque chose de latent dans ma recherche, quelque chose de l’ordre d’une généralité, mais depuis ce moment très particulier où nous échangeons. Le partage de mon journal a ouvert un espace de curiosité pour mon travail et nous en venons à déplier ma recherche depuis ce partage. Cela donne lieu à de nombreux mails et conséquent. Une correspondance assez intéressante où je mesure à nouveau à quel point la friche nous met en recherche collectivement et, encore une fois, comment ces recherches peuvent se croiser. Cette discussion se fait au coeur de mes questionnements du moment et de questionnements plus globaux, ils m’invitent possiblement à revenir sur des questions de politiques publiques ou encore d’histoire de l’art, comment cela se croise. Je perçois depuis cette discussion ce dont j’aurai besoin pour aller plus loin dans ma compréhension de certaines logiques dans lesquelles nous sommes pris.

L’autre élément, c’est la rencontre que je fais hier soir avec Sylvaine qui travaille pour un réseau d’éducation populaire dans une commune voisine. Nous découvrons qu’indirectement nous avons une personne en commun, mais que nous ne connaissons pas ou peu. Il s’agit de Malik que j’ai au téléphone il y a peu pour discuter de son projet. Ce dernier veut justement monter un Tiers-Lieu autour de différentes dynamiques que je n’ai plus nécessairement en tête, je retiens principalement la boutique sans argent, mais il y aurait, en tout, quatre axes dans son projet. C’est depuis cela que Sylvaine le connaît. Elle travaille sur l’accompagnement à l’emploi ou à la création d’activité au sein de ce réseau. En parallèle de cela, et fasse à la demande, le réseau a monté une formation avec des financements de l’ANCT : «Fabriquer un Tiers-Lieu ». Cette formation recouvre plusieurs enjeux. Créer des services de proximité, notamment auprès des classes populaires. Sylvaine nous dit travailler en QPV, elle me dit également qu’ils essayent de travailler avec des habitant·e·s, mais que ce type de travail s’inscrit dans un temps long, temps que les partenaires ne comprennent pas. Elle me parle d’une femme voilée dont le quotidien, chargée entre école et maison laisse peu de place à une formation. Il est nécessaire d’avoir du temps long pour insérer des temps de formation dans des conditions de vie, complexes, précaires, etc. Inversement, elle évoque les personnes qui sortent d’écoles de commerces et qui « se retrouvent entre potes » et qui font des dossiers « clinquants » qui permettent d’ouvrir des lieux, mais qui ne font finalement pas sens. Sylvaine me répète à que dans sa commune « c’est possible », car le foncier est disponible et peu cher. Elle me dit obtenir des financements conséquents, notamment pour acheter des locaux, toujours en provenance de l’ANCT. Ils sont donc en mesure d’acheter des locaux qui sont remboursés a postériori par les porteurs de projets, toujours selon elle. Elle me dit que leur approche du tiers-lieu est « non-lucrative » et qu’elle pense le tiers-lieu pas nécessairement en un seul lieu, mais en archipel de lieux. Je crois comprendre, mais j’aurai besoin de plus de détail pour saisir pleinement cette idée de tiers lieu en archipel comment cela se matérialise et possiblement décale.

Samedi 16 avril

Ce matin, je discute avec une amie. Elle me parle du copain de sa colocatrice. Sans que nous n’ayons de discussion à ce propos, elle me dit : « il est ingénieur de travail, mais il veut surtout tout plaqué pour ouvrir un tiers-lieu ». Là je tic, nécessairement, pourquoi dit-elle ça alors que cette dernière ne sait pas qu’actuellement le tiers-lieu devient par la force des choses une des actualités de ma recherche. Je lui demande pourquoi elle dit cela. Puis elle me dit qu’elle a rencontré plusieurs fois des personnes de ce type qui veulent effectivement ouvrir un lieu. Je lui évoque ma discussion avec Sylvaine, puis nous entrons en discussion. Je me dis plusieurs choses pour moi-même et dans l’échange avec cette amie.

Pour moi-même. Je mesure comment cette histoire de tiers-lieu est un fait de société ou au moins un phénomène. Le tiers-lieu est un mot qui s’est ainsi diffusé dans la société ou au moins une partie. Cela reste un mot qui se discute dans un champ plutôt blanc et diplômé pour ma part même si pas exclusivement. L’exemple de Malik que j’ai au téléphone cette semaine ou encore Bricologis un lieu pour partie approprié par ses habitant·e·s et au coeur du quartier du Mas du Taureau.

L’amie en question me parle du « boomerang », tiers-lieu du centre-ville qui entre dans la catégorie tiers-lieu culturel. Elle me le décrit comme un lieu branché dans lequel on y voit « des rappeurs parisiens qui viennent faire les malins ». Elle me dit s’y sentir mal à l’aise. Voilà deux fois que j’entends parler de ce lieu depuis mes questionnements sur le tiers-lieu donc. En discutant je mesure un peu plus le phénomène de l’institutionnalisation du tiers-lieu. Le sens change, alors qu’il était initialement le lieu entre le travail et chez soi, il devient un endroit de travail et/ou possible se réinvente des formes de travail des rapports au travail à l’espace. Le tiers-lieu s’inscrit pleinement, ainsi que les champs qu’il recouvre, dans une logique industrielle et marchande, que l’on parle du marché du travail, du champ tertiaire, ou encore de son rapport au foncier. Ce faisant il est aussi un levier dans les politiques d’aménagement urbain.

Je dis à mon amie, ironiquement, que ma recherche se transforme en une recherche sur les tiers-lieux, puis, un peu en blaguant, je lui dis qu’il faut choisir son camp, son combat, ou quelque chose comme ça. Elle me demande d’expliciter. Ce n’est pas clair. Je m’interroge seulement à la fois sur les personnes diplômées qui, parce qu’elles n’ont pas envie de travailler dans leur domaine peuvent monter des dossiers « clinquant » comme le dit Sylvaine deux jours avant. Ces personnes sont probablement souvent animées de bonnes intentions, et le rejet du monde du travail auquel nous sommes formés et souvent un rejet de mode de de production induisant des hiérarchies violentes, dépassées, mais toujours prégnantes. La manière dont je me suis trans-formé en friche pourrait être lu ainsi.

Mais pourtant, pris dans de telles logiques industrielles, marchandes, d’aménagement, y-a-t’il une perspective de réelle changement ? Ce sont encore les classes « créatives » qui bénéficient de ce nouveau gisement. De la même manière je mesure comment les recherches sur les tiers-lieu participe de ce gisement. Je pense aux recherches que je crois percevoir de l’épisode toulonnais. La recherche produira probablement un regard critique sur ce mécanisme, mais ne fera-t-elle pas aussi son beurre sur ce moment tiers-lieu et la critique sera-t-elle agissante ? Probablement un commentaire de plus. En cela, il ne faut pas que ma recherche se détourne et il n’en est pas ici question. Il est nécessaire que cette question des tiers-lieux apparaisse dans ma recherche et d’autant plus nécessaire que cela arrive de manière située depuis mes implications dans un lieu intermédiaire et dans la dynamique des lieux intermédiaires. J’espère ne faire ni mon beurre sur les tiers-lieux, ni mon beurre sur les lieux intermédiaires. Et là c’est la question de la recherche-action qui me vient à l’idée. À quel endroit ma recherche est agissante et l’action fait recherche. Dans ce moment moins actif de ma recherche, il est normal que cela fasse trouble, il est aussi normal que j’essaye d’être vigilant.

Vendredi 29 avril 2022 (10:24)

Ecriture – Lecture – Dewey – Art – Esthétique – Objet – Lieux – Milieux – Garages – Tables

Une écriture un peu particulière aujourd’hui. Généralement, lorsque je précise l’heure, et que cette heure s’avère être une heure « matinale », il s’agit d’un journal qui traite de la veille. Je ne marque pas seulement l’heure, mais aussi la date de la veille, et je précise, entre parenthèses, que la date et l’heure de l’écriture. On comprend alors que j’écris le journal de la veille, tôt le matin. Ici, il n’est pas tôt, et il n’est pas question de la veille. Je continue à diminuer l’intensité d’écriture de mon journal. Est-ce un journal donc ? Ou plutôt, qu’est-ce qui fait journal ? Je continue à le nommer ainsi. Dans sa tenue concrète, l’écriture sur un document .odt s’apparente de moins en moins à une écriture journalière, mais dans ma tête, le journal continue à s’écrire quotidiennement. Je mets ma mémoire à contribution chaque jour en listant ce que je dois retenir des jours passés pour un moment d’écriture : « ça il faut pas que j’oublie de le marquer, puis ça, puis ça ». La liste s’agrandit un peu chaque jour le tout formant une sorte de pré-texte qui tentera de s’écrire le moment venu, voulu. Cette sensation génère une sorte d’envie, d’excitation, on sent que des choses se rencontrent dialoguent avec un mélange, de frustration l’activité cérébrale, ou peut-être simplement intellectuelle, est limitée par tout un tas de choses. Il y a donc un enjeu de limite.

Ces derniers jours, toujours face à ma difficulté avec le livre de Dewey, je pense à mes limites, je pense à ce cerveau, à la manière dont il fonctionne, bien ou pas. Je pense à ce que je lui ai fait subir plus jeune aussi, mais pour autant il fonctionne encore alors … Il s’agit autant de compréhension que de concentration et d’autres choses que je ne saurai pas nommer. Les deux me semblent limitées avec ce livre, mais le problème vient-il seulement de moi ? Et si le livre ne me passionnait pas ? Je me pose la question, mais je n’ai pas envie de lâcher pour autant, il y a quelque chose à faire avec ce livre, quelque chose se passe qui fait que je ne l’abandonne pas. Hier, je m’adonne à un petit jeu qui doit me servir à fixer un rythme et un calendrier pour terminer le livre. Après il y aura encore la reprise de mes annotations. Je lis à peu près 20 pages en une heure sans me presser, en me donnant le temps de relire les passages, d’essayer de comprendre. J’ai donc encore 15 heures à passer sur ce livre environ. Ce n’est pas tant. En lisant dans le salon, je sens qu’on s’adresse à moi, comme si j’étais en train de prendre un temps de détente. Je souris de l’image que je renvoie, celle d’un moment de loisir, seul avec mon livre, alors qu’intérieurement je m’acharne à comprendre parfois seulement des tournures de phrases. Je ne suis pas à l’aise avec cette difficulté, car je l’ai partagé plusieurs fois à des personnes qui m’ont dit que « Dewey, ce n’est pas le plus dur ». Je me rends compte également que intimidé par le statut d’auteur, bien souvent je lis en intériorisant d’abord le fait que je ne vais pas comprendre. Qu’est-ce que cela génère de lire en pensant cela d’emblée? Qu’est-ce que cela produirait si je m’amusais à faire l’inverse ? A lire avec une fiction, en me disant que, quoiqu’il arrive, je vais comprendre la phrase, le passage, le livre… Aussi, depuis plusieurs semaines, j’ai du mal à travailler, j’ai peut-être aussi du mal à lire. D’ailleurs, l’image que je renvoie, à lire dans le salon, me rappelle aussi qu’une partie de mon travail réside dans la lecture. J’ai peut-être tout simplement du mal avec l’écriture, la traduction. Je crois aussi que je suis sévère avec moi-même, que je comprends, mais que le rythme particulier de cette lecture, la période particulière, produisent un effet de trouble, de doute.

L’effet de rencontre, de dialogue est notamment alimenté par le livre de Dewey, la question de l’expression, l’art comme expression et, donc, comme relation notamment à des objets. Cela fait notamment écho à notre discussion par mail avec Estelle. La discussion qui dérive sans s’éloigner pour autant, en vient à parler du rapport au public. De la question du lieu, au départ des Tiers-Lieux, nous en venons, très brièvement, à nos pratiques et de notre rapport au public. Je transpose, pour essayer, l’idée d’expression dont parle Dewey pour l’art à celle de nos lieux, notamment lorsqu’il est question de la norme, de l’instituant et de l’institué. Comme lieu intermédiaire et depuis nos échanges, il me semble qu’il est difficile de savoir si nous sommes « insituant » ou « institué ». Ici, on essaye de se déplacer de l’idée d’institution depuis la dialectique instituant et institué. Dans notre discussion, il apparaît à moment difficile de trancher, on mesure comment dans notre cas, une situation peut à la fois s’habiller de logiques instituées, à la fois s’apparenter à un mouvement instituant. Nous échangeons à ce moment-là autour de la salle ERP. Penser que nous sommes seulement l’un ou l’autre contribuerait à jeter le voile sur beaucoup de choses. Ici, c’est autour de la notion de norme que se cristallise notre discussion. Le mot est connoté, doit-on s’affranchir de produire des normes en la considérant comme néfaste ? Doit-on démultiplier les « organismes » producteurs de normes ? Ce sont les différentes pistes que nous échangeons. Pour en revenir à la friche, et l’idée de lieu intermédiaire, il semble que dans notre trajectoire, si nous produisons de la norme, celle-ci a vocation à s’exprimer, donc si l’on reprend l’idée de Dewey, celle « d’ex-pression », une pression vers l’extérieur, comme lorsque l’on presse un fruit pour en extraite le jus. Les lieux intermédiaires, parce qu’ils sont entre plusieurs logiques, un organisme vivant entre l’instituant et l’institué, expriment des normes qui s’évadent même du lieu et dont il est probablement difficile de mesurer la portée. Le mouvement des friches culturelles, des occupations et squats militants de la fin du siècle dernier, a peut-être produit un ensemble de normes qui ont permis à certaines expériences de perdurer, de se réinventer, mais qui ont aussi été accaparées et transformées en valeur marchande. La séquence que nous vivons autour de l’urbanisme transitoire, des tiers-lieux, côté marchand, et le contrôle, voire la répression, autour des squats, est une manière d’envisager aussi cette marchandisation. C’est un trait du néolibéralisme ou ultra libéralisme, un marché s’accompagne d’une police. Le marché s’approprie les normes et les retournent contre celles et ceux qui les produisent. Cette appropriation s’arme du politique pour contrôler notamment par la règle, le règlement et la répression. Quelles sont les véhiculent de ces espaces de production, d’expression ? Les luttes pour les espaces en luttes, les pratiques artistiques pour les lieux de créations, les modes d’organisations, les expérimentations, les mélangent de tout cela, les lisières (pour le dire avec Nicolas Sidoroff) ?

Sur le plan des politiques publiques, où se situent les dynamiques de réseaux et celle justement des Lieux intermédiaires et indépendants ? Quel travail normatif opère à ces endroits-là ? Quel type de lutte est à l’oeuvre entre un rapport à la multiplicité que recouvre ces processus, ces dialectiques instituant/institué et une logique surplombante, descendante et centralisatrice telle que cela semble opérer avec France Tiers-Lieux. Ici, je pense à cette idée d’organisme qu’on pourrait tout à fait entendre au sens d’organismes en politiques publiques ou en termes de structures, mais que j’utilise plus avec l’idée de choses vivantes. Je pense au square, la façon dont une norme jaillit depuis une transgression, depuis des usages. À cet endroit-là, ce sont des organismes vivants, des relations, des espèces compagnes qui produisent la norme. Lorsque que nous produisons une norme à la friche c’est souvent quelque chose d’organique. Des endroits où des composantes se frictionnent, des matières se rencontrent. En face de cela, il y a des constructions d’appareils normatifs qui eux ont vocation à produire de la norme ou à l’accaparer. Les finalités ne sont donc pas les mêmes. C’est peut-être une piste à étudier, et qui se dessine ici en écrivant. Il y a une différence entre des organismes qui, parce qu’ils sont organismes produisent de la norme depuis le faire et des appareils qui sont produits uniquement pour en produire des normes, et avec cela l’appareil réglementaire, mais aussi policier (aussi au sens d’Haraway et Latour donc un appareillage Scientifique).

Pour l’organisation du prochain forum des LII cela opère concrètement dans les discussions. Des réseaux de lieux se structurent aussi depuis l’ANCT et France Tiers-Lieu. Ce sont les deux sources d’aide à la structuration. L’enjeu pour le forum est aussi d’inviter à la table ces acteurs et notamment FTL sans que la machine ne mange tout ? C’est délicat bien sûr. Jules le rappelle, d’en haut, FTL « à tendance à penser la CNLII » comme un réseau thématique à l’intérieur des TL. Quant à Rennes j’apprends qu’un responsable de FTL parle publiquement du danger des réseaux de gauche en évoquant les premiers réseaux de TL et donc possiblement dans son esprit aussi les réseaux de type AFAP ou CNLII. Alors que nous nous constituons comme ressource, nous sommes pointés du doigt comme danger et nous nous employons malgré tout à ouvrir des espaces de discussions qui plus est avec peu de moyens.

L’ébullition, la forme d’excitation intellectuelle, le ferment de cela reste cette lecture. Ce que je lis comme une difficulté ces derniers temps est aussi, peut-être un moment intellectuel important. Le livre vient discuter ensemble deux notions que j’éprouve plus que je ne théorise, l’art et l’expérience, l’art comme expérience. Cela me rappelle le moment où Louis Staritzky me parle du lieu comme processus, ce sont ces évidences qu’on oublie, qui devienne de l’ordre du réflexe et peut-être après de l’impensé. C’est ce qui rend ces expériences, celle du lieu, de l’art, importantes , et qui rend l’expérience de les penser difficile, voire risqué. L’ouvrage de Dewey fait vivre cette tension, car dans sa manière « d’informer » la question esthétique, ou la question artistique, il prend souvent comme exemple le théoricien, le critique, le scientifique dans son rapport à l’art. Je le perçois, mais c’est à vérifier, comme un élément, une composante de sa théorie, mais aussi comme une limite qu’il énonce. Pour penser l’art il va falloir dissocier ce qui ne peut être dissocié : « la forme et la substance ».

Le chapitre « L’objet expressif  » (p153-187) me permet d’esquisser les réflexions ci-dessus et qui se transfert ensuite dans un échange avec Estelle par mail. D’autres choses émergent dans ce chapitre, et notamment la place de l’objet. Je ne mesure pas nécessairement encore bien la façon dont cette notion d’objet est mobilisée par l’auteur. Elle me renvoie à la fois comme composante de la relation qui fait advenir quelque chose comme art, et à la fois comme le produit fini, je ne suis pas encore à l’aise. Beaucoup de mes annotations m’inviteront à revenir sur cette notion, aussi pour clarifier cela dans le temps. Ce chapitre, comme les précédents, mais celui-ci un peu plus, me donne aussi à revenir rétrospectivement sur certaines de mes expériences. Est-ce que je les nomme « expériences » à l’aune de ma lecture, c’est-à-dire en conscience que le terme expérience est plus épais désormais que ce qu’il aurait été si je l’avais utilisé dans la même phrase (en termes de construction) avant la lecture ?

Le chapitre dans lequel je me trouve actuellement « La substance et la forme » active lui un peu plus ce moment de lecture. Il vient faire directement écho à cette notion que j’utilise dans ma recherche depuis ma lecture d’Haraway et sa natureculture, celle de formefond. En relisant le texte « le journal et son partage » je me surprends moi-même a utiliser cette notion à la fin du texte. Cette notion de formesfonds, a dû naître pour moi, sous forme écrite, la première fois dans ce journal. Là elle m’aide plusieurs mois plus tard, elle m’outille dans ma lecture de Dewey, mais aussi dans la lecture de ma propre pratique, celle du journal.

La construction du mot s’inspire des manières d’Haraway de faire, coller deux mots pour en former un troisième. Le sens du mot n’est pas l’addition des deux accolés, mais la substance des deux mots continue d’exister dans le sens que revêt le troisième. C’est une symbiose et non pas une fusion. Dewey évoque des choses similaires en certains endroits : « le fait que dans une œuvre d’art la forme et la matière soient conjuguées ne signifie en rien qu’elles sont identiques. Il signifie que dans l’oeuvre d’art elles ne se présentent pas comme deux choses distinctes : l’oeuvre est de la matière informée » (p.200).

Cela convoque autour de moi une pensée écologique et avec elle Donna Haraway, Myriam Suchet, Pascal Nicolas-Le Strat, Bruno Latour, Olga Potot, Ainton Krenal, Yves Citton, Aleks Dupraz et avec elleux plusieurs réflexions. Ma lecture Dewey me donne à penser qu’il n’incarne pas dans son geste d’écriture une forme d’écologie, comme peuvent le travailler les différents auteur·rice·s que cette réflexion formesfonds convoque. En revanche cela donne à penser la manière dont les pratiques artistiques portent avec elles une potentialité écologique. Ici, on rejoint l’enjeu politique lié à notre situation de lieu intermédiaire, quelles écologies mettons-nous au travail dans nos lieux, aussi parce qu’ils sont les lieux où l’art se travaille depuis l’expérience qu’on en fait. L’autre réflexion me vient pendant la pause que je fais dans l’écriture de ce journal (il est 12h26). Mon rapport à la lecture est un rapport situé. Je pense à la thèse. Cette lecture me met au travail intellectuellement au sens aussi où elle me questionne sur mes capacités physiques, sociales, intellectuelles à comprendre ce texte, mais je me mets dans les dispositions pour le comprendre. À la fois comprendre au sens dogmatique, vouloir être sûr de bien comprendre ce que dit l’auteur. Cela peut-être par peur du jugement des autres, mais aussi de moi-même (je pense que je ne suis pas ou plus capable de le comprendre ou que je suis en retard), mais aussi pour pouvoir tenir l’interlocution dans un milieu, un champ. De l’autre, je me mets dans les dispositions pour comprendre (prendre avec moi) donc, toujours cette idée de la lecture comme expérience. L’idée qu’une lecture médiatise, présentise, comment la lecture rend présent les choses. Ainsi, je pense à l’écriture de ma thèse. Dewey, s’invite lentement mais surement à la table des acteur·rice·s qui dialoguent dans ma recherche, avec Jules, Pascal, Donna, Jacques, Bruno, Estelle, Anne-Sophie, Amaël, Fabien …. J’aimerai, avec cette réflexion, pouvoir m’affranchir de la bibliographe exhaustive qui participe de l’évaluation d’un travail de thèse.

« C’est cela avoir une forme. Une façon d’envisager, de sentir le matériau de l’expérience de telle manière qu’il devienne le plus facilement et le plus efficacement le matériau de construction d’une expérience adéquate pour ceux qui n’ont pas les dons du créateur original. On ne peut donc tracer aucune distinction, sauf dans la pensée, entre la forme et la substance. L’oeuvre elle-même est une matière transformée en substance esthétique. Toutefois, le critique ou le théoricien, en tant qu’il étudie le produit artistique de manière réflexive, ne peut pas seulement, mais il doit faire cette distinction. Tout observateur averti d’un boxeur ou d’un joueur de golf établira la distinction entre ce qui est accompli et comment cela est accompli – entre le K.O. et la manière dont le coup a été porté ; entre la balle dirigée sur telle ou telle distance selon telle ou telle ligne et la façon dont l’opération fut exécutée. L’artiste, engagé dans ce qu’il fait, effectuera lui-même une distinction semblable lorsqu’il sera amené à corriger une erreur habituelle, ou à apprendre comment obtenir plus sûrement un effet donné. Et cependant, l’acte lui-même est exactement ce qu’il est parce que c’est ainsi qu’il est accompli. Dans l’acte même, il n’y a nulle distinction, mais une parfaite intégration de la manière et du contenu, de la forme et de la substance. »

Ce passage me semble synthétisé un certain nombre de choses sur l’idée de Formesfonds. En l’écrivant je pourrais m’amuser à décortiquer cette citation pour rendre compte de ce que signifie l’idée de lecture comme expérience. Je relais ici ce passage parce que je l’ai annoté à la fois de trois barres au crayon dans la marge pour signifier son intérêt, mais aussi, et toujours dans la marge, de mots et de courtes phrases pour marquer vraiment les liens que je fais immédiatement. Il y a les exemples que j’apprécie chez l’auteur (boxeur, golfeur), de même qu’il y a des constructions de phrases qui me gênent dans ma lecture et qui participe au doute qui s’immisce en moi. Il y’a des nominations qui me dérangent. Il y a aussi sa retranscription dans le présent journal qui, depuis plusieurs semaines, se transforme en journal de lecture. Sur le fond, cet extrait de Dewey me parle de recherche-action, de ma difficulté à différencier ce qui est de l’ordre de la méthode et de la recherche. Cela me renvoie à ma question adressée à Louis en début de mois, à Rennes, sur la pratique du fanzine notamment. Le fanzine fait-il méthode où fait-il recherche ? L’idée de formesfonds que je retrouve dans cette citation de Dewey me renvoie aussi au rapport à l’archive et cette intrication entre la forme et le fond qui rend le travail de l’archive indissociable de l’expérience qu’on en fait.

« Les objets de l’industrie ont une forme — adaptée à leur usage particulier. Ces objets possèdent une forme esthétique, que nous ayons à faire à des tapis, des vases ou des paniers, dès lors que le matériau est organisé et adapté de telle manière qu’il contribue immédiatement à l’enrichissement de l’expérience immédiate de qui dirige vers lui son attention perceptive. Il n’existe pas de matériau qui soit adapté à une fin, que ce soit celle de l’usage d’une cuillère ou d’un tapis, tant que le matériau brut n’a pas subi un changement qui en structure les parties et les organise les unes par rapport aux autres en vue des fins propres à la totalité. C’est en cela que l’objet possède une forme en un sens défini. Lorsque cette forme est affranchie des limites qui la subordonnent à une fin spécifique, et qu’elle contribue aussi aux desseins d’une expérience vitale immédiate, la forme est esthétique et cesse d’être seulement utile. » (p.204)

Cette phrase annotée aussi. Elle est signalée par un petit panneau « attention » puisqu’elle fait suite à une série de passage qui me renvoie à cette idée d’objet qui n’ont ne pas de finalité propre. Ici, je perçois un nouveau lien avec ce que j’écris plus haut de mon dialogue avec Estelle. L’idée de produire de la norme sans avoir vocation à en produire. Mais ce qui m’arrête réellement à ces endroits, c’est le lien que je fais avec l’idée d’ontologies multiples dont parle Pascal. Je pense à la fois aux tables que nous travaillons avec Nicolas, travail qui éloigne la table de sa forme standardisée et d’un usage standardisé pour la déplacer du côté de chaînes de relations. Je pense aussi aux garages à Mermoz, la manière dont ils sont détournés et dont nous aussi nous avons fait l’expérience du détournement, parfois à notre insu. Un endroit où se croise,t à la fois artistique, esthétique et lieu. Ces pages autour de la page 200 font entrer un peu plus la notion d’usage, quand la première phrase du chapitre parle d’archives et d’intermédiation :

« Les objets d’art sont expressifs et c’est en cela qu’ils sont un langage. Mieux, ils sont des langages. Car chacun des arts possède son médium et celui-ci convient particulièrement à une forme de communication. » (p.188).

Mars 2022

Dimanche 6 mars 2022 (le 7 à 10heures)

Naples – Ville – Dewey – Expérience – Perception – L’Asilo – Vulnérabilité

Ce matin, autour de 7 heures, je me réveille et je mouline. Je sens une énergie en moi à la fois plaisante et stressante. Est-ce dû au taux de sucre anormal après la soirée d’hier ? Ou encore le retour de la caféine ou bien l’intensité et la densité de ces jours à Naples ? Je finis par répondre : un peu tout cela mélangé. Hier soir et ce matin, contrairement à la veille, je me sens plus apaisé. Je ressens même, par moment, des sensations d’extase ou je me prends seul à rire intérieurement et à sourire dans la rue ou en me couchant. La veille, même si je passe une très belle et bonne journée, cette dernière est plus étrange et termine de façon un peu flottante. Je comprends hier qu’il faut être patient, et à Naples, pas besoin d’être patient très longtemps on dirait. J’ai emporté avec moi de quoi « travailler ». L’ordinateur sur lequel j’écris présentement ce journal et sur lequel je travaille le texte pour Mémento sur le journal. J’ai surtout amené le livre de Dewey. Je n’ai lu que quelques pages de plus, mais pas des moindres, puisque je vis cette « expérience » napolitaine avec une réflexion qui démarre depuis cette lecture. Hier, au parc Virgiliano, en bordure de Naples, je me partage dans mon carnet de voyage cette réflexion :

« Quelques réflexions sur Dewey. La notion d’expérience. Les sensations à la lecture. J’éprouve toujours un rapport complexe à l’énonciation. Comment replacer dans son contexte l’écriture, l’énoncé de l’auteur. Quel sens prend cet énoncé dans mon contexte. Je peux refuser son argumentation ou la contester, mais à certains moments des choses « prennent ». Ce que je n’apprécie pas, c’est une forme de modélisation. Néanmoins, cette modélisation permet d’approcher la notion d’expérience. Par exemple depuis la manière dont il isole ce qu’il appelle l’« expérience complète » des expériences banales, routinières, non conscientisées. La manière dont il distingue, toujours dans ce qu’il nomme expérience complète, l’expérience intellectuelle de l’expérience esthétique, l’expérience de perception.

Ici, à Naples, je crois éprouver de façon plus vivante ce qu’il raconte, notamment dans sa manière de distinguer sans séparer « reconnaissance » et « perception ». [Ajout : Pour Dewey la reconnaissance n’est qu’un début de perception et, si on s’arrête à la « reconnaissance » il s’agit alors d’une « perception interrompue ». La reconnaissance ouvre sur l’expérience, mais ne la permet pas]. En écrivant, je fais le lien avec la notion de commun. Un commun ne se reconnaît pas (pas que). Il se perçoit, il fait donc appel aux sens et aux émotions. Ce que j’éprouve à Naples, c’est mon rapport à la ville, au lieu. Reconnaître, c’est mettre en action des sens, quasiment immédiatement : Tiens, cette ville me fait penser à Porto. La perception va au-delà que ce simple effet de reconnaissance. Qu’est-ce que je perçois, ressent, quelle ville est-ce que je découvre ? Ici, le commun que peut recouvrir le terme « Ville », ou plutôt « villes » se travaille dans la singularité, au présent, dans ce à quoi j’ai accès dans une forme d’immédiateté, mais une immédiateté (accueil, accessibilité) au travail, un travail aussi de perception dont la reconnaissance n’est qu’une porte d’entrée, un geste inaugural.

L’expérience d’hier (le 05.03.22) à L’Asilo me donne à penser à cela. Alors que je viens ici avec l’idée de découvrir un peu ce lieu, d’y entrer au moins, j’y entre par l’artistique, le corps. Je deviens un public bien que l’on me propose de participer. Une session de danse improvisée dans une salle très grande (le réfectoire), d’au moins 150 m², probablement plus. Une vraie hauteur de plafond, peut-être 7, 8 mètres ou plus. Un grand tapis de danse. Cinq personne. Deux Italiennes, deux Françaises et un Allemand qui s’adonnent à une improvisation collective. Au même moment, au rez-de-chaussée, dans une ancienne chapelle, la présentation d’un livre par son auteur et j’imagine quelques lecteurs qui se trouvent à ses côté devant une assemblée d’une trentaine de personnes peut-être plus. Un anthropologue italien qui semble avoir écrit un ouvrage qui traite de la place de la critique et de la réflexion dans nos sociétés. Je m’y rends après l’expérience de danse. J’achète le livre, en sachant qu’il sera difficile pour moi de comprendre le contenu. J’aime l’idée qui guide le texte et que je retrouve dans la quatrième de couverture. La lecture du livre pourra participer d’un apprentissage de l’italien.

Dès les trois premières pages, il est question pour moi de « recherche compagne », c’est-à-dire la manière dont une espèce est convoquée dans le cheminement, intellectuel en l’occurrence, d’une autre (ici l’espèce humaine ). Comment cette irruption participe du travail qui vise au changement personnel et collectif (« combiamento personale e collectivo »). Le propos de l’auteur est celui de la relation ici. La relation de la partie molle d’un être (la parte molle) qui vit dans des coquilles. Il s’agit du homard (Aragosta) qui se débarrasse et se voit doté à plusieurs reprises d’une coquille conforme, pour un temps, à sa taille, jusqu’à ce qu’il doive s’en débarrasser à nouveau pour en fabriquer une nouvelle. L’auteur joue avec l’idée que l’animal existe sans sa coquille et avec sa coquille »

Parc Virgiliano, Naples, le 6 mars 2022

Cette partie de mon journal écrite à la main (ce qui se fait très rare), retranscrit pour partie cette réflexion qui ne guide pas mes pas mais, qui les accompagnent. Les choix que je fais, par exemple celui d’accepter de rester dans la bus alors que j’ai compris que j’avais raté l’arrêt, sont plutôt guidé par la pensée de la Dérive de Louis Staritsky. Dériver permet de percevoir, et l’expérience de la perception n’est ici pas que réjouissante. Avant-hier (samedi) je dérive sans carte, mais avec une vague idée d’où je vais. J’essaye de ne pas trop utiliser mon téléphone et de l’utiliser comme une carte lorsque j’en ai besoin. Cette journée et celle d’hier sont marquées par de profonds moments de sollicitude et parfois de remise en question profonde (choix de vie, professionnels, personnels). Il en va du temps, du vent et du soleil de son apparition et de sa disparition, du fait que j’ai froid ou non, du fait que le vent, l’air marin, le ressac, le chant lointain du langue étrangère, humaine ou non-humaine, participe d’un moment poétique ou y mette un terme. Donc de l’adéquation, de l’agencement particulier de différents environnements (urbain, naturel, social et mental) et, donc, de la perception de ces agencements singuliers. Il en va aussi de ma situation personnelle, de savoir si la solitude devient possible du fait de ma situation, donc une solitude choisie, ou si elle en est une conséquence de cette situation et qu’elle m’isole en fait à mon insu, donc une solitude subie.

La perte de confiance triomphe le soir de cette journée du samedi lorsque les relations sociales vont dans le sens d’un sentiment d’étrangeté voire d’étranger. Etranger aussi à moi-même, je ne suis pas (un) solitaire, être seul me donne à me découvrir étrange. Dans ce cas-là, « Percevoir » me paraît être stimulant, mais sans y mettre ni une connotation positive ou négative. À la suite de Dewey, « reconnaître », à l’inverse, me semble recouvrir quelque chose de plus binaire. Par exemple lorsque je me dis : « Ces rues me font penser au  Vieux Lyon ». Je reconnais dans ces rue quelque chose que je connais, pour moi cette reconnaissance comporte une valeur négative, j’abaisse mon attention, je passe mon chemin sans regarder, je ne me sens pas à l’aise. Si j’arrête ici, la perception s’arrête et je m’en tiens à une reconnaissance. Dewey prend l’exemple d’une personne que l’on aperçoit. Je reconnais la personne, j’ai envie d’aller la voir, ou je tourne les talons pour l’éviter. Avec Nils nous avons eu cette discussion récemment. Quand nous nous sommes rencontrés lui et moi nous n’avions pas le même visage ni pour lui, ni pour moin c’était il y a plusieurs années à la friche Lamartine. Aujourd’hui, nous nous percevons différemment depuis l’expérience que nous faisons l’un de l’autre. On pourrait presque dire que la reconnaissance seule dé-visage et que la perception donne à en-visager autrement.

À l’inverse, la journée d’hier se ponctue à l’opposé de ce que j’ai vécu la veille. Juste après l’épisode de danse du samedi, je nourris secrètement l’espoir d’échanger avec les personnes, mais ce ne sera pas le cas. C’eut été un moyen d’entrer en contact avec l’Asilo tout en trouvant de la compagnie après cette journée avec moi-même. J’aurai pu proposer, mais je n’ose pas m’imposer dans ce groupe. Je pars et je m’arrête lire le livre que j’achète, seul, en bordure de route entre des napolitain·s festifs et des voitures, des scooters, qui me frôlent parfois. J’avale deux Spritz à 1 euro et je retourne à l’appartement où la propriétaire m’attend un peu inquiète de me voir utiliser la cuisine et le salon en ces temps de covid. J’en suis soudainement privé. Le premier soir cette dernière m’avait pourtant invité à prendre un thé dans cette cuisine sans rien laisser transparaître. Elle m’avait également conseillé un concert, le même concert qui fait qu’elle s’inquiète aujourd’hui pour sa santé. Ce ne sera pas la première absurdité en deux années. Et je m’inquiète plus pour elle, que pour moi finalement. Cette inquiétude suffit à un repli sur moi-même, et dans l’espace de la chambre. Pour échapper au « tout restauration » j’avais fait quelques courses pour cuisiner à l’appartement, je cuisine donc dans la chambre sommaire mais spacieuse et avec un bureau pour table de pique-nique.

Hier, en revanche, après plusieurs heures de marche le long de la côte je m’arrête fatigué à l’Asilo. Je ne souhaite pas rencontrer des personnes, simplement voir si je peux y entrer seul et faire un tour. C’est ce que je fais. Je me laisse guider par des voix qui résonnent dans le lieu tant est si bien qu’il est difficile de savoir d’où elles proviennent. Elles sont vives, agitées. Je ne trouve pas les émetteurs.. Je m’assois sur un banc dans l’entrée de l’Asilo. Marie-Thérèse, qui la vielle lors de la session de danse m’intimide, sort de je ne sais où et me voit. Elle me propose presque instantanément et joyeusement d’aller boire un verre. Me voilà à nouveau dans les rues que j’ai « reconnues », ces jours-ci, comme celles du Vieux Lyon (très touristiques, beaucoup de commerce, deux longues rues transverses et parallèles quadrillées et reliées par des petites ruelles perpendiculaires ) mais cette fois-ci j’y reste. J’entre dans les bars qui semblent pour Marie-Thérèse être des lieux important, militant… J’entre également dans ce petit bar, très lounge, où nous achetons une première bière, l’atmosphère est étrange, comme suspendue, comme si la fête y était permanente et ne s’était pas arrêtée depuis plusieurs jours. Que ce soit dans l’un ou l’autre de ces bars, MT semble très à l’aise. Nous serrons des mains, échangeons des sourires et finissons attroupé·e·s dans un bar avec Alphonzo, Joséphine, Pietro… La suite de ma soirée sera du même acabit. Sur le chemin du retour, en recherche d’une pizza à emporter, je finis par abandonner face aux queues interminables devant « les meilleures pizzeria de Naples ». Je terminerai, en rentrant bredouille, dans un petit restaurant ou le vendeur m’invite à entrer à s’occuper de moi : La marmarella. Je fais la fermeture avec les serveurs et cuisiniers et 5 Italiennes de l’âge de ma mère avec qui nous échangeons agréablement et que j’écoute souvent sans comprendre dans une petite salle enfumée.

Ce rapport à la perception, qui ne peut être dissocié ici de mes relations sociales ou l’absence de relations sociales directes, me donne à penser. En faisant une expérience de la ville, se dessine les contours de ma ville(s), de la ville comme expérience. Beaucoup de choses se bousculent. En peu de temps, avec cette soirée, les choses deviennent denses socialement quand la journée était elle très aérée de ce point de vue là. Tout se passe d’abord dans l’espace public, dans un rapport d’accueil et d’accessibilité.

J’y pense la journée. Le fait d’être seul, chose que je pratique peu, me place à contre-courant des infrastructures touristiques même si je n’y échappe pas, surtout dans les moments de doutes. La dérive produit un autre rapport au temps et au rythme. Je n’ai pas faim ou pas faim aux « bonnes » heures, je ne veux pas m’arrêter, ou je veux m’arrêter sur toute autre chose. Je ne veux pas faire ce qu’on doit faire quand on est labellisé touriste, ce que je suis pourtant, je veux juste marcher, peu importe si je rate « ce qu’on ne doit pas rater quand on va à Naples ». Cette question de la dérive me donne aussi à penser la lecture, notamment celle du livre de Dewey. Cette lecture lente, arythmique, décousue.

Je cherche aussi les endroits où il y a peu de monde, aussi parce que je ne m’accepte pas dans cette ville, de cette manière (seul). Je perçois le contre-courant que représente le fait d’être seul dans la ville néo-libérale. Cela me renvoie à ce que je ne vis pas, ce qu’une réelle solitude, et non pas juste une parenthèse ou un ressenti, peut produire comme malaise, comme urgence, comme exclusion, particulièrement lorsqu’on appartient à un groupe discriminé. Comme personne habituée au groupe, je ne mesure probablement pas ce que mes habitudes sociales ont d’excluant également.

Du fait de ma grande taille, je suis architecturalement et morphologiquement minoritaire à Naples. Socialement je suis majoritaire, en tout cas je peux m’identifier à des groupes sociaux majoritaires (diplômés, « blancs », « touriste »…) et, dans ce contexte, j’ai pour ainsi dire le luxe de pouvoir travailler ma solitude ici. Il y a aussi des personnes qui sont solitaires. J’en connais peu. J’apprécie travailler à y être, mais c’est un travail pour moi. D’autant plus que ma grande taille, et j’ai l’impression encore plus ici à Naples, est un motif de curiosité discrète mais visible ; indiscrète et visible ; assumée et partagée. Ma taille est aussi motif de perception. Outre les scooters, les voitures, les panneaux, je dois dans certains quartiers (Sanità par exemple) changer de trottoir, car les balcons, très bas dans une ville qui monte et qui descend, m’obligent à me contorsionner un peu plus.

Il y a la solitude et les regards, mais les deux sont donc relatifs. Ma solitude est ressentie, plus que réelle, et les regards ne sont pas offensants, irrespectueux ou dédaigneux. Ces curiosités produisent même des échanges, du regard indiscret à la photo que je refuse ou accepte selon l’humeur et allant parfois jusqu’à la rencontre parfois sincère et amicale. Il en va de même pour l’accent ou le fait d’être d’un autre pays.

Comment ne pas relativiser aussi face à l’une des réalités de cette ville – que je reconnais d’abord et que je perçois probablement peu – celle des réfugiés, des migrants, des échanges multiples, des discussions qui s’engagent au détour d’une rue, et du refus ou de l’acceptation aléatoire de prendre le temps symbolique, en anglais, et de céder quelques dizaines de centimes pas encore dématérialisés, tirés du fond d’une poche.

Comme toujours, mon inconfort est confortable. Néanmoins, l’inconfort que j’éprouve me donne à réfléchir au sous titre du livre de l’anthropologue (Stefano de Matteis) « La forza della vulnerabilità ». Être seul, partir seul, me rend d’une certaine façon vulnérable au sens où quelque chose de la carapace sociale que l’on porte s’enlève et on se sent à fleur peau, plus sensible d’une certaine façon. Il semble que cela puisse être une force si on s’en tient au sous-titre du livre. Du moins, je devine que cela peut-être le moment de convoquer une expérience de perception. Je ne peux pas prétendre en quelques jours en mesurer les effets, mais je ne peux pas non plus nier que depuis quelques semaines je prends la mesure de certaines choses liées à un sentiment de solitude. Je fais ainsi le lien entre le propos que je devine de l’anthropologue sur la vulnérabilité et celui de Dewey sur la perception. Les deux termes, perception et vulnérabilité entretiennent un rapport aux sens et aux émotions. Un autre lien possible, qui reste à découvrir, est le rapport aux « étapes », aux rythmes. Celles qui guident « l’expérience complète » chez Dewey, et celle du homard et des pauses que constituent les moments de « mue ». Les premières pages de De Matteis, insiste sur cette particularité du homard qui se débarrasse de sa coquille pour qu’une nouvelle se forme adaptée à sa nouvelle taille et ainsi de suite. Je comprends chez l’auteur que le homard se voit contraint, pour se renforcer, de se rendre lui-même vulnérable en brisant sa coquille devenant peu à peu une cage. Il doit donc à s’isoler, se cacher en l’absence de sa défense et son attaque, de son armure et son arme.

Dans l’expérience, celle que Dewey évoque, il y a ce parallèle avec les oiseaux :

« L’expérience comme respiration, est une série d’inspiration et d’expirations ; elles sont régulièrement ponctuées et se muent en rythme grâce à l’existence d’intervalles, périodes pendant lesquelles une phase cesse et la suivante, inchoative, est en préparation. William James a pertinemment comparé le déroulement d’une expérience consciente aux phases de vol et de pauses qui caractérisent le déplacement d’un oiseau. Les vols et les pauses sont intimement reliés les uns aux autres; il n’y a pas un certain nombre d’atterrissages sans lien entre eux suivis d’un nombre d’envols sans lien entre eux. Chaque lieu de repos au sein de l’expérience correspond à une phase où sont éprouvées, absorbées et assimilées les conséquences de l’action antérieure et, à moins que l’action ne soit que pur caprice ou simple routine, chaque action porte en soi du sens qui en est extrait et qui est conservé. Tout comme pour une armée en marche, tous les gains provenant de ce qui a déjà été réalisé sont périodiquement consolidés, et cela, toujours dans l’optique de l’étape qui va suivre. Si nous nous déplaçons trop rapidement, nous nous éloignons du camp d’approvisionnement – du sens qui s’est construit – et l’expérience est alors perturbée, appauvrie et confuse. Si nous tardons trop après avoir dégagé un certain bénéfice, l’expérience se meurt d’inanition. » L’art comme expérience P113-114

En lien avec la question de la reconnaissance et de la perception, mais surtout avec ce travail autour de la recherche compagne je note chez Dewey une nouvelle convocation du chien et de la relation humain·e/chien·e

« La reconnaissance est un acte trop simple pour susciter un état de conscience aiguë. Il n’y pas assez de résistance entre les éléments nouveaux et les éléments anciens pour permettre que se développe la conscience de l’expérience qui et vécue. Même un chien qui aboie et remue la queue joyeusement au retour de son maître est plus animé à cette occasion qu’un être humain qui se contente d’une simple reconnaissance. » L’art comme expérience (p.108)

Le lundi 7 mars 2022 (le 8 à 7h30)

L’Asilo – Naples – Assemblée – La contre – Contre Assemblée – Guerre – Violences policières

Hier, j’entre dans le vif du sujet en fin de journée avec cette « participation » à l’assemblée de L’Asilo. J’oublie finalement d’en parler, pris dans ces réflexions et dans mon humeur du moment, un peu solitaire. Humeur qui me questionne sur mon confort et ce qui me met dans l’inconfort. Je relativise bien sûr, mais continue à éprouver quelque chose de cet ordre encore hier. Hier aussi, je ressens quelque chose de différent entre le jour et à la nuit à Naples. Hier, je dis bonjour, je croise des « connaissances » dans la rue, à la nuit tombée, sur le chemin de l’Asilo. Voilà deux fois que le soir devient synonyme de rencontre, de convivialité, alors que mes journées sont plutôt synonymes d’errance.

L’Asilo est ouvert, comme la veille, avec probablement hier plus de vie que le samedi. J’entre, et je fais un tour avant de croiser des personnes venues, elles aussi, pour l’assemblée. Nous sommes en avance, l’assemblée commencera bien après l’heure que l’on nous avait donnée. J’en profite pour discuter avec plusieurs personnes. Elles ne sont pas des « activistes » de l’Asilo comme Alphonso, ou des artistes comme Marie-Thérèse que je rencontre dimanche. Ce sont des personnes membres d’autres collectifs, de groupes externes à l’Asilo et qui veulent organiser un évènement. Elles viennent à cette AG pour faire la demande ou valider une demande faite en amont. C’est le cas de Francesco, acteur d’une association de soutien à la Palestine et à la communauté palestinienne ici à Naples. C’est aussi le cas de Jacopo, qui lui vient pour l’organisation d’un évènement autour du théâtre. Avec ce dernier je discute de l’Asilo, du processus de conventionnement. Il est originaire de Turin, et il m’explique, qu’à Turin, les lieux ne bénéficient pas d’une forme de légalisation comme à Naples. Il y a donc une culture de l’illégalisme plus forte à Turin selon lui. À l’entendre, ce qui se passe ici avec l’Asilo, serait plus proche de la trajectoire d’un lieu comme la friche RVI à Lyon. D’abord une forme d’occupation illégale, puis une forme de conventionnement. Pour autant, l’Asilo et sa charte (Dichiarazone), semblent au travail bien au-delà de la simple convention d’occupation précaire ou même de notre charte à Lamartine.

Si ma rencontre avec l’Asilo me fait « reconnaître » des choses de mon expérience lyonnaise (la trajectoire vers une forme de légalisation, la dimension artistique), j’y trouve des choses relativement différentes. Les discussions que j’ai à l’extérieur du bâtiment se font dans une sorte d’agitation, de tumulte. Beaucoup de passage, notamment du fait d’une réunion d’un syndicat, avec peut-être une centaine de personnes dans la bibliothèque, mais surtout un groupe d’adolescent. Ce groupe, exclusivement des garçons, occupe l’accueil du lieu. Ils vont et viennent vers l’extérieur, tantôt en se courant après – courses qui mêlent parfois des scooters enfourchés à toute vitesse pour une course poursuite dans l’espace restreint qu’offre le pourtour du grand bâtiment de l’Asilo – tantôt en se « battant ».

Le lieu est ouvert donc, très vivant. D’apparence, y entre qui veut, s’y installe qui veut dans l’accueil et d’autres espaces qui ne nécessitent pas de clefs (escaliers, toilettes). Cette ouverture, au moins à certains espaces communs, dénote, de même que si le lieu semble avoir une visée artistique, elle est tout aussi culturelle avec une notion de « culturel » qui dépasse peut-être la vision que nous avons en France. Par exemple, quel est le sens de cette réunion syndicale ? Comment ce type de moment a-t-il lieu ? Sur la convention de Lamartine, et, j’imagine, sur les conventions de nos occupations actuelles, il était stipulé qu’aucune réunion à caractère politique ou syndicale ne pouvait avoir lieu dans nos espaces. Peut-on envisager ici qu’il y ait une sorte de culture de l’organisation du travail ? Ou, y’a-t-il, comme c’est le cas à l’assemblée, des personnes qui sont venues un jour faire la demande de pouvoir organiser une ou régulièrement des réunions. Voilà des questions qui restent suspendues.

Le lieu est ouvert, et cela me questionne, quand et comment se ferme-t-il ? On pourrait presque croire qu’il est ouvert en permanence y compris la nuit. Il y a en fait un gardien, selon Jacopo. Il garde donc le bâtiment le soir et j’imagine qu’il le ferme, sans certitude. Toujours selon Jacopo, le gardien est payé par la ville.

L’assemblée générale commence. Je comprends les très grandes lignes, mais dès qu’on rentre dans les points de l’ordre du jour, cela devient compliqué, voire impossible, pour moi. À l’instar de cette visite des catacombes aujourd’hui, que je décide de faire en italien, plutôt qu’en anglais, en sachant ce que cela impliquerait en termes de compréhension. L’Assemblée commence par une brève présentation de l’Asilo, des éléments que l’on retrouve dans le préambule de la charte (ou déclaration). Je m’interroge sur le fait que dans le milieu d’AFAP, de la CNLII ou à la friche, on parle de charte, quand le terme italien me renvoie plutôt à celui de déclaration. Je crois que l’assemblée s’articule principalement autour de deux grands points, « Agenda » et « gestion » avec, à l’intérieur de ces grands points, une multitude de points. Les trois premiers seront, la guerre en Ukraine, avec la proposition que l’Asilo participe d’ une récolte de dons pour les réfugiés ; un retour sur l’assemblée des biens communs (beni communi) et de la re-creazione, ce temps animé dimanche, entre autres, par Marie-Thérèse. Cette dernière m’expliquait dimanche que ce temps, à destination des enfants, s’est déroulé en même temps que l’assemblée des biens communs, dont la visée est de réunir les acteurs de différents lieux sur une journée pour échanger. MT me parle de « liant », que le moment dédié aux enfants permet à l’assemblée des biens communs d’avoir lieu aussi avec les parents qui peuvent laisser leurs enfants à la re-creazione. Par ailleurs, le temps de repas du midi est partagé et MT évoque aussi ce moment comme important.

Je note que je n’avais pas vu sur l’agenda de l’Asilo l’organisation dimanche dernier de ce moment. Je regrette de n’avoir pu y participer. Ces jours-ci, je pense à ce que l’expérience que je perçois de l’Asilo me donne à envisager de mon expérience Lamartienne. J’aimerai pouvoir organiser avec d’autres des temps d’échanges entre ce type d’expérience. Je distingue ce qui est de l’ordre de l’assemblée des biens communs, que je rate dimanche et celle à laquelle je participe hier. L’assemblée d’hier se fait tous les lundis, et là encore, si le lieu est artistique et culturel, on voit comment ce qu’y s’y organise déborde largement ces champs-là. La chapelle dans laquelle nous nous trouvons, lieu d’assemblée aujourd’hui, samedi présentation d’un livre, cinéma habituellement – un large écran blanc cache l’hôtel de la chapelle, qui servira, si je comprends bien, à stocker les dons pour les réfugiés lors de permanences. Le premier avril sera diffusé un film de soutien à la Palestine. Bref on est loin de la salle ERP et de considération strictement artistique dans l’aménagement, même si, à l’usage, d’autres rendez-vous peuvent avoir lieu dans la salle ERP. On sent néanmoins que l’organisation de la chapelle à l’Asilo demande moins de logistique.

À Lyon, si j’y réfléchis bien, il y a déjà des organisations bien implantées qui font réseau. Le site Rebellyon est une plateforme qui informe, qui met en lien des initiatives sociales, solidaires, militantes, bien loin du champ de « l’économie sociale et solidaire ». L’amicale du futur, bar associatif, se fait aussi le relai et l’espace de soutien à des initiatives militantes sur le territoire et au-delà. Il y a l’Espace Communal de la Guillotière qui se rapproche aussi de formes auto-gestionnaires et militantes. Trois exemples que je visualise parmi bien d’autres que je ne connais pas, mais qui tissent un territoire sociale, solidaire, militant. Lamartine est ailleurs, à n’en pas douter, pourtant, elle ne peut pas faire l’impasse sur ces questions-là, d’ailleurs elle ne le fait pas vraiment, mais toujours à sa manière ou sans manière.

Ce que je retrouve, dans cette assemblée, même si je ne peux vraiment comprendre et voir si cela opère, c’est l’idée que ce n’est pas un lieu de « prise de décision ». Immédiatement, quelque chose fait sens pour moi, car cela fait de cette assemblée un espace politique, au-delà de la dimension de réunion de personne qui, en soit, fait possiblement d’un espace un espace politique. C’était l’idée déjà énoncée dans ce journal il y a un moment, suite aux discussions avec Juliette et Claire notamment « d’une contre ». Une contre assemblée à la friche, une contre communication à la friche. Une contre non pas pour se confronter, mais pour s’adosser à l’existant, comme un point d’appui pour partir à l’opposer comme le propose notamment Eric Neveu dans « contre le théâtre politique ». Ce contre d’ailleurs s’adosserait à une dérive gestionnaire et utilitaire de notre lieu, de notre ville à l’instar, peut-être, des expériences de contre citées plus haut, mais à sa manière. Les Etats Généraux traduisent ce besoin de moments collectifs, politiques où le pouvoir est ailleurs que dans des organes gestionnaires. La possible reconduction de ces derniers traduit également une dynamique réelle à la friche. Singa, Les Etats Généraux, la maison à Mermoz, l’atelier Vélo, la RAPp, les mouvements impromptus de Clair, la bibliothèque, Mémento, voilà quelques actions qui me semblent entrer dans ce qui pourrait s’apparenter à « Une contre » et définir les contours flous, flottant d’une contre assemblée.

Les dynamiques qui émergent suite au relogement de Lamartine – soit du fait de relogement, soit du fait de l’arriver de nouvelles énergies, qui se libèrent dans un nouvel espace, dans un nouveau contexte, soit simplement par coïncidence – me donnent hier à penser la façon dont nos relogements, nos déplacements, parties intégrantes de nos expériences, s’inscrivent dans une rythmique qui participe de « notre expérience complète » au sens de Dewey. Je pourrais m’arrêter à expérience, pour ne pas tomber dans le piège de la modélisation de Dewey, mais je fais ici référence à son passage sur le vol des oiseaux. Il y a aussi l’idée de vulnérabilité. Un relogement pourrait être considéré comme un moment de vulnérabilité pour le groupe. À l’inverse du homard, nous rétrécissons et nous nous divisons, quelle carapace, coquille, armure sommes-nous en train de nous construire, quelle force, ou plutôt quelle puissance (cf journal février) émane de ce moment de vulnérabilité que pourrait constituer un relogement qui, pour le coup, ne constitue pas une pause à l’instar de celles qui relient et construisent deux vols d’oiseaux, mais un moment qui participe d’un même déplacement, d’une même expérience.

Hier, à l’assemblée, le moment autour de l’Ukraine ravive les réflexions issues de mes lectures de Latour et Haraway. Il ne s’agit ici pas de guerre dans la discussion. J’entends ici et là, notamment au restaurant, avec mes trois « marmarella » romaines, le terme « War », mais il n’y a pas grand-chose derrière, autre chose qu’une inquiétude et une incompréhension. Hier, à l’Asilo, les choses sont très concrètes, il s’agit d’aider une action de solidarité visant à récolter des dons (matériel médical, médicaments, couvertures …) puis les acheminer en Roumanie. Je saisis cette question posée : Y’a-t-il des gens ici qui sont prêts à aller en Roumanie ? Je pense donc à cette idée d’opération de police. L’organisation qui s’esquisse me permet d’aller un peu plus dans ce sens. Manifestation de soutien, dons, organisation d’actions éparses, cela rappelle effectivement quelque chose de l’ordre des violences policières. L’Autorité dont parle Haraway est sans cesse présente, nous vivons, avec ce moment en Ukraine, un terrible débordement d’Autorité.

Je quitte l’assemblée, une personne m’interpelle. Dans une ambiance très particulière, presque tendue, sensation probablement accrue par ma grande difficulté de compréhension, je décide de m’éclipser. Finalement, la personne qui m’interpelle semble comprendre qui je suis, par l’intermédiaire peut-être de Lucrezia qui a passé le message de ma présence. Je suis soulagé d’une certaine manière, car je peux au moins dire à une personne qui je suis. La présence d’un inconnu silencieux, à tord ou à raison, peut parfois générer quelques fantasmes dans nos situations collectives. L’annonce est faite de l’existence de la charte traduite en français. Je livre un exemplaire qui, avec l’aval de Maud, sera mis en ligne sur le site de l’Asilo. J’échange quelques contacts en vue d’un retour dans les prochains mois.

Je termine ce voyage avec mes ami·e·s au restaurant de la veille : Osteria Marmellata, terme italien, napolitain peut-être, affectueux pour dire maman. Les portes se ferment, nous échangeons quelques calamars fris, quelques embrassades et coupes de pétillant avec « le marmellate » ainsi que Vito, Massimo et Enzo, commerçant d’une des rues du centre historique.

Le 10 mars 2022 (écrit le 11 à 8h46)

Journal – Sociologie – maison – E et R – Présidentielle – Politique

Hier soir, je partage le texte « Le journal et son partage » à la fois à la friche sur la liste « Lieu débat », à la fois aux fabriques. J’ai rarement partagé ainsi un texte. Chose non préméditée ce texte finit à nouveau par parler de ces deux espaces. Parler de ma pratique du journal allait en fait forcément revenir aux « sources ». Est-ce quelque part un moyen, à la manière de Dewey, de définir les contours d’une expérience ? Je ne sais pas. Je suis toujours mal à l’aise avec l’écriture du journal. Je m’inquiète de passer pour un égocentrique. En croisant Marc-Antoine à Tissot, il y a deux jours, je lui dis que je suis en train de terminer un texte, je lui dis, comme pour me débarrasser de cette gêne, un peu en riant, que c’est un texte égocentrique, que les sociologues parlent des autres tout le temps, mais jamais d’eux. Et si dans leur manière de traiter les réalités sociales on pouvait les lire, lire entre les lignes qui sont ces gens qui analysent parfois froidement les mondes sociaux, en livrant peu ou rien d’eux même. La dynamique réflexive ne peut pas être que dans les coulisses, ni même réservé à un rapport de thèse. Je ne sais pas, j’imagine. Parfois, je n’aimerais citer que des chercheur·e·s que j’ai rencontré physiquement, avec qui je pratique. C’est l’avantage des Fabriques et de la friche et d’autres lieux comme l’Asilo et bien d’autres ici et ailleurs. J’y évolue avec des praticien·ne·s-chercheur·e·s en permanence, je pourrais n’écrire qu’avec eux. Pourtant il n’est pas désagréable de cheminer avec un ou une auteure. C’est probablement pour cela qu’il faut citer et derrière ne pas hésiter à s’approprier l’idée par ce qu’on ne pourra jamais saisir totalement l’approche d’un ou une auteure avec le peu d’éléments que nous offre une théorie ou une théorisation. Il faudrait sinon toujours lire l’auteur·e avec l’auteur·e à ses côtés.

Je relis mon texte hier, au moins deux fois et j’y trouve systématiquement des grosses fautes. Celle qu’on assume difficilement. Je me dis aussi que c’est un texte important, mais qu’il mériterait d’être développé. Je pense notamment à la manière dont le journal se fragmente sur différents supports, propos que j’avais esquissé dans le précédent texte « Journal d’Entres ». Dans la même veine, il y a aussi l’idée de praticien depuis le journal. Que je participe à un spectacle de catch, à un diner de famille enflammé, à une AG à la friche ou que je sois en poste de vacataire à l’université, le lien, le fil rouge c’est que jusqu’à maintenant je vais tenir mon journal. Si le journal est ainsi une archive en expérience, et que quelque chose de la friche s’archive ou se produit dans ma pratique de journal, cela veut dire que la friche est un peu dans chacun de ces endroits. Un espace d’action et de production dans ces environnements.

Hier je retrouve E. et R. à la friche (robinetterie). Louis-Antoine nous y a donné rendez-vous pour finaliser la création de l’association. Il prend le problème à bras le corps. Je crois que nous avions toutes et tous besoin de son énergie. Il a était, jusque là, celui qui se tenait en retrait, au moins de nos rendez-vous à 4, avec Anne-Sophie. Il arrive désormais comme un tiers, avec une volonté et un réelle efficacité quand, peut-être, nous nous laissions un peu aller, essouflé·es par notre rythme qui n’en était plus un. Il est vrai que le fait de ne plus être à Mermoz a aussi participé d’une baisse d’intensité de nos rapports, auparavant intenses, tumultueux.

Nos retrouvailles sont joviales, nous nous retrouvons et échangeons du match de la veille, jusqu’à l’actualité politique qui nous fait dériver vers les questions de violences policières et de racisme. Je joue au con en leur demandant s’il vont aller voter Mélanchon. Je regrette à la seconde où je dis ça de l’avoir fait. Pour caricaturer je me sens comme un blanc bien pensant qui vient dire ce qu’il faut faire au moment où il faut le faire. Moi qui ne suis pas un grand fan du bonhomme, qui plus est, mais qui m’inquiète toujours un peu plus de la dérive fasciste et néolibérale, et qui ne vois dans cet espace médiatique pas d’autres alternatives pour éviter les autres, et encore. C’est triste. Les alternatives sont ailleurs et surement pas arrimé à ce spectacle présiendentiel. Je sais aussi que cette phrase traduit une inquiétude elle aussi très située socialement. Comment ne pas être inquiet ? Ou plutôt comment l’être ? Comment mettre cette inquiétude au service de quelque chose qui fait sens ?

Je me fais donc rembarrer par mes deux interlocuteurs, à juste titre. Rien que pour cela je ne regrette pas d’avoir « joué au con », car la sanction est immédiate, logique, et la discussion qui suit permet probablement de se comprendre et se connaître mieux les uns et les autres. E. et R. parlaient souvent des écolos, au début de notre rencontre. Cela pour signifier que ce parti pouvait encore faire sens pour eux. Après les élections municipales de 2020 la donne a visiblement changé. Je repense à cette phrase d’un ami qui me disait qu’à Lyon, qu’importe la couleur politique du maire, la politique menée sera toujours une politique de « droite ». Je ne sais pas si c’est le cas, mais à notre niveau les changements ne sont pas immédiatement flagrants, que ce soit au niveau des actes ou au niveau des symboles. E. et R. me racontent comment le chauffeur d’un camion-écran – permettant de faire de la publicité dans la ville pour la sortie d’un album par exemple – s’est fait arrêter par la police sans avoir encore pu démarrer. C’est pourtant légal me dit E. Mais la médiatisation des Daltons ces derniers mois a fini d’en faire les ennemis publics N°1 de la ville de Lyon. R. me dit que c’est parce qu’ils sont dans Lyon, que Mermoz et le 8ème ce n’est pas la banlieue, que nous sommes dans le 8e, aux portes de Lyon, qu’ils auraient pu faire cela aux Minguettes sans problème. Lyon est une ville aseptisée, les quartiers intra-muros, qui vivent à leurs rythmes, se comptent sur les doigts d’une main. Le 8e en compte certain, la Duchère peut-être , la Guillotière et ses pourtours.

Je perçois désormais les élections comme un programme télévisé. J’en suis l’un des spectateurs. Quand le programme commence j’allume ma télé et je choisis mon candidat, en prenant en considération les règles du jeu, je suis ses péripéties et je vote pour qu’il ne se fasse pas éliminer. Je n’y mets pas plus d’ambition que cela désormais, et je me sens aux portes de l’abstention depuis maintenant deux présidentielles pour ce qui est de ces élections précisément. Comment ne pas l’être pour une génération comme la mienne. Qu’ai-je connue en 32 ans politiquement à ce niveau-là ? Des déceptions relayées d’abord par les adultes, les mêmes qui nous apprennent que ne pas voter est une erreur. Mais aujourd’hui que nous sommes adultes… E. et R. se disent a-politique, ils sont bien sûr tout sauf a-politiques, mais entrer dans cette discussion n’est pas intéressant, nous ne sommes juste pas d’accord sur les mots. Parfois les mots ne peuvent être que des mots, laissons-les là.

Là où nous nous mettons d’accord, par contre, c’est sur le sens que peuvent prendre nos aspirations dans l’action que recouvre l’obtention de cette maison. Il se passe ici quelque chose de politique, bien sûr, notre réunion à cet instant précis dans ce bureau, Louis en train de finaliser le dossier, des confrontations de perceptions, des déplacements, des amitiés qui se lient, des souvenirs qui s’échangent depuis la première rencontre, une perspective précaire, mais une perspective quand même. Je serai désolé si pour agir je n’avais que le programme présidentiel. Peut-être que ce qui me fait encore voter, c’est que je sais que pour que ma vie est un sens politique le travail est ailleurs. Peut-être que je ne veux pas couper le cordon tout simplement, qu’en votant on croit être adulte, mais que l’on reste dans quelque chose de très infantilisant, quelque chose qui ne parle pas à nos intelligences, celles dont parle Rancière dans Le maître ignorant, cette égalité des intelligences au travail par exemple autour de cette maison et plus largement nos expérimentations politiques qui sont autant d’expériences démocratiques.

Depuis ma phrase sur Mélanchon, nous parlons aussi violences policières. C’est le seul que j’ai entendu mettre ces questions sur la table. La question des violences policières devient le moment d’un rappel de la part d’E. Il vient sur les gilets jaunes, ils me disent que je ne sais pas ce que sont les violences policières routinières, banalisées, celle des cités depuis des dizaines d’années. Perdre un bras, avoir un bleu qui recouvre l’ensemble du corps. « Nous » avons été émus par ce qu’il se passe avec les gilets jaunes, mais E. m’évoque l’indifférence relative aux quartiers sur ces questions-là depuis très longtemps. Là aussi, il y a une fracture. Elle est réelle, je ne sais trop quoi dire, je ne dis rien, j’écoute à ce moment-là. Je pense à ce qui se passait avant le Covid, des luttes qui se superposaient les unes aux autres (les gilets jaunes, mouvement d’assurances chômage, climat,  autour violence faites aux femmes, autour de violences policières) puis l’élan suite aux incidents aux Etats-Unis et ceux similaires en France. Est-ce seulement moi qui « réalise » une époque, ou quelque chose continue de monter toujours un peu plus ?

Mercredi 16 mars

Journal – Forum – Lieux Intermédiaires et Indépendants – Politiques Publiques – Réseaux 

L’écriture du journal ne concerne pas cette journée. Plutôt celle de lundi. Aujourd’hui, j’envoie essentiellement des mails pour la revue agencements, l’organisation de temps de présentation de celle-ci à Rennes puis à Lyon en avril. Cela me permet de reprendre un peu possession des outils collectifs et notamment de la plateforme sur laquelle nous travaillons, ainsi que ce qui s’y poste comme outils de communication autour de la revue. Ces mails sont aussi le fait de notre journée d’hier où, avec Nicolas, nous travaillons à nouveau sur l’élaboration de notre expérimentation vidéo puis sur des éléments de diffusion avec Maëlys qui nous rejoint en fin de journée.

Notre expérimentation vidéo est l’occasion de travailler le journal modestement, à nouveau compte. Alors que nous cherchons d’autres voix que celle de Nicolas et moi déjà présente dans le film, des voix qui contraste donc plutôt, je me retrouve dans les commerces autour de la Tissot avec des extraits de mon journal de Mermoz a tenter de le faire lire à des femmes. Cela fonctionne plutôt bien. Je réalise trois enregistrements, un premier dans une épicerie solidaire, un second à la médiathèque et un troisième avec une personne qui attend au volant de sa voiture devant le magasin Action en face de la friche.

Ce qui me pousse à écrire mon journal aujourd’hui, c’est plutôt le temps de lundi matin. C’est la réunion pour écrire la feuille de route du prochain forum des Lieux Intermédiaires et Indépendants (LII). C’était un temps intéressant, j’essaye de le prendre assez sérieusement, malgré la visioconférence qui se banalise toujours un peu plus et qui devient presque un automatisme. Peut-être est-ce mieux, plus simple que les successions de mails qui préfiguraient des réunions en physique avant que la visio ne se généralise. J’ai le souvenir d’une réunion similaire pour l’organisation du dernier forum. Nous étions allés aux ateliers du vent à Rennes et avions organisé collectivement le forum. Quand viendra ce stade de l’organisation nous retrouverons-nous physiquement ou opterons-nous pour la visio ? Je me pose la question.

Je m’interroge toujours sur ma position, qui suis-je au milieu de ce tour de table virtuel ? Je suis membre de la friche Lamartine à quel titre, chercheur, artiste, membre de l’association, ni l’un, ni l’autre, un peu de tout ça ? Peu importe, mais je me questionne aussi sur les autres. Il y a différents réseaux autour de la table. La FRAP (plasticien), l’UFISC (Ess), Act’if et AFAP (réseaux de lieux régional et national, centre de ressource), Hybride, ALIICE (réseaux de lieux intermédiaires au niveau départemental). En tant que Lamrtinien nous faisons parti du réseau AFAP par exemple. Pernette est là, elle représente Lamartine, comme moi, elle depuis son statut d’administratrice en revanche. Il est difficile, surtout avec le distanciel, d’identifier qui est là et à quel titre ? Qu’est-ce que cela pourrait changer de le savoir ? C’est justement ce type de questionnement qui me trottent dans la tête le long de la journée. Cette curiosité n’est pas anodine. Elle traduit un besoin d’analyse, besoin que je ne suis pas sûr de pleinement comprendre. Une analyse qui me renvoie à une sociologie plus classique de l’action publique ou des politiques publiques. Classique, quand bien même elle serait critique, puisqu’elle viendrait questionner la professionnalisation d’un champ, la question de l’expertise, l’approche critique du réseau ou encore les jeux d’acteurs.

La question du réseau est aussi très présente. On voit bien que les réalités que recouvre ce terme sont très diverses. Il y a des réseaux historiques, pour ainsi dire, et des réseaux plus récents. Par exemple, Act’if et AFAP font, pour moi, figure de réseaux historiques quand Hybride ou ALIICE sont plus récents et sont nés avec l’appellation Lieux Intermédiaires et Indépendants. Le premier réseau est justement celui qui s’était constitué en Bretagne et qui avait organisé l’accueil du troisième forum. Il semble plus précaire et se construit depuis une dynamique de recherche-action dont la finalité pourrait être d’avoir un·e salarié·e à mi-temps à l’issu de celle-ci. En face de cette dynamique, et à l’échelle de la même région, se développe celle des Tiers-Lieux, qui justement bénéficie d’un fort soutien institutionnel pour se structurer au niveau régional depuis plus d’un an. Ce réseau, malgré une structuration plus récente bénéficie déjà d’un salarié. L’interlocutrice d’hybride explique que le réseau des TL organise des formations, ce qu’ils appellent des « visites apprenantes ». J’imagine cela comme des visites de tiers-lieux pour des personnes qui voudraient faire des tiers-lieux. Il s’agit, toujours selon l’interlocutrice, d’un « réseau de réseaux ». Au sein de ce réseau de réseaux, Hybride réalise un travail d’identification des Tiers-lieux culturels, une sous catégorie de tiers-lieux qui pourrait aussi entrer dans le giron des LII. La précarité s’observe donc selon que la dynamique de mise en réseau est portée, bénévolement, semi-bénévolement, par des salarié·e·s de lieu ou des salariés directement de réseaux ou de réseaux en structuration. Ce fait là est à interroger en soi aussi depuis le soutien et la forme du soutien notamment du côté des institutions.

Au Bazarnaum à Caen la dynamique de réseau semble en berne et se sont plutôt des logiques de soutien de solidarité qui motive la présence du lieu dans la dynamique des LII et le réseau AFAP.

Ces tensions parcourent l’ensemble des discussions autour des deux ou trois thématiques du jour. Le rapport au Tiers-Lieux et le lien avec les structurations régionales. Quelle place pour les LII dans cette politique publique volontariste vers la forme tiers-lieux quand le travail des LII demeure contournée depuis sa création notamment par le biais d’autres dispositifs comme les fabriques de territoires qui fonctionnent sur le mode de l’appel à projet et qui favorisait déjà à l’époque les dynamiques de Tiers-Lieux. L’autre point à l’ordre du jour étant de dégager des sujets par région à mettre au travail pour le forum. Une sorte de chantier par région en s’appuyant sur les structurations régionales de Lieux intermédiaires et indépendants.

Ces structurations régionales répondent d’une dynamique impulsée, je crois, par la CNLII et ses forums. À la friche Larmatine, et à l’époque en région Rhône-Aples, cette structuration s’était esquissée pour l’organisation du forum, mais s’était éteinte à la suite de celui-là. C’était le deuxième forum en 2016, après le forum fondateur de Mantes-la-joly en 2014. Depuis, le moment tiers-lieux a largement dépassé le moment des Nouveaux Territoires de l’Art (NTA) qui semble avoir eu un retentissement politique plus qu’économique, se traduisant ici et là par une écoute et un volontarisme politique plus ou moins soutenu selon l’intérêt porté à ces expériences. L’air de l’urbanisme transitoire et de l’occupation temporaire donne la part belle aux tiers-lieux et produit se moment tiers-lieux et notamment depuis le travail de la fondation Travailler Autrement et d’un premier rapport en 2018 et d’un rapport plus récent de l’association France-Tiers Lieux. Cette association se transforme en GIP (Groupe d’intérêt public) depuis ce travail avec la fondation Travailler Autrement missionnée par l’ANCT.

Ce moment Tiers-Lieux s’inscrirait dans une stratégie étatique recouvrant plusieurs enjeux, dont le déploiement «d’une offre de services de proximité » ; « la réindustrialisation du territoire » ; « une approche depuis le numérique », entre autres. Je mesure en écrivant ces points qu’énumère un des participants comment l’action Quartiers Fertiles et son émanation à Mermoz répond parfaitement à cette stratégie où la dimension culturelle est absente ou alors très à la marge et à des fins de marketing territorial, comme le précise Jules en évoquant la place de la culture dans ce moment Tiers-Lieux. C’est ainsi que Jules énonce cette question : quelle est la place des politiques culturelles dans ce moment Tiers-Lieux ? Il est fort possible qu’elles soient très absentes et que les Lieux Intermédiaires, les pratiques artistiques et culturelles, si elles ne jouent pas le jeu, restent peu, voire pas, soutenues dans ce moment qui aurait aussi pu être le leur.

« Refus de la domestication », mais j’imagine aussi la tentation qu’il peut y avoir à jouer le jeu, pour faciliter, ou s’inscrire, dans des dynamiques de structurations régionales qui permettent d’exister dans le giron des échelons de décisions, la région en l’occurrence, mais aussi l’état dans ces formes déconcentrées, décentralisées, mais aussi « privatisées » (ses agences ou GIP). C’est ainsi que le terme apparaît, celui de domestication. Cela me renvoie à De Certeau, la beauté du mort. Mais qu’est-ce qui est possiblement mort dans toutes ces histoires ? La dynamique qui animée les premiers tiers-lieux ? Fasse à l’ampleur du moment et de la main mise désormais des institutions sur ce fourre-tout bien pratique que recouvre le terme de tiers-lieu? On perçoit ici comment, sous couvert d’écologie, du fab-lab, ou même de la promotion d’autres manières de penser, s’organise une dépolitisation des actions notamment par une logique de « mise en filière » caractérisée par l’écrasement des spécificités et des singularités par des logiques marchandes et institutionnelles. La domestication, et c’est énoncé comme tel pendant la réunion, participe d’une forme de destruction du vivant au coeur de nos pratiques.

Si la dynamique des LII semble à la peine quant au soutien possible des institutions, il reste quelque chose de vivant dans cette dernière. Probablement parce qu’elle demeure « puissante », elle existe par le nombre et la transversalité, l’auto-détermination plutôt que depuis ce mécanisme de mise en filière. Jules l’évoque notamment lorsqu’il schématise intentionnellement les rapports à l’oeuvre dans les lieux. Les Tiers-lieu se construisent dans un rapport au travail (le « travail autrement »). Les lieux intermédiaires dans un rapport à l’ouvrage. Il distingue aussi les lieux liés à une action politique telle que les ZAD et les squat. Certains LII, car l’appellation est soumise, comme celle de tiers-lieux à des logiques de promotion, de par leurs histoires et leurs composantes, sont encore les plus proches de cette troisième catégorie, même si je lis et je vis personnellement un détachement, y compris dans nos pratiques de lieux, vis-à-vis des actions politiques qui les environnent. Ce découpage qui n’empêche pas que ces différents rapports soit à l’oeuvre dans les unes et les autres de ces « catégories » permet tout de même d’envisager où nous en sommes et peut-être ce qu’il y a à faire. La question de la dépolitisation par la domestication et par l’Ecologie me donne à nouveau à lire les choses avec Latour. Le besoin de s’ancrer à nouveau, plus que jamais, de définir nos zones à défendre et peut-être plus que de faire réseau, de faire alliance.

Je me demande à plusieurs reprises : mais alors à quoi sert le forum depuis toutes ces années, tant les logiques inverses sont fortes et à contre-courant ? Je crois qu’il permet de tenir ce lien qui fait que les LII ne fondent pas et ne se confondent pas dans des stratégies qui viennent encore beaucoup trop d’en haut et qui s’associent à une sorte de saccage de la ville comme expérience au profit d’une ville comme unité de production à forte valeur ajoutée. Ces rendez-vous demeurent l’endroit de l’activation de réseaux, d’un moment de reconnaissance qui permet peut-être d’entretenir un lien, de « tenir » nos histoires.

J’en suis peut-être un bon exemple. C’est du fait du forum, et depuis une perspective critique, que je reste accroché à la friche, mais aussi à une pratique sociologique. Chaque forum me permet de marquer une étape dans ma trajectoire au sein des lieux intermédiaires. D’abord du dehors, puis de l’intérieur avec un dispositif et désormais peut-être depuis mémento avec une intention politique autour du récit, du droit, des communs. Je verrai.

Pour écrire ce journal, je reprends donc mes notes, tenues plutôt assidûment pendant la totalité de la réunion. L’une de ses notes m’accroche le regard. Ecrit en bleu clair, j’y adjoins une flèche bleu foncé avec marqué « → Question esthétique ». C’est une interlocutrice de Normandie qui parle à nouveau de la force de frappe des Tiers-Lieux dans la région. Sur un projet en commun de ressourcerie, lancé par le LII , le réseau de tiers-lieux s’est engagé en mettant beaucoup d’argent sur la table. Ce faisant, ils mettent ainsi la main sur le projet d’une certaine manière. S’ensuit chez elle cette réflexion sur le fait que « on passe pour des dinosaures, en face de lieux neufs, innovants ». Le témoignage est ici très mal retranscrit, car il est puissant, il raconte beaucoup et témoigne de quelque chose de possiblement violent pour les actrices et acteurs. Néanmoins quelque chose me rassure dans cette image de dinosaure, je la trouve plus vivante que l’idée que je me fais des tiers-lieux qu’elle évoque. Nos lieux sont usés parce qu’on en use, les use on les raccommode aussi.

Jeudi 17 mars (le 18 à 8h58)

Mots-Clefs : Tiers-Lieu – Tiers-lieux culturels – Lieux Intermédiaires et Indépendant – Appellation – concept – recherche – posture – politiques publiques

La journée d’hier est marquée par mon déplacement à Toulon pour un colloque sur les « Tiers-Lieux culturels ». Ce colloque se déroule sur deux jours. Je n’aurai fait qu’une demi-journée. C’est suffisant pour moi. Si j’ai conscience qu’il peut s’y dire des choses intéressantes, je ne me retrouve pas dans ces formats, surtout lorsqu’ils sont, comme hier, un moment d’intronisation pour des doctorant·e·s ou des jeunes docteur·e à notre assujettissement vis-à-vis de l’Autorité scientifique (comme le dirait Haraway).

À ce titre, ce colloque me renvoie à plusieurs enjeux. Celui de ma propre recherche qui, sans s’attacher à venir sur le terrain des Tiers-lieux, finit par ne pas pouvoir manquer ce «moment  tiers-lieu». Cette semaine marquera probablement le tournant à cet endroit-là et peut-être jusqu’au forum. Il faudra que j’en parle, que je nous situe, dans nos expériences, vis-à-vis de ce moment. L’autre enjeu est peut-être celui de la posture du chercheur·e. Hier, je me sens étranger à cette posture. Je suis content de l’être tant cette dernière est caricaturale et j’éprouver de la peine d’assister, de participer, de subir ces mécanismes qui au-delà d’une certaine violence appauvrissent considérablement nos manières d’être en recherche, les expérience que nous faisons. Cela n’empêche pas qu’il puisse se dire des choses intéressantes, aussi parce que certains font figure de majoritaire, depuis leur expérience, leur sexe et, donc, peuvent probablement s’affranchir plus facilement, ou en tout cas manier plus habilement cette Autorité, car ils en sont d’une certaine manière, qu’ils le veuillent ou non, les dépositaires.

Dans ce milieu majoritaire, je deviens possiblement un minoritaire ou du moins j’oscille toujours entre les deux. Je peux le faire aussi, peut-être plus facilement parce que je suis un homme blanc, donc depuis mon appartenance à un groupe majoritaire. Néanmoins, c’est depuis mon appartenance à la friche et mon affirmation à faire ma recherche d’abord depuis la friche, plus que depuis l’université, que je me positionne à la marge de ce champ majoritaire. J’y suis bien, j’y suis mieux, mais cela ne m’empêche pas de me demander ce que je fou là.

Je suis donc dans un tiers-lieux tiers-lieu culturel dans un quartier prioritaire de la ville de Toulon, en plein centre, et, selon moi en pleine gentrification, contrairement à ce que veut bien nous dire une fonctionnaire en fin de journée. Le tiers-lieu en question n’a rien à voir avec le seul tiers-lieu que je connais, Bricologis, à Vaulx-en-Velin ouvert il y a plus de 7 ans déjà. Celui-ci, à Toulon, malgré le sceau de la culture, est plus blanc que blanc, les œuvres d’art minimalistes sont très peu présentent et de ce fait un peu essentialisée. Le lieu se divise en plusieurs salles que je n’aperçois que du pas de la porte, des espaces « détente » (canapé, microonde, bouilloire), des salles de travail, de co-working. Cela ressemble en fait à une petite université très lisse, un peu neuve et avec des tableaux sur les mûrs.

Nous sommes, de mon arrivée jusqu’au départ, tous blanc et majoritairement issu de l’université ou du champ culturel. Mon arrivée sera marquée par un discours d’introduction ou de transition entre le matin et l’après-midi. L’occasion de présenter le tiers-lieu. Je ne note pas les mots qui sont utilisés pour parler du lieu, mais aussi pour parler des artistes. De mémoire, cela donne quelque chose comme « un lieu au service du renouveau du quartier » ; « les artistes comme plue value », le terme de bench mark ou encore « l’artiste comme entrepreneur comme les autres ». On ne parle ici pas seulement du fait d’entreprendre quelque chose, comme tout un chacun pourrait le faire. On parle bien de l’artiste et de son business modèle. Le tiers-lieux culturel où nous nous trouvons et une sorte d’incubateur de strat-up artistique, ni plus ni moins, et cela nous est énoncé très clairement. Je me pose la question de la manière dont je pourrais moi-même essentialiser l’artiste ou le travail artistique. Que l’artiste, ou les pratiques artistiques, soient sujet à ces logiques ne m’étonne pas du tout et je ne cherche pas à vouloir les préserver à tout prix. Je crois que les logiques qui m’agressent dans un domaine m’agressent tout autant dans un autre (la logique start up associée à un lieu d’activité, ici artistiques et culturelles).

Faut-il vraiment participer à ce type de temps ? Je me pose sincèrement la question. Quand bien même j’en retirerai quelque chose. A quoi participons-nous ? Ce moment suffit à confirmer une fois de plus que l’appellation Tiers-Lieux peut recouvrir depuis ce que je rencontre ici et ce que j’ai pu rencontrer à Bricologis. C’est le cas aussi pour celle de Lieux Intermédiaire, mais il est fort probable qu’avec l’engouement pour les TL ce phénomène s’accélère. Est-il si important que cela de se nommer quand on voit les dérives d’une telle entreprise.

La suite demeure plus intéressante bien que, là aussi, la forme questionne. Des communications qui nous sont lues, en s’appuyant sur des power points. La première, celle d’un chercheur, qui connaît très bien la question des Lieux Intermédiaires et indépendants (LII), puisqu’il fait partie du réseau AFAP. Je l’observe cultiver, et ce depuis mon entrée dans le milieu, cette posture universitaire qui lui fait toujours dire « vous » lorsqu’il parle des lieux ou des acteur·rice·s de ces lieux, alors qu’il est nettement un contributeur et acteur de la dynamique. Une fiction de la non-implication qui finit, et c’est heureux, par se démasquer d’elle-même, dans sa présentation, au moment des questions qui lui sont adressées à la suite de sa présentation très formelle.

Sa présentation consiste en une analyse des sites internet des lieux se disant LII. Une analyse au départ du constat que fait France Tiers-Lieux dans son rapport de 2021. Constat que la dynamique des TLC (Tiers Lieux Culturels) est portée dans celle des Tiers-Lieux par le réseau des LII. Il me semble que c’est le travail d’AFAP qui avait permis d’ailleurs une bribe de reconnaissance dans ce rapport. Cette analyse s’attache à rendre compte de ce qu’il y a de commun et ce qui distingue les TL et les TLC en se basant sur les LII (donc les lieux signataires de la charte de LII), depuis les grands traits que peut recouvrir la notion de T-L (ouverture inconditionnelle, entrepreneuriat de territoire, convivialité, expérimentation, numérique…). Son analyse de site quantitative (176 sites comparés), et qualitative (une attention plus particulière à 35 sites) lui permet de distinguer 6 grands traits propres aux LII. Six grands traits qui les distinguent d’autres types de Tiers-Lieux : 1) Soutien déterminé en faveur de la création et des artistes, lieux initiés par des artistes; 2) Expérimentation, laboratoire, fabrique ; 3) Attachement à une « dynamique processuelle permanente » ; 4) Prise en compte fondatrice des habitants, rapport au territoire, aux usages, aux engagements ; 5)  « Un composite chaque fois singulier » lié aux échanges, aux rencontres, à l’accessibilité au rapport à des enjeux sociétaux – il parle « d’activité artistique dans l’espace social » ; 6) Enjeu majeur d’une esthétique de la rencontre.

Je reprends très partiellement ce qui est développé, mais les deux derniers points m’intéressent particulièrement. Cette question des pratiques, qui se trouveraient, et possiblement se fabriqueraient, dans l’espace social et pas à part. Et l’enjeu d’esthétique de la rencontre qu’il emprunte à Estelle Zhong et Baptiste Morizot. Ce point sur l’esthétique me permet d’avancer aussi un peu plus sur cette question, toujours accompagné de la très lente lecture de Dewey. Le chercheur parle d’esthétisation depuis l’idée « d’expérimentation à vivre par chacun » ou encore depuis la diversité des êtres humains et des matériaux utilisés. Ce que je crois entendre c’est plus qu’une réponse esthétique, et la déclaration d’un autre ordre esthétique, les LII peuvent avoir pour rôle de « poser cette question esthétique », d’opposer une « résistance à l’esthétisation généralisée » et peuvent constituer une « voie pour retrouver d’autres formes d’esthétique, de répondre à la question esthétique d’aujourd’hui ».

Ce point sur l’esthétique va être discuté ensuite dans le moment de question-réponse. Je ne peux m’empêcher de penser à cette intervention qui me renvoie aux esthétiques et au vivant dans nos lieux, l’idée que nous sommes des dinosaures. À ce titre, « l’identité narrative » des LII que livre les sites internet, mais aussi les sites physique, les lieux, est peut-être exemplaire. Ainsi dans le langage très « start up » que l’on retrouve dans le vaste univers des Tiers-Lieux, il y a l’idée d’hybridité et « l’obsession » de l’entrepreneuriat que l’on ne retrouverait pas forcément du côté des LLI et TLC. A ce sujet, l’intervenant se livre et sort du commentaire. Il dit qu’il préfère le mot composer. Les LII seraient plus dans quelque chose de l’ordre de la composition entendue comme « mise en frottement de matières hétérogènes ». Il oppose cette logique compositionniste à celle d’une « doxa linguistique écrasante ».

Cette fin d’intervention est un peu plus engagée et fait le lien avec une autre intervention qui aura lieu plus tard. Elle, aussi, très formelle dans sa présentation, mais avec, notamment à la fin, des traces d’un engagement, d’une implication dans son propos. L’intervention se nomme : Tiers-lieux culturels, art et politique du vernaculaire. Une intervention à la portée critique réelle et qui se déplie depuis un moment déceptif de notre interlocuteur, moment vécut dans des lieux franciliens tel que les Grands-Voisins. Cette intervention est teintée de l’idée d’art comme expérience, comme « trajet » plutôt que comme projet. L’intervenant cite à ce propos (Etienne Souriau). Il évoque comment ces lieux, parce qu’ils sont temporaires, sont soumis à une dictature du temps, soumise à un calcul du temps. Il développe également l’idée de vernaculaire. Ce que le vernaculaire a de politique, de poétique et de culturel. Des cultures vernaculaires « qui ne veulent pas faire culture » ou encore « un rapport au politique sans démonstration culturelle ». Il termine son propos sur l’idée de matrimoine comme complémentaire de la notion de patrimoine. Le propos m’intéresse mais je ne parviens pas à m’en saisir . Il me semble en lien avec quelque chose de plus immatériel et plus diffus, peut-être quelque chose qui se rapprocherait de ce que j’entrevois des épistémologies féministes.

Le matin, en route pour le colloque, je médite un peu sur cette idée de l’art comme expérience politique ou encore l’art comme mon expérience politique. Même si cette politisation est relative, peut-être parce qu’elle passe par une expérience aussi artistique, elle est mon mode de politisation, d’une politisation sans démonstration culturelle peut-être. Ce que me fait vivre ce moment tiers-lieu, ces discussions, ce que j’entends, me renvoie à ce que nous faisons aussi à Lyon, à Lamartine, à ce que nous tenons et ce à quoi nous tenons peut-être. Ce n’est pas rien et c’est une expérience politique intimement liée à l’expérience artistique qui dépasse, bien sûr le « simple » fait d’être artiste. Le rapport au temps, aux rythmes, est aussi quelque chose qui se discute depuis ces interventions. Il y a, dans la manière dont nos expériences se déplacent, dans le temps et dans l’espace, une tentative de résistance à cette dictature du temps. Ce temps associé à l’urbain désormais temporaire, transitoire. Je repense aussi au texte de Josep Rafanell I Ora sur le fait qu’occuper la ville c’est aussi ne plus l’habiter. La manière dont nous nous déplaçons produit un rapport à l’espace et au temps différent. Est-ce que l’on peut aussi parler d’esthétique du rapport au temps ? Une contre esthétique qui ferait que nous sommes bien des dinosaures, vivant fasse à l’obsolescence programmée de certains lieux qui s’érigent sous différentes bannières flottantes.

L’intervention de Jules permet d’entrer dans le vif du sujet et depuis là aussi une posture critique. Je suis à ses côtés, je devais intervenir, mais comme je m’en doutais, je ne le ferai pas. Cela me va bien, je préfère écouter, je suis meilleur auditeur qu’orateur et je n’aime pas jouer le jeu de la communication, sauf pour la détourner. J’ai avec moi le livret que j’avais fait pour les journées Mémento, je me dis que, si je dois intervenir, je dirai peu et je ferai une lecture à haute voix, gesticulée, pour détourner, modestement, le dispositif du colloque. Je n’aurai pas à le faire, Jules prend la place, toujours à sa façon, je crois que ce n’est pas inutile au regard de ce qui se trame ici.

Jules distingue dans le terme « tiers-lieu » deux manières de l’appréhender. Comme, nom propre, avec une majuscule, donc comme une appellation, une manière de se nommer d’une part ou comme concept d’autre part. Dans cette deuxième approche, comme concept, le tiers-lieu devient « une puissance explicative d’un phénomène ». Dans ce jeu entre appellation et concept se joue aussi ce fameux processus de mise en filière. Cela par la production de sous-groupe de tiers-lieux : culturels, éducatifs, nourriciers … Ce jeu des nominations, des conceptualisations, opère dans le champ universitaire. Aujourd’hui dans la manière de nous exprimer on passe du Tiers-lieux au tiers-lieu culturel, et très vite l’acronyme TLC se banalise dans l’espace et le milieu que dessine le colloque. Il y a aussi, dans l’intervention d’une chercheure, le concept de CCTP : cultural and créative third place. Bref, si on y ajoute les Lieux Intermédiaires et Indépendants et les labels de politiques publiques tel que les « Fabriques de territoires » et nos propres appellations telle que friche artistique, occupations temporaires…

Jules dresse ainsi un historique des tiers-lieu et de la manière dont, ce que j’entends comme une dérive du concept initial, produit aussi une dérive dans le champ artistique et culturelle depuis l’urbanisme transitoire et les nouveaux promoteurs associés à cet urbanisme tel que « Plateau Urbain ». Jules insiste sur cette idée que ce sont bien des promoteurs, puisqu’ils permettent une valorisation d’un foncier spécifique et constitue de fait un rouage de la spéculation immobilière. Il revient à ce propos sur l’origine du terme tiers-lieu (Third Place) à l’origine identifié pour le sens qu’ils avaient dans la société et avec le constat d’un déclin de ces espaces. Ces espaces étaient présents de fait, un espace où l’on s’arrête entre le travail et chez soi. Un lieu de sociabilité entre. On était alors loin de ce qu’ils sont devenus et deviennent aujourd’hui un instrument pour des politiques publiques pour remplir le vide et le valoriser économiquement, politiquement.

Plus tard, à la terrasse d’un bar, et après un copieux buffet de traiteur qui clôture la journée, Jules et Fred évoquent la situation avec France Tiers Lieux. L’association s’apprête à se fondre dans un groupement d’intérêt public (GIP). Ce GIP réunira donc l’association FTL et quatre ministères dont ne font pas partie le ministère de la Culture ou encore l’éducation nationale. Par ailleurs, en organisant à la hâte une AGE pour modifier ses statuts, il semblerait que celle-ci offre les moyens de transférer toute ces ressources, sa communauté, au GIP. Ce GIP prendra d’ailleurs le nom de France Tiers Lieux et dont le président sera celui de l’association devenue GIP. En parallèle de cela, toujours selon mes deux interlocuteurs, les réseaux de Tiers lieux Libres et Open Source (TILIOS) annonce sa dissolution quasiment au même moment. Ce moment tiers-lieu serait ainsi marqué par l’avènement d’une politique publique « Tiers-Lieu » organisée par le haut et depuis des arrangements institutionnels et la fin de réseaux auto-constitués, depuis des pratiques et des usages, mais qui peinent à tenir. Cela, toujours face à la « force de frappe » institutionnelle. Le GIP est ici une forme de partenariat public-privé qui s’ajoute à celle de l’Agence que l’on connaît via l’ANCT ou encore l’ANRU.

Dans ce cadre-là, AFAP tente une pirouette d’après Jules, celle de demander à ce que les réseaux de lieux face partie du GIP au titre d’acteur et non dilué dans France-tiers lieu qui d’ailleurs donne sa communauté d’adhérent au GIP. Cette « tactique », comme il la nomme, est essentiellement une manière de faire exister une opposition, de pouvoir en faire trace dans des processus d’apparence peu démocratique, apparence qui contrasterai avec l’idée même de tiers-lieu. J’ai personnellement peu de doute sur la véracité des retours de Fred et Jules, parce que nous sommes amis et parce que je sais qu’ils vivent et suivent scrupuleusement ces dynamiques depuis AFAP, entre autres, et depuis un regard critique, en acte, en intermédiaire.

De même que je m’interroge sur ma capacité à tenir ou encore à m’amuser de ce qui est pourtant terrible, la manière dont l’institution, dont les choses s’instituent roulent sur nous, sur nos pratiques, sur nos productions collectives, possiblement sur nos esthétiques en mouvement, sur nos productions intellectuelles. Je m’interroge sur la capacité de mes amis à tenir encore. Mais c’est effectivement là tout l’enjeu, et aussi l’enjeu de l’expérience politique que peut recouvrir l’art et le lien qu’arts et communs peuvent entretenir. Participer à s’entre-tenir. C’était aussi l’enjeu du dernier forum de la coordination nationale des lieux intermédiaires et indépendants qui s’articulait justement autour des communs. En cela le jeu d’appellation pour moi saute. On est réellement dans un jeu et cela ne veut pas nécessairement dire qu’il ne faut pas y jouer, ne serait-ce que pour raconter comment les autres y jouent. Pour autant quelque chose dans l’expérience que l’on fait de l’espace échappera toujours à cet emprisonnement que peut soudainement recouvrir le fait de nommer, de se nommer.

Lundi 21 mars 2022

Collège – Notoktone Transmétropolitaine – Communication – Site – CNLII – Relogement

Vendredi dernier a eu lieu la deuxième réunion de collège. Une belle énergie toujours même si je suis d’humeur un peu mauvaise suite à cette journée à Toulon, et pris entre mes aspirations et mes contradictions. Je ne suis donc pas un très bon interlocuteur, en plus d’être fatigué de la veille et du trajet que j’utilise pour rendre compte de ce moment aussi rapide que touffus dans mon journal. S. et moi-même partageons l’envie d’aller vite. Ce sera le cas à mon sens. Nous allons en tout cas plus vite que ce que nous avons pu faire avec l’ancien collège sans savoir si c’est une bonne ou une mauvaise chose.

Nous commençons la réunion par Notoktone, ce n’était pas prévu par effet de contexte cela devient le premier sujet abordé. Il est une sorte de cas pratique pour illustrer comment fonctionne l’arbre décisionnel ou organisationnel pour utiliser le plateau. L’effet de structure est réel, puissant beaucoup trop pour me fâcher, je ne peux que m’en amuser. Par ailleurs, la complexité de l’association, le nombre de demandes, la nature de l’équipement, nous conduit à cela. Je dois me modérer, faire des choix. Un peu comme lorsque, précédemment, quand j’évoque mon envie, mon besoin, d’ouvrir la friche en outrepassant ces effets de structures. P. me rappelle à l’ordre, au sens d’un rappel des règles et des responsabilités et T. me demande si je pense que c’est mal que nous nous structurions. C’est devenu inévitable, c’est pour moi un échec, depuis la vision que j’ai de ce que nous pourrions être, mais cela ne veut pas dire que des petites victoires ne ponctuent pas notre expérience, j’en ai conscience. Il y a aussi tout ce que je rate. La tension reste forte, nous ne sommes pas l’un de ces tiers-lieux et c’est très rassurant, mais je n’arrive pas à intégrer ces effets de structures, le problème vient peut-être de moi, je dois faire ce travail ou m’en aller, je le sais.

Au collège, nous basculons ensuite très vite sur le projet Transmétropolitaine qui vise à organiser une sorte de festival itinérant, festival dont la friche pourrait être partenaire et fonctionner avec des artistes ou acteur·rice·s de la friche. J’apprécie ce projet, j’aime la manière dont il m’évoque la friche, depuis le déplacement, l’itinérance, une manière aussi d’intérioriser la contrainte de nos espaces même si ce n’est probablement pas lié. Cela me rappelle aussi l’intention de la Cie Turpeaux, lorsque j’avais embarqué dans le dispositif. Le partenariat implique aussi qu’une petite part de salariat en administration ou en communication de la friche soit allouée au projet. L’ensemble du tour de table valide un soutien le temps que les choses s’affinent. Pour le moment, il n’est donc pas question de cela, je crois, mais la dynamique semble réelle.

Outre le fait qu’il s’agit d’un collège, j’ai envie de faire trace de celui-ci essentiellement parce qu’il prolonge les réflexions de cette semaine passée à deux endroits. Le point communication avec J.F. et la question de la CNLII.

Le point communication fait ressortir une possible tension ou problématique. Je le traduis comme cela même si ce n’est pas forcément le ressenti de J. Elle évoque le site internet. La manière dont on communique, la manière dont certains membres de Lamartine ne veulent pas y apparaître. Peut-on être membre de Lamartine et ne pas communiquer sur le site ? C’est la question qui nous est posée parmi d’autres. Pour moi, la réponse est évidente aussi parce que je ne suis pas friand de communication, même si je ne refuse pas d’apparaître sur le site. J’aimerai en savoir plus. Qui ne souhaite pas y apparaître ? Pourquoi ? Il y aurait aussi matière à discuter ? C’est peut-être juste une question d’image ou, peut-être, que cela est plus politique ou philosophique. Je ne me suis jamais trop intéressé au site, j’y vais souvent pour accéder au wiki et je crois que je n’y parviens d’ailleurs pas. Je finis régulièrement par passer par un URL déjà utilisé. Ce qui est mis en avant, sur la page d’accueil, ce sont les actualités des équipes permanentes et du lieu. Pourtant d’autres informations s’y trouvent avec des contenus qui racontent tout de même des choses. L’onglet « La friche » et les sous onglets « présentation » et « relogement ». L’onglet présentation offre un court texte quand le second ouvre vers un contenu de vidéo, la série, très masculine, autour du relogement produite par Emmaneul Veron et le travail poétique d’Isabelle Paquet principalement.

En tout cas, le fait qu’il puisse y avoir des personnes qui ne « veulent pas communiquer » ou être communiqué amène des problématiques. Comment est-ce qu’on se met d’accord sur ce qu’on communique. Autre question que nous soumet J.F. Comment un petit groupe ou même une salariée endosse soudainement cette responsabilité. Même si je ne suis pas sûr de bien interpréter ce que dit J., ces questions me semblent pertinentes à être soulevées. C’est politique, ce qu’on dit de nous, comment on le dit, comment on délègue, comment on assume et on se responsabilise face à cette délégation. La discussion dérive aussi légèrement sur la notion d’expérimentation. En quoi notre expérience est une expérimentation politique ? Cette problématique est soulevée depuis le constat que tous les artistes à la friche ne sont pas dans des démarches expérimentales. En quoi la friche fait expérimentation ? La friche est artistique, mais ce qui est de l’ordre de l’expérimentation ne se réduit pas à cela. Si on cherche l’expérimentation à la friche on ne la trouvera probablement pas d’abord dans l’art bien que les pratiques artistiques, ainsi agencées, favorisent l’expérimentation artistique, sociale et politique.

Un point sur notre lien avec la CNLII esquisse également une discussion, mais qui va couper court. Nous prenons le temps, avec P. de développer rapidement le lien que nous avons avec cette dynamique et les raisons de notre suivi. À ce stade, il est difficile d’avancer quoique ce soit. Pour ma part je convoque Mémento comme moyen d’opérer un suivi. P., en tant qu’administratrice a besoin que ses employeurs sachent qu’elle y participe. S. s’agace de cette discussion et on retrouve cette rupture qui nous donne parfois à discuter, voire à débattre, sur ce qui fait sens ou non pour nous dans nos engagements personnels et collectifs, ici à Lamartine.

Enfin il est aussi question du relogement. Là encore l’urbanisme transitoire, et plateau urbain refait surface. Le troisième « n’a rien a nous proposer » ou peut-être des choses très temporaires. Le risque que l’on passe pour des ingrats est évoqué du fait que nous refuserions des choses trop précaires dans la durée en l’occurence. Je n’étais pas à cette réunion, mais j’aimerai savoir comment ces choses-là se sont dites, traduites. On voit comment, dans ce moment de relogement de Tissot, la question du transitoire s’immisce peu à peu, avec en corolaire l’idée que nous sommes et devons être les bons élèves de notre côté. Là encore, nous nous mettons dans une posture délicate si nous cessons de revendiquer seulement en attendant sagement. Comment tenir nos demandes dans le temps long, je mesure toujours un peu plus la fragilité de notre positionnement depuis l’extérieur de l’association comme de l’intérieur.

Mercredi 30 mars 2022

Collège – Journal – Partage

Le reste de la réunion donne à discuter au moins de deux points avant que je ne parte pour rejoindre Nicolas. Les portes ouvertes du 6 et 7 mai et la fresque sur le mûr de la Robinetterie. Ce deuxième point donne à lire des enjeux propres au champ artistique et en l’occurrence du milieu des plasticien·ne·s. La fresque de ShamSham, à l’ancienne friche, était une « vitrine » pour ce dernier nous dit Pauline. Il n’est pas nécessairement question de reproduire cela, alors que ce dernier s’est proposé pour le faire. Il est vrai qu’une telle surface est l’occasion pour des artistes de donner à voir ce qu’ils peuvent faire et ainsi obtenir d’autres contrats de ce type. La discussion se déplie autour de la mise en place d’un appel à projet en interne à la friche ou ouvert aux extérieurs. Un appel à projet collectif, participatif ou non. Sur ce point-là, je suis à la fois enjoué et réservé. Je ne suis pas fan de l’approche participative, en tout cas tant que l’adjectif n’est pas un peu préciser, qu’est-ce qu’on va y mettre. Pour autant, j’aime l’idée de construire quelque chose de situé en lien avec le quartier. Plusieurs idées émergent. J’ai en tête notre travail dans le square même si à part Pauline, ce qui me touche, peu semble l’avoir en tête.

Je m’interroge sur la visibilité de mon travail, particulièrement aujourd’hui où je vois dans la news letter la communication du journal de la compagnie Augustine Turpaux, ainsi que la parution du site d’Adrien Pinon. Je n’utilise pas ces canaux-là. Je sais pourquoi je ne le fais pas, mais est-ce une bonne raison. Devrais-je essayer ? À méditer. Notoktone sera peut-être aussi le moyen de venir préciser tout cela.

Ce qui m’invite à écrire ce journal en fait, initialement c’est ce qui se trame comme réflexion autour de ma pratique de journal. Ces derniers temps, je me questionne sur ce que je publie sur mon site. Notamment ma manière d’être à l’actualité. La guerre en Ukraine, les élections et comment ces évènements s’invitent dans mon quotidien. Je ne me sens pas à l’aise, pourtant je publie, je me découvre d’une certaine façon. Ce sont les effets du partage. Je sais aussi que même si cela reste modeste, le journal est lu et par des personnes de mon entourage, mais qui ne sont pas nécessairement des personnes avec qui je travaille.

L’autre point est en lien avec ma lecture de Dewey. Depuis quelques pages, et depuis l’écriture de mon texte qui introduit cette expérience de partage je lis la notion d’expérience depuis ma pratique de journal. À la fois la manière dont le journal fait expérience, constitue une expérience, au sens où je le lis chez Dewey. À la fois la façon dont le journal produit un rapport particulier à ou aux expériences. Ce parallèle, ou cette compréhension de la lecture depuis mon expérience du journal arrive autour des pages 120 et avec la notion d’impulsion. Il s’agit d’un chapitre sur l’acte d’expression. Là aussi, Dewey part d’une distinction entre l’impulsion et le réflexe. La première, un geste vers le haut et vers l’extérieur, une intention. La seconde, un geste mécanique sans intention ou volonté réelle. L’impulsion est soumise à un environnement qui peut-être à la fois hostile et favorable, comme avoir un vent dans le dos ou un vent de face. L’expérience, l’acte d’expression, l’impulsion s’accomplit dans ce rapport à l’obstacle, à la manière de le surmonter.

Les obstacles permettent de transformer une activité en acte d’expression, parce qu’il donne à prendre conscience de ce que l’on est en train d’essayer de faire. Cela me donne nécessairement à penser au journal, à l’impulsion de départ ou justement à la manière de le réengager quand pour une raison ou une autre l’environnement dans lequel il se joue semble s’aplanir, le vent est absent ou favorable. (p117-119)

Hier, j’ai également un échange avec Jules. Avant de poster le journal du 17 mars, j’hésite. Je me dis qu’il est préférable de la partager avec eux. J’ai peur que, pris dans leurs propres activités, ils ne le lisent pas ou dans trop longtemps. Ce faisant, cela retarderait la publication du journal du mois de mars justement. Je leur partage en amont tout de même et Jules me répond assez vite. L’occasion de préciser un peu les choses et de me poser des questions sur ma posture. J’ai fait deux erreurs selon Jules.Une erreur de frappe et une de compréhension. L’erreur de compréhension est relative au lieu où nous nous trouvons. Nous ne sommes pas dans un tiers-lieu universiaire l’après-midi, mais dans un tiers-lieu culturel en complicité avec la ville et l’opération de rénovation urbaine en cours dans ce quartier de Toulon. C’est l’occasion pour moi de corriger ce qui plus qu’une erreur est une confusion entre ce que j’ai compris à un moment et les discussions qui ont eu cours la journée.

La discussion part ensuite sur l’enjeu de nomination. D’une certaine manière Jules me reprend, car, pour lui, « je passe un peu vite » sur cet enjeu. Il met cela sur le coup du caractère peut-être déceptif de ces journées qu’il lit, à raison, dans mon journal. Pourtant, je crois que nous sommes d’accord, mais il est possible que pour Jules cela soit plus problématique quand on sait le travail que ce dernier réalise pour faire valoir certaines approches de nos expériences plutôt que d’autres et que cela passe aussi par des enjeux de nominations et des processus qui sous-tendent les façons de se nommer.

Je suis parfois lassé de ces enjeux de nomination. Pourquoi ? Ne devrais-je justement pas en être extrêmement curieux. Suis-je suffisamment disponible pour avoir cette curiosité ? Comment être curieux et disponible lorsque l’on est fatigué ? Je m’interroge et je m’interroge sur ma posture donc. D’autant plus que cette journée relatée du 17 me donne à penser à la posture du chercheur et à cet entre-deux que je vis.

Quand je partage mon journal à Jules et Fred, qui est-ce qui partage son journal. Je ne me sens pas plus chercheur qu’eux. Différemment oui, mais ni plus ni moins. Particulièrement vis-à-vis de Jules que je connais mieux. Je suis plutôt un acteur, une fois de plus et je participe d’une recherche collective. Le journal vient ici jouer un rôle particulier ,entre les relations. Il construit la relation de recherche et la recherche depuis son partage. Ce n’est pas quelque chose d’anodin dans notre relation de parvenir à faire lire ce journal-là, précisément à Jules et Fred, et de pouvoir immédiatement échanger à ce propos. Je sais aussi que l’aspect brut, Jules parle de brouillon, aspect que peut traduire mon journal (fautes, syntaxes et constructions peu claires, inexactitudes …) est aussi un moyen de partage et que c’est un moyen pour que ma recherche embarque avec les personnes, celles avec qui je travaille.

La forme du journal partagé implique donc une forme de recherche qui ne serait pas omnisciente et qui ne cherche pas à l’être, qui ne cherche pas l’exhaustivité. Comme pratique, elle est une pratique qui ne travaille pas l’exactitude, mais plutôt l’ajustement. Les critiques de Jules sur le journal du 17 sont justes, je les entends, les comprends. Mais seraient-elles les mêmes si Jules avait pu lire l’ensemble de ce qui est publié depuis janvier. C’est là une des limites de l’expérience, mais qui en fait aussi une richesse. Un extrait peu donner à venir corriger, rectifier, mais aussi donne à insister à nouveau sur ce qui n’aurait pas été lu. Ici, se jouent aussi une distinction et une relation entre publication/publicisation du journal et l’idée de partage (plus intimiste, plus direct, à moindre échelle). Il est intéressant de noter ce que cela génère possiblement comme montée en fiabilité, à-même l’action.

Janvier 2022

Lundi 3 janvier 2022 (Le 4 à 10h01)

Je n’écris pas mon journal hier, sciemment. Fatigué après essentiellement un travail de lecture (le texte d’Axel), de relecture (Rancière et journal de méthodologie). Un travail pas uniquement sur l’ordinateur entre la lecture du texte d’Alexel, que j’ai imprimé, et de la reprise de mes notes de Rancière.

Pour ce deuxième exercice de prise de note, qui consiste à je recopier des parties du livre, parfois conséquentes, je m‘y adonne un peu différemment que d’habitude. D’abord, je cherche à retrouver la sensation de ma lecture de la fin de l’année 2021, mais je me perds, principalement en m’attardant parfois sur d’autres passages marqués, dans la marge, d’une barre, deux barres, trois barres, ou même quatre, selon l’importance que revêt pour moi, sur le moment, le passage. Cette technique de la barre, je l’emprunte à Pascal. Sur un des livres qu’il m’avait prêté, j’ai vu qu’il mettait parfois une barre dans les marges. J’ai interprété ce geste comme le fait que le passage attire son attention. Cela évite de souligner, souvent maladroitement de longs passages. Avec la barre sur le côté, on revient sur le passage et on lit ce dont on a besoin pour se ressaisir du passage. L’arbitraire du surlignage engage souvent des relectures en amont ou en aval dans le livre ce qui rend en fait le surlignage peu utile. Une marque légère sur le côté suffit donc et sabote moins le livre. Je ne sais plus s’il y met plusieurs barres en revanche. De mon côté, j’ai pris ce coup de marquer les intensités. Quand j’ai peu de temps je reprends d’abord les passages à trois barres ou plus. Il y a autre chose. Parfois, j’écris sur le livre, c’est généralement associé à un passage à trois barres ou plus. Inversement, dans le temps long il n’est pas rare qu’un passage marqué d’une barre prenne une toute autre importance.

Des petits panneaux « attention » (triangle et point d’exclamation à l’intérieur) viennent aussi signaler dans le cas de cette lecture une attention particulière. Par exemple, dans le cas de cette lecture de Rancière, J’ai placé deux de ces panneaux en marge, notamment parce que ce qui s’y écrit résonne pour moi de façon brûlante avec l’actualité politique et notamment avec Macron et son mouvement « En marche ». Le fait que cela ait été écrit en 87 génère ce trouble qui rend l’analyse particulièrement pertinente. C’est une analyse au présent qui pour moi a une portée écosophique, car elle continue à fonctionner. Ce n’est pas une anticipation pour autant, simplement une pensée qui s’actualise.

Ma reprise de note poursuit un objectif. Celui de retrouver le fil de ma lecture de Rancière. Celui qui m’avait conduit à y lire, d’abord une entrée très « pédagogique » en lien avec des questions de création, d’art, puis une entrée peut-être plus politique qui dérivait peut-être à la fois sur une critique des institutions et à la fois vers un travail d’analyse de politiques publiques pour le dire très vite. Je le note, car cela m’interpelle notamment dans mes annotations où je fais le lien avec la friche Lamartine à des endroits où il est pourtant question d’autre chose. Voilà les citations et les annotations d’hier :

P169 – 170

« C’était là une bonne intention mais un cadeau empoisonné : Jacotot était un maître non un chef d’institution. Sa méthode était propre à former des hommes émancipés mais non point des instructeurs militaires non plus que les servants de n’importe quelle spécialité sociale. Entendons-nous bien : un homme émancipé peut être instructeur militaire aussi bien que serrurier ou avocat. Mais un enseignement universel ne peut, sans se gâter, se spécialiser dans la production d’une catégorie d’acteurs sociaux – surtout si ces acteurs sociaux sont des instructeurs de corps. L’enseignement universel appartient aux familles et le mieux que pourrait faire pour sa propagation un souverain éclairé serait de protéger de son autorité la libre circulation du bienfait. Un roi éclairé peut certes établir où et quand il lui plaît l’enseignement universel, mais un tel établissement ne saurait durer car le genre humain appartient à la vieille méthode. Sans doute pouvait-on, pour la gloire du souverain, en tenter l’expérience. »

Annotationpersonnelledu livre complétée. Je pense à la friche Lamartine le lien entre friche artistique et enseignement universel, comment ces expériences en étant d’abord un faire, un « faire lieu » comportent une dimension émancipatrice ? Ensuite, le lien avec les politiques publiques. Ces expériences ne peuvent-être le fait du prince, elle doivent émerger par le bas. Le lien ici est facile à faire également avec la question de la participation ou de la concertation en politique publique ou encore de la recherche. Comment, à un moment incarne-t-on, le souverain en situation ?

Question aussi sur la collégialité, le parallèle avec le « chef d’établissement » à la friche. Comment le fait de faire une collégialité depuis une injonction est à la fois une ruse et un piège ? Est-ce une ruse ou un piège ?

Ce moment de politique publique émerge entre deux chapitres du livre celui intitulé « la société du mépris » et le cinquième et dernier « l’émancipateur et son singe ». Dans le premier si on a déjà le propos sur l’institution et peut-être l’institutionnalisation de la méthode comme erreur, danger et échec, il est plus question du rapport à la société, au groupe au collectif et comment l’individu, sa raison, son intelligence s’articulent aux autres, ou plutôt ne s’articule pas, autrement que depuis le principe d’égalité. C’est probablement dans le basculement de ce propos sur la société vers une critique plus vive des institutions – des volontés individuelles et collectives à modéliser, systématiser et instituer ce qui ne peut l’être – que quelque chose de l’ordre de la politique publique se joue. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le propos central du texte ou de ces chapitres, mais ce sont bien des choses que je prends avec moi finalement que je comprends, traduit ou contre-traduit peut-être. Dans le texte et dans les passages que je recopie il est question de ces absences que l’on laisse.

[…]modestie vraie du « génie », c’est-à-dire de l’artiste émancipé : il emploie toute sa puissance, tout son art, à nous montrer son poème comme l’absence d’un autre qu’il nous accorde le crédit de connaître aussi bien que lui. (P119).

Je lis la fin du livre plus vite, je m’arrête moins et, à ce stade, je n’ai toujours pas repris les notes jusqu’à la fin. Ce chapitre joue peut-être le rôle de synthèse et martèle un peu plus comment il est vain de vouloir ériger l’enseignement universel en modèle. Je retiens à ce stade le terme de « panécastique » et « panécasticien » qui méritent d’être conservé pour pouvoir prendre avec soi aussi le livre et revenir sur ce qu’il produit. Je reviendrais probablement sur ce terme une fois l’ensemble des notes recopiées.

Lundi 24 janvier

Mots-Clés : Journal – Intimité – Pourquoi Pas – Médiatisation – Lecture – Expérience – Dewey – Esthétique – art – Public – Puissance

Reprendre le journal aujourd’hui est chargé de symboles dans la petite histoire de cette relation de moi au journal. Une reprise comme celle qui indique un retour au travail après un moment d’arrêt. J’étais, depuis quelques semaines, dans une réflexion sur la diminution de mon temps de journal. Qu’en sera-t-il après cette longue interruption. Pendant ce moment de pause, j’ai eu plusieurs fois envie d’écrire du journal, le besoin, la sensation que quelque chose était en train de s’échapper. Pourtant, j’ai laissé les choses s’échapper, peut-être pas si loin que cela, mais j’ai lâché prise. Le COVID, l’isolement lié à celui-ci, en plus des pénibilités liées à la maladie, m’ont mis un peu au tapis, aussi psychologiquement.

Que s’est il passé alors pendant ces deux semaines de quasi-inactivité. Je crois que le premier élément que je ne relate pas dans le présent journal c’est le rendez-vous avec le collectif d’architecte pour parler du travail de « valorisation » de l’action menée depuis 7 ans dans un quartier de la métropole en lien avec la création d’un tiers-lieu. Nous nous retrouvons dans un café du premier arrondissement pour discuter du travail envisagé. L’ensemble du collectif peut se mettre au travail ce qui représente des moyens humains conséquents pour ce projet. L’idée serait d’écrire un livre, une sorte de manifeste qui viendrait « soulever des choses politiques » comme le propose A. et notamment dans la façon dont « les politiques » s’emparent, ou ne s’emparent, pas de leur travail. Il y aurait l’idée aussi d’une sorte de mode d’emploi de la manière dont ils ont procédé, un livre qui puisse être une proposition méthodologique aussi.

Je me saisis de ces idées-là pour faire quelques propositions. L’idée alors de concevoir le livre comme un de leurs chantier, à la manière de leurs chantiers de construction, avec leur méthodologie. Une sorte de mise en abyme de leurs manières d’opérer. Aussi, avec la confection de fanzines à Mermoz, mais aussi en lien avec le travail des Editions du commun, il y a l’idée de pouvoir fonctionner chapitre après chapitre avec des publications intermédiaires. Un chapitre serait d’abord un livret puis s’assemblerait avec un second puis un troisième et ainsi de suite jusqu’à donner lieu à un livre. Voilà une méthode qui me paraît intéressante pour tenir des objectifs dans le temps court tout en travaillant un objectif qui nécessairement s’inscrit dans le temps long : un livre.

Un autre enjeu pour ce livre, celui de la mémoire, de la trace. À la fois celle du collectif et à la fois celle d’un quartier. J’ai tendance à me méfier de vouloir faire trace d’un quartier depuis une action qui n’en est qu’un fragment. Mais je crois que c’est de cela dont il s’agit. Le lieu est, pour moi, très poreux avec son environnement et sa transformation. Il porte nécessairement une trace très spécifique du quartier dans le quartier. Il s’agit, là aussi, de produire des entretiens, mais aussi de s’appuyer sur les archives. Cela fait donc écho avec Mémento et je pense qu’on pourrait inviter ce travail dans la boucle de Mémento, mais aussi dans celle des communs et la question des quartiers populaires, du logement ou encore des lieux intermédiaires. D’ailleurs A. le spécifie, les questions d’ordre juridiques sont aussi des éléments que le livre doit s’autoriser à aborder. Il y a donc là un travail au croisement de ce qui me préoccupe en ce moment. Je pense au mail de Pascal et ma réponse ce jour concernant la « clôture » de nos trois années de résidences en quartiers populaires.

Le moment avec les architectes me donne à dériver sur la question médiatique et des formes de médiatisation. Alors que je quitte le café pour rejoindre Omar et travailler sur les synthèses de l’AGE relogement, une réflexion de vélo sur la façon dont un livre médiatise, notamment par effet d’activation du ou de présents.

Partant d’abord du constat qu’un film a une forte potentialité médiatique, notamment depuis la forme et la capacité de circulation du fond depuis la forme, je retourne ce postulat. Que médiatise un livre ? À ce moment-là, je lis ou je termine de lire Rancière et le livre active l’expérience que je vis, à la fois celle à l’université en tant que vacataire, mais également mon expérience de recherche, les derniers éléments d’échanges avec le conseil citoyen de Mermoz, des éléments à la friche Lamartine… J’évoque dans l’enregistrement, que je fais sur le vélo, l’idée qu’une lecture « présentise », active un ou des présents, la relation entre l’expérience du quotidien et l’expérience spécifique d’une lecture médiatise quelque chose de l’un et de l’autre.

Bref, je ne sais pas à quel point cela est intéressant, mais je m’amuse de cette réflexion qui est aussi une de ces réflexions spécifiques à la déambulation en vélo. Une de celles que j’apprécie et qui me font particulièrement apprécier les déplacements à vélo lors de journées de travail où j’arpente la ville. En moto, la concentration supplémentaire qui est demandée, par la vitesse, les situations plus risquées (périphériques, autoroutes..) n’évacue pas les médiations, mais j’ai l’impression qu’elles sont moins spécifiques, plus générales et plus légères. Sur le vélo, je retrouve ce moment avec beaucoup de joie, augmenté de la capacité à m’enregistrer.

La lecture de John Dewey reprend après celle de Rancière. La lecture est difficile et s’interrompt avec le COVID. Je reprends, par petit bout, par intermittence, sans trop savoir parfois ce que je lis, pourquoi je le lis. Je me retrouve régulièrement en désaccord avec ce que j’y trouve. Pourtant, plus récemment je crois aussi relire le livre à l’aune d’autres réflexions, celle autour du travail artistique, de la notion d’esthétique ou encore plus récemment à l’écoute de Jules. Les dernières pages que je lis, la semaine dernière, m’emmènent véritablement sur le terrain de l’art. Régulièrement, ces derniers temps, je me rappelle au fait qu’il faut que je pense le travail artistique. Je n’ai pas ou trop peu travaillé nos différents chantiers sous l’angle d’une sociologie du travail artistique. J’ai écris un premier texte qui pourra servir de base, mais probablement insuffisant en l’état actuel. C’est pourtant transversal et primordial. Comment cette question du travail artistique vient au travail dans une sociologie d’intermédiation plutôt orientée politiques publiques ou action publique ? Est-ce justement par la notion de « publique » et celle de « public ». Dans cette période, et notamment en lien avec des réflexions sur mon site et un possible onglet RAPP (Recherche Action Publique Public) je me pose cette question des deux P que j’ai pris l’habitude d’écrire Pp : Publique/public. Dans L’art comme expérience,cette question du public fait irruption pour moi autour des pages 97-100

P98 : « Nous ne possédons pas de mot en anglais qui comprenne sans équivoque ce qui est signifié par les deux mots « artistique » et « esthétique ». Comme le terme « artistique » fait principalement référence à l’acte de production et que l’adjectif « esthétique » se rapporte à l’acte de perception et de plaisir, l’absence d’un terme qui désigne simultanément les deux processus est malencontreuse. Cela a parfois pour effet de les dissocier et de présenter l’art comme un élément superposé au matériau esthétique, ou bien, à l’opposé, cela conduit à supposer que, puisque l’art est un processus de création, la perception d’une oeuvre d’art et le plaisir qu’elle procure n’ont rien en commun avec l’acte de création. Quoi qu’il en soit, il y a une certaine faiblesse lexicale, dans la mesure où nous sommes parfois contraint d’utiliser le terme « esthétique » pour couvrir l’ensemble du domaine de définition de l’art tandis que nous devons, dans d’autres cas, le limiter à sa dimension de réception et de perception. Ces observations évidentes tiennent lieu d’introduction à une analyse qui s’efforcera de montrer comment la conception d’une expérience consciente comme relationentre phase d’action et phase de réception nous permet de comprendre la relation réciproque qu’entretientl’art en tant que production avec la perception et l’évaluation en tant que facteurs de plaisir. »

P99 : «  Le mot « esthétique » recouvre, comme nous l’avons déjà noté, l’expérience en tant qu’évaluation, perception et plaisir. Il dénote le point de vue du consommateur plutôt que du producteur. C’est le « gusto »,ou le goût; et,comme dans le domaine culinaire, la compétence manifeste est le fait du cuisinier qui œuvre, tandis que la dégustation est le fait du consommateur, tout comme le jardinage il y a une distinction entre le jardinier qui plante et retourne la terre et le propriétaire de la maison qui jouit du produit fini. »

P100 : Pour acquérir une dimension proprement artistique, le savoir-faire doit se conjuguer à de « l’amour » ; le talent doit s’accompagner d’une profonde affection pour le sujet sur lequel il s’exerce. […] Pour être véritablement artistique, une œuvre doit aussi être esthétique, c’est-à-dire, conçue en vuedu plaisir qu’elle procurera lors de sa réception. Cela n’empêche pas que l’artiste, lorsqu’il produit, doive s’appuyer sur une observation constante. Mais si sa perception n’est pas aussi de nature esthétique, elle n’est qu’une reconnaissance fade et froide de ce qui a été fait, reconnaissance qui sert de stimulus à l’étape suivante, à l’intérieur d’un processus qui est essentiellement mécanique.

P101 :L’acte de production qui est motivé par l’intention de produire quelque chose qui soit apprécié dans l’expérience immédiate de perception a des qualités que ne possède pas une activité spontanée ou non contrôlée. L’artiste lui-même joue le rôle de la personne qui perçoit alors même qu’il œuvre.

La lecture de Dewey est rendue difficile par cette approche en termes d’esthétique. L’esthétique chez Dewey est à l’intérieur, une production du dedans un travail que je crois comprendre comme un travail d’unification, d’unité des affectes dans un temps imparti, celui de l’expérience justement. Un moment de centralisation des affectes. Cela distingue une expérience ordinaire de ce qui est « une expérience ». L’esthétique est affaire chez Dewey de perception et de réception. Il y a un élément de discussion à ce propos dans les échanges de la journée Mémento que je retranscris. Il y est aussi question « d’esthésique ».

O : « Ca veut dire quoi esthésique ? »

J : esthésis ça veut dire perception en grec donc c’est ce qui relève de la perception. Esthétique c’est déjà ce qui relève de l’histoire de l’art c’est de l’ordre des institutions qui organisent le régime des oeuvres et de la monstration. Qui ont a voir avec ça, mais qui ne sont pas la même chose. Voir un coucher de soleil c’est une expérience esthésique, c’est de la perception.

Voilà de quoi avancer sur ces termes sans nécessairement pouvoir les circonscrire. Est-ce que Dewey parle en fait d’ésthésique, mais conscientisé et dans un rapport de production cela devient « esthétique ». Sur Wikipédia il est question avec l’esthétique d’un rapport au « façonnement » pour le distinguer de l’ésthésique qui ne serait que perception. C’est peut-être une discussion philosophique, mais cela m’intéresse tout de même notamment dans la question des espèces compagnes et la production, création d’autres systèmes de sens, donc d’autres manières de percevoir. Elles ne sont pas nécessairement liées à l’art et pourtant elles existent. Ces espèces compagnes ne sont pas forcément conscientisées politiquement mais pourtant elles sont éprouvées quotidiennement. En ville, la relation d’un chien et d’une humaine, d’un homme et d’un banc, etc…

Cela me ramène à la friche bien sûr et toujours de la question du rapport au public. Jules évoque Fabrice Raffin lors d’un échange autour des structurations régionales de lieux intermédiaires. Comme il le fait régulièrement il s’exprime sur la question de l’histoire de l’art et le moment des lieux intermédiaires dans cette histoire. Fabrice Raffin parlerait, d’après Jules, d’un moment « d’artification ». Moment où les lieux, friches, squat artistiques ont émergé. Ce moment est un moment de « puissance » car c’est le public, donc le nombre qui ouvre des lieux pour accéder aux formes artistiques, aux pratiques artistiques qu’il souhaite et auquel il n’accède pas dans les lieux institués. On le note à Lamartine et Jules le note plus largement dans le moment que nous vivons, ce moment du public s’est quelque part achevé par le resserrement autour des pratiques et possiblement du travail artistique. Ce faisant,nous perdons en puissance, car ces lieux ne sont plus ceux du public, donc du nombre, mais redeviennent celui du travailleur et soumettent les lieux à d’autres enjeux, d’autres priorités et d’autres contraintes.

Il n’est d’ailleurs pas anodin que ce resserrement passe par une normalisation des lieux depuis la question du public. Les fameuses normes ERP (Etablissement Recevant du Public). Comment peut-on aussi penser ce rapport à l’esthétique, depuis ce rapport au public. C’est, je crois, ce que fait Jules. Qu’est-ce que cela raconte quand ce sont les publics qui ouvrent et tiennent les lieux dans lesquels le moment esthésique ou esthétique va avoir lieu. Est-ce une entrer dans le processus artistique qui, dans Dewey, au moins les 100 premières pages, reste celui d’une compétence et d’un talent particulier, celui de l’artiste. Le Grnnnd Zero est à ce titre assez évocateur. A GZ c’est le public même, pas nécessairement GZ en tant que structure, qui programme et organise les soirées. Le lieu est puissant ou s’empuissante par le public. Lamartine répond différemment à cet enjeu et peut-être plutôt dans un mécanisme de « reproduction » de logiques existantes. Quel est le public de la friche Lamartine et comment pourrait-il entrer à nouveau dans le processus artistique et dans le lieu entendu là aussi comme processus à la suite de Louis Staritsky ?

Je m’arrête pour essayer de trouver la source autour de l’artification. Ce faisant, je lis un article très court sur le lien suivant :http://www.lab-afev.org/fabrice-raffin-la-culture-existe-en-dehors-des-institutions/. Une interview de Fabrice Raffin où l’on retrouve une référence à l’art comme expérience ou encore un lien fait avec « l’art comme chaîne de production intégrant plusieurs types d’acteurs ». Cela me donne aussi à penser à la Becker sous un autre angle et depuis la différence que Jules fait entre Puissance (le nombre, le public) et force (la taille des biceps). L’absence du nombre dans un lieu, donc de puissance, conduit peut-être à des logiques de forces, la force étant ici celle d’un artiste ou groupe d’artistes depuis sa « réputation ». Dans les relogements successifs ont pourrait y voir un affaiblissement en termes de puissance et de plus en plus de tours de force, c’est-à-dire légitimer sa place en tant qu’artiste, en tant que producteur. En écrivant, je fais le lien avec ce truc de dire que les actions comme celles de Vincent à la Duchère ou la nôtre à Mermoz doivent être mise en avant. Ici ce n’est pas tant un enjeu de popularité auprès d’un public, mais surtout notre présence dans un circuit identifié, celui de la Politique de la Ville et auprès de la direction des affaires culturelle, notre interlocutrice principale à la Ville de Lyon.

Fabrice Raffin parle aussi de « culture » que je comprends à cet endroit comme le moyen de dépasser le stricte champ de l’art. « Le moment culturel ne se limite pas à l’expérience esthétique ». Y a-t-il ici quelque chose de l’espèce compagne à la fois un moyen de dépasser la réduction par l’art, mais aussi finalement cette notion de culture depuis celle de natureculture. Moyen d’intégrer la critique d’un art qui s’adresse à « des cultures qu’il ne connaît pas » comme le souligne Raffin dans l’article. Ici l’hypothèse du public est rejointe par celle du lieu avec ce que nous travaillons à Mermoz notamment.

Février 2022

Mots-Clefs : Laboratoire Microdose – Mémento – Espace public – Art – Dewey – Présent

Un journal probablement pour faire trace de ce qui se trame ces derniers jours dans ma tête et autour. Car, ces derniers temps, j’ai à l’instar du reste de mes activités, mis mon journal entre parenthèses, et ce dans le prolongement d’une volonté de diminuer l’intensité de cette activité en tout cas pour ce qui est de l’écriture du journal.Une belle activité hier au laboratoire, à la friche, dans le bureau, mais aussi dans la chambre noire. L’arrivée d’Adrien me fait du bien, j’ai l’impression d’avoir un collègue en plus d’un ami à côté de moi au quotidien. Dans cette période où je suis malade, je n’ai pas beaucoup pu éprouver ce qui me semble se dessiner pour les prochains temps, cette relation de « bureau » que j’accueille plutôt joyeusement malgré cette dénomination un peu austère.

Amaël nous rejoint hier au Labo photo. Cela signe un peu plus, avec l’arrivée d’Adrien, la persistance de l’activité photo numérique et argentique à Tissot. J’en suis ravi. Je suis ravi à nouveau de faire de la chambre noire cette fois-ci avec Amaël. Nous développons les photos que nous faisons avec les Sténopés d’Amaël. Ce sont des photos devant le mur de l’ancien bâtiment « sérigraphie » dans la rue Tissot, sur lequel j’affiche les productions issues de notre échange avec Fabien Pinaroli autour du livre de Myriam Suchet. Quelque chose est en train de prendre, mais comme souvent, je suis encore en quête de sens.

Ce midi, j’en parle à Nils. Hier, j’apprécie le fait que nous fassions déborder immédiatement ce qui se passe au labo dans l’espace public. Cela passe par les affiches, le costume, les sténopés. Il n’y a pas de spectacle. Nous sommes au travail. Et je continue, sans forcer, à essayer de banaliser la présence de Jean-Spagh dans la rue et le quartier par ces brèves apparitions. J’aimerai que nous puissions partir en micro-enquête depuis ce motif du sténopé, depuis Jean-Spagh, depuis la rue Tissot ses habitant·e·s, ses habitués. Ce dont je parle à Nils me renvoie toujours à la question de ce que nous servons et de qui servons-nous en faisant cela? Comment dépasser cela. Il y a, parmi d’autres, une injonction déguisée de notre présence. « Que faites-vous sur et avec le territoires ? » est là question qui nous est posée régulièrement, directement ou indirectement, de l’extérieur ou à l’intérieur de la friche. Les structures s’obligent. On le voit bien. De mon côté le rapport au territoire sur lequel nous sommes implanté est ce qui motive mes actions depuis 2018 autour de la Robinetterie d’abord mais aussi de Tissot et plus particulièrement maintenant que j’y suis implanté. Des acteurs antagonistes semblent poursuivre les mêmes objectifs. Est-ce vraiment le cas ? Difficile à dire.

Cette discussion avec Nils nous fait déborder un peu sur les questions artistiques. D’ailleurs, elle démarre depuis une remarque. Ce matin, alors que j’attends que mon linge ait fini de tourner à la laverie, je marche dans le quartier. Comme pendant ma période de COVID il y a trois semaines maintenant. Je m’arrête sur les bancs de la place de Valmy (je ne connais pas son nom). Je regarde. Je note d’abord ce flot de voitures qui m’agacent, mais qui caractérise aussi, à sa manière, le quartier et cet endroit précis du quartier. Faire le tour de ce rond-point n’est pas encore un automatisme pour moi. Par quel bout le prendre ? Je ne connais pas le rythme des feux ni de voitures ni de piétons. J’hésite donc toujours à passer d’un côté ou d’un autre. Sur le banc, j’observe aussi les gens. Le quartier me semble être de ceux qui ne réussissent pas à faire se mélanger les gens, mais l’espace public leur donne à se croiser. Qui servons-nous ? Les bancs sont larges, en bois et on peut s’y allonger si ont veut. Ce ne sont pas ces méchants bancs dont on parle des fois. Ceux faits de métal, froids, avec des accoudoirs pour éviter qu’ils ne servent de couchette. Nous sommes plusieurs à être ainsi assis, seul sur différents bancs. Je suis sans aucun doute le plus jeune en âge. J’envisage ces bancs alors comme un temps d’arrêt pour des personnes qui auraient besoin d’une pose entre la maison et le marché ou je ne sais quel magasin. Il y a le manège en face et probablement que des parents s’y assoient le temps que leurs enfants aient terminé d’y faire un tour.

Je repense à le relation que des personnes entretiennent quotidiennement au même banc. À Mermoz, de l’autre côté de la ligne D, mais aussi sur le cours Lafayette, vers le Totem, on retrouve souvent ces personnages assis là, quotidiennement à des heures régulières. Est-ce que cela est une expérience au sens de Dewey ? Est-ce que c’est une expérience esthétique ? Faudrait-il engagé quelque chose qui soit de l’ordre du travail pour qu’esthétique se mêlent à artistique et face art ? Je ne sais pas. Il serait peut-être trop facile de tout ériger en art. C’est peut-être l’erreur que j’ai faite, ou pas, avec Ville En Résidence. « Ou pas », parce qu’il ne me semblait pas que tout était érigé en art. Mais nul doute que les quotidiens ont une esthétique ou comportent des expériences esthétiques. La relation que l’on entretient avec un banc peut faire expérience esthétique consciemment ou non, elle réunit des affectes, elles activent des sens. Elle n’engage pas nécessairement un processus artistique, un travail, une compétence… De Certeau parle de l’invention du quotidien. C’est peut-être à cela que je me référais dans Ville En Résidence. Quelque chose s’invente comme quotidien et depuis les quotidiens et ce depuis les usages et les pratiques. Pas uniquement depuis l’aménagement, le désir, le pouvoir de l’aménageur. Il y a donc création et la création n’est bien sûr pas l’apanage de l’art. Il faudra que je retourne vers De Certeau à un moment.

En écrivant, je pense à Jules Desgoutes qui évoque – dans l’enregistrement de Mémento que j’écoute aujourd’hui, l’enregistrement du moment au Rize, le samedi et qui clôture nos deux jours – le lien entre esthétique, art et formes de vie. Il évoque notamment Foucault et les questions biopolitiques. Ce faisant, il parle du sens de l’art et du sens de nos lieux comme lieux artistiques, proposant, avec d’autres, d’autres formes de vie ou quelque chose comme cela. C’est justement Jules que j’évoque dans ma discussion avec Nils, et ses propos, déjà reportés dans ce journal, sur le moment des friches et les lieux intermédiaires dans l’histoire de l’art, le rapport entre force et puissance notamment depuis la question du public lorsque ce dernier ouvre les lieux pour accéder, voire produire, les formes d’art auxquels il aspire. Une sorte de moment démocratique de l’art où, là encore, on peut reprendre l’idée que Dewey se fait de la démocratie comme expérimentation et non pas comme modèle ou système. À l’inverse, le resserrement vers les pratiques artistiques, repose la question de cette puissance. Ce resserrement implique aujourd’hui pour nous un certain nombre de normes au premier lieu desquels la norme ERP (Etablissement Recevant du Public). Il faut donc répondre aux normes pour recevoir du public. Le public ne peut entrer qu’après coup. Cela en dit long. Pour se plier aux normes il faut avoir les moyens et on bascule peut-être ici de la puissance à la force. La « Force » permet de soutenir la norme, la « Puissance » de s’en affranchir et de produire les siennes.

Dans ce labo photo, Amaël et moi sommes une sorte de public en train de faire, nous sommes des « amateurs » dans un lieu et dans un labo où il faut désormais, tacitement, pouvoir attester de sa professionnalité. Pourtant le terme d’amateur renvoie à quelque chose d’établi. Il y aurait des professionnel·le·s et des amateur·e·s. Pourquoi pas tout simplement des praticien·e·s?Nous parvenons à maintenir quelque chose de l’ordre de la pratique qui ne se veut ni professionnelle ni amateur. Probablement une ou des pratiques intermédiaires. Dans la chambre noire, je retrouve les quatre bains. Le bain pour révéler (avec le révélateur) bain pour arrêter (avec du vinaigre), bain pour fixer (avec du fixateur) et enfin le rinçage qui permet d’enlever les produits chimiques sur le négatif. Il faut ensuite faire sécher les photos. Ce sont des négatifs. Nous pourrions les développer par « contact » comme me l’explique mon acolyte. J’ai déjà vu Laurent faire quelque chose de similaire avec des pellicule 16mm. Mais pour l’instant nous scannons, inversons le sens de la photo numérisons et inversons les couleurs permettant d’obtenir le positif de notre photo.

Hier, je me dis que ce moment au labo, et le début de l’opéra qui s’annonce est le moment pour me lancer dans le projet de film. Nous n’avons pas le budget pour le faire réaliser par Laurent comme cela était initialement prévu. Mais c’est l’occasion d’expérimenter, pas seulement techniquement, mais aussi localement, dans cet espace, et socialement avec l’énergie de ce labo qui est celle des personnes qui l’occupent, qui l’ont occupées et qui l’occuperont. Cette perspective est assez plaisante. Nous verrons ce qu’il adviendra.

En écrivant ces dernières lignes, je pense aussi à ce que Pascal Nicolas-Le Strat évoque, toujours dans l’enregistrement Mémento du samedi. Le rapport au temps, le rapport au présent qui se dégrade dans les temps que nous vivons. Le néolibéralisme dégrade le ou les présents par ce que l’après intervient immédiatement et empêche les devenirs. Je fais le parallèle avec cette société du projet qui empêche les présents d’insister. Je me sens actuellement pris dans ce jeu et de façon très matérielle. Comment faire tenir mon activité ? Cette question me projette alors que ce qui compte c’est le présent dans toute son intensité et dans nos capacités à l’épaissir. Comment rester concentré ?

Lundi 21 février 2022

Collège – Friche – Théâtre – Opéra – Thèse – Lieu Intermédiaire – Création – Ragga

Je ne documente pas beaucoup ces temps-ci pourtant, il se trame des choses. La première réunion de collège à eu lieu à la friche Lamartine. Une réunion qui réunit plus d’une dizaine de personnes. Des membres de l’ancien collèges sont présent·e·s ainsi que des nouveaux. Je ne m’attarderai pas sur ce moment ici. J’ai pris quelques notes et j’en aurai besoin pour me rafraîchir la mémoire. Il y a aussi un CR. Je retiens principalement une sorte de distribution des rôles. Distribution nécessaire, mais dire pourquoi me semble difficile. Cette distribution avez pour partie volée en éclat au cours de l’année 2021. Qu’en sera-t-il cette fois-ci. On pourrait parier sur l’inverse. Notamment du fait que dans cet organe de représentation de l’Assemblée générale, les rôles se distribuent selon les appartenances de chacun·e à d’autres collégialités : des groupes de travail GDT. Ainsi, nous endossons au collège des rôles en lien avec les thématiques de ces groupes de travail. Une sorte de jeu de poupée russe, mais qui laisse augurer une possible fluidité dans la transmission des informations et des missions.

Aujourd’hui commence une nouvelle étape de l’aventure Opéra. J’arrive ce matin au théâtre de la renaissance. Je finis par connaître ce lieu, principalement en tant que spectateur. J’y suis venu pour voir essentiellement les spectacles d’Antoine à l’exception d’un ou deux autres spectacles. Aujourd’hui c’est différent. J’y suis en tant qu’artiste pour ainsi dire, en tout cas c’est ce que je renvoie. Une personne de l’administration du théâtre me faisant des photocopies me présente de cette manière en parlant à sa collègue : « je te présente un artiste ». En fait, je lui demande d’imprimer le livret d’opéra, encore en cours d’élaboration. Ce livret nous devons le discuter avec Lola qui travaille sur la construction de décor avec K.. Etant co-auteur du livret je suis sensé être un interlocuteur sur ces questions. Pourtant, j’ai peu de choses à dire. Je suis devenu une sorte d’exécutant. La forme me dépasse dans les enjeux et dans les échelles. Je ne peux plus réellement donner mon avis tout simplement parce qu’il n’est plus pertinent à ce stade. En revanche, je peux faire.

C’est ce que je ferai le reste de l’après-midi après avoir passé un bout de la matinée à me demander comment j’allais parvenir à apprendre ce qu’il y a sur la partition qu’Antoine fait imprimer également. Je ne parviens pas à assimiler le rythme du ragga que je vais devoir interpréter à plusieurs moments de l’Opéra. Là, c’est l’artiste que je ne suis pas qui est dans difficulté. L’après-midi je parviens à me remobiliser entre l’écoute de « Ragga Dancehall » et de plusieurs titres de Lord Kossity. Une remarque d’Antoine, très spontanée me remobilise. Je reprends le style utilisé pour les chants écrits dans l’opéra pour mon propre passage chanté. Cela me paraît fonctionner.

Il y a une ambiance qui se dégage de cette résidence, quelque chose qui me rassure et me motive. J’ai le sentiment que peu de personnes sont en sécurité dans ce qu’il y a à faire, cela tient au flou à ce stade de la création. On découvre, on apprend, peut-être cela met en place une sorte de tension qui pour l’instant ne se traduit pas humainement, mais seulement dans le travail. Je ne perçois pas d’égo comme je peux parfois le redouter dans le milieu artistique et comme j’ai pu le rencontrer sur des créations auparavant. Antoine m’évoque cela un peu différemment. Le groupe chant est très hétérogène et l’exercice que leur propose Antoine depuis sa composition est difficile. Il n’y a, a priori, pas ou peu de personnes dans ce groupe qui est familière de musique que l’on pourrait dire « contemporaine ». Cela peut permettre consolider un groupe depuis une rapport d’égalité qui se joue depuis des singularités, des trajectoires très différentes. C’est peut-être le cas à d’autres endroits de l’Opéra et moins pour l’orchestre en lui-même qui la compte exclusivement des musiciens habitués à l’orchestre et, qui plus est, à cet orchestre là.

Ces derniers jours, je pense à la friche Lamartine. J’y pense depuis aussi mon désir d’aller découvrir d’autres lieux et notamment lors de mon voyage à Naples. Je me prends à dire que je prépare quelque chose qui pourrait venir après ou dans la continuité de mon travail de recherche. Il est vrai que la « destination » artistique de la friche me pose de plus en plus question. Dans cette période ou je me pose aussi des questions sur mes orientations à venir. Jean-Spagh devient un personnage important dans ma pratique que ce soit avec l’Opéra, au labo ou encore dans la coopération avec Fabien P. Suis-je en train de devenir un artiste professionnel ? Pluridisciplinaire ? Je ne sais pas. Je ne le souhaite pas et quelque part je n’y accorde pas vraiment d’importance. Je note tout de même que mes orientations vont vers l’artistique pourtant je ne le fais pas pour être artiste que ce soit sur le plan d’un désir, d’une recherche de situation ou encore d’une réputation. De même que je ne fais pas de la sociologie pour être sociologue. Est-ce « normal », après presque 8 ans dans une friche artistique, de voir des débouchés artistiques se profiler ? Cela ne répond pas à mon imaginaire de friche, toujours pas. Est-ce un effet incontournable de ces lieux et de la manière dont ils évoluent ? Aujourd’hui, j’aurais pu accepter d’être payé en cachet d’artiste. Nous trouvons une autre solution. Et si j’avais continué le catch, et si j’avais continué le spectacle pour enfant, avec Jean-Spagh et le festival Notoktone à venir j’aurais pu probablement faire un statut d’intermittent. Mais, avec l’ensemble de ces projets, j’aurai probablement dû abandonner la thèse ou du moins cette thèse en friche, toujours en friche. Ce que j’apprécie finalement avec cette situation c’est qu’un entre-deux continue d’opérer, il est mouvant et ne ressemble pas à celui d’hier et probablement pas à celui de demain. Cette position reste fragile, précaire sur le plan professionnel, j’en fais les frais psychologiquement ces derniers mois.

Mercredi 24 février

Opéra – Épistémologies – Écologies – Espèces compagnes – Guerre

Les journées d’hier et mardi se décomposent entre le travail de mon Ragga Janusien principalement, du livret et de quelques prises de vues pour l’hypothétique film à venir. Je suis anxieux, je peine à voir comment je vais pouvoir chanter sur l’orchestre. Il y a une part de difficulté, il y a aussi une part d’intimidation. Il y a, comme avec l’expérience du spectacle de catch, la question de qu’est-ce que je fais ici. Hier je me rassure. Je le sais, c’est une expérience unique d’être sur cette scène de voir les prémisses d’une pièce au départ de notre travail d’écriture avec Antoine. Je répète inlassablement le Ragga, mais quelque chose dans la méthode ne fonctionne pas. Je pense à la guitare, j’ai l’impression que c’est un exercice similaire, rythmique d’ailleurs, mais j’éprouve de grandes difficultés.

Hier, Pauline la comédienne de cet opéra nous rejoint pour cette résidence. Certains parlent de récitantes peut-être un moyen pour les musicien·ne·s de distinguer celleux qui chantent du texte de celleux qui le récite. Nous nous retrouvons pour relire le livret. Je ne suis pas à l’aise. Le livret n’est absolument pas abouti. En le relisant, encore moins que ce que je pensais. C’est d’abord l’occasion de partager certaines intentions avec elle. Il y a les personnages qui nous font dériver à nouveau sur les questions de symbiose et les travaux en épistémologie et particulièrement les épistémologies féministes (d’autres modes d’être aux écologies, d’autres systèmes de sens, d’autres rapports aux savoirs qui nous entourent), ont inspirées notre travail. Il y a bien sûr le livre d’Haraway, mais aussi le texte d’Olga Potot : « Nous sommes toutes du Lichen ». Comment les manières de nommer les choses, depuis des paradigmes transforme la réalité. Ici, il est d’abord question de notre lexique : biontes, holobionte, symbiose. Ce qui comme lexique est devenu une « évidence » pour moi ne l’est pas pour d’autres qui se demandent si nous inventons ou pas ces termes. Non, ils existent bien, et ils charrient avec eux beaucoup d’idées, floues, troubles, diffuses. Il est difficile de ne pas envisager les biontes et les holobiontes depuis la notion d’individu. Pourtant, et comme l’évoque Haraway et notre livret, un holobionte, composé de biontes, ne se confond en rien avec l’individu. L’individu est un état, quelque chose d’indivisible, à l’inverse l’holobionte est un processus, divisible, décomposable, compostable. Son mode de reproduction est tout aussi multiple et répond à d’autres logiques biologiques, sociales que celles qui enferment l’individu, et plus largement le vivant, dans nos conceptions viellisantes. On perçoit comment penser les choses en termes d’holobionte, ou d’individu, nous met au travail sur d’autres modes de perceptions de nos environnements. Ici encore, ce sont les écologies sociales, mentales et environnementales qui sont mises en travail différemment.

Pauline me pose ainsi la question de Jean-Spagh. Quel est son rôle, quel rapport il a avec l’opéra. Voilà quelque chose qui ne me dérange pas, l’absence de cohérence évidente de la présence de Jean-Spagh. A. le dis à l’ensemble des personnes présentent le matin lors de la présentation du livret  : Jean-Spagh est un personnage qui existait avant l’opéra. Jean-Spagh intègre donc l’opéra de cette façon. C’est dans un premier temps une expérience dans un square, une lecture de ce square des relations qui s’y développent, des jeux de ficelles, des sciences-fictions routinières qui s’y créent, pour le dire avec Haraway. C’est ensuite une lecture de Christophe Blanchard puis de Donna Haraway (Les espèces compagnes, Vivre avec le trouble). C’est donc une lecture et un lecteur aussi. Jean-Sapgh à cet endroit-là m’aide peut-être à comprendre comment la lecture d’ouvrages tels que ceux d’Haraway peuvent être traduits dans la perspective d’une sociologie en fabrication. La manière dont cette question des espèces compagnes, des hybridations peuvent être entendues dans les relations sociales et comment la ville se matérialise depuis des relations inter-spécifiques, en l’occurence la relation humain·e•chien·nes•square… L’intégration de Jean-Spagh comme personnage dans l’opéra, sans couper les ponts avec ses précédents, me donne à voir une manière de continuer à vivre avec le trouble. Cela me permet de vivre la tension de ma participation à l’opéra à la fois en termes artistiques – participer à une création de cette envergure – et à la fois en termes professionnels. En quoi « être là » me permet d’avancer sur mes intentions personnelles ? Suis-je légitime à être là, parmi tous ces musiciens et toutes ces musiciennes, comédiennes chevronné·es ? Faire traverser Jean-Spagh différentes actions, comme si il était mobilisé à l’instar d’un comédien, d’une chercheure ou d’un musicien, lui donne à être un peu plus réel. En fait, il l’est.

Hier et avant hier, je commence à prendre quelques images tantôt avec mon appareil photo, tantôt avec mon téléphone. Je ne sais pas trop ce que je fais. Pour le moment, je filme, plutôt aléatoirement des moments de groupes, de convivialité et des moments de répétition. Je tente de m’arrêter sur certains détails, de réfléchir à ce qui vient se raconter, non pas sur l’opéra, mais depuis l’opéra. C’est d’ailleurs peut-être le film de Jean-Spagh avant d’être le mien. Même si je ne nous dissocie pas vraiment à cet endroit-là. Le film de Jean-Spagh au sens où ce film pourrait permettre de continuer à faire exister une intention. J’en parlais déjà dans ce journal l’année dernière, une sorte d’appareillage critique. Une critique, peut-être, face à cette contradiction entre l’utilisation de ces textes et la réalité concrète d’élaboration de l’opéra prit entre des aspirations artistiques, des des conditions matérielles d’existences des participant·e·s, des activités mais également des réalités institutionnelles. Je n’ai pas annoncé officiellement que je tentais un film pour apprendre à faire un film. Donc pour l’instant, la prise de vue est associée pour les autres à un travail de communication.

Dans notre discussion avec Pauline, il est aussi question de guerre. Je souhaite introduire plus distinctement cet enjeu dans l’opéra, mais je n’y parviens pas pris entre la difficulté de la notion et ma timidité à aller au bout de cette intention. Voilà une notion qu’il est difficile d’appréhender depuis son expérience propre. Peut-être qu’ici Bruno Latour nous offre un peu à penser. Comment nous positionnons-nous face à Gaïa. Comment sortons-nous de la fiction de la paix pour accepter « temporairement » l’état de guerre ? Un état où nous pouvons tout perdre comme le suggère l’auteur. J’essaye de traduire Latour. Je pense à la situation en Ukraine. Est-ce réellement une guerre ? Il y a des morts, des tires, des armes… Mais ce qui se joue est-il vraiment de l’ordre de la guerre telle qu’elle est envisagé dans la philosophie de Hobbes et celle de Latour ? N’est-ce pas là encore un « jeu de conviction » quelle idéologie l’emportera sur l’autre plus qu’un camp qui en détruit un autre ? Il y a des morts, il y a donc bien des gens qui perdent tout. Mais comment sont ils engagés dans ce conflit ? Les morts qui meurent étaient-ils vraiment prêts à tout perdre dans ce confit ? Ne sont-ils pas les victimes d’autoritarismes ? S’il y a une guerre alors elle est ailleurs et les morts en Ukraine s’ajoutent à ce de la montée des eaux, du changement climatique, de la covid 19, de l’afghanistan… Parce que l’Homme a pris cette direction, la guerre qui lui est livrée aujourd’hui serait omniprésente, partout autour et à l’intérieur de nous. Que sommes nous prêt·e·s à défendre ? C’est la question que nous pose B.Latour me semble-t-il tout en ou invitant à le raconter, à définir les territoires, nos zones à défendre dans ce contexte de guerre. Là encore, j’imagine que les communautés inter-spécifiques sont importantes, précieuses dans le contexte que Latour nous invite à penser.

Je pense à Jean-Spagh, il faut redevenir autochtones.

Jeudi 24 février 2022 (le 25 à 8 heures)

TNS – Guerre – Ukraine – Critique – Appareillage – Faire un film – pouvoir – Micropolitiques.

Hier soir, je passe la soirée avec mes anciens collègues de la TNS Sofres. Je ne les ai pas vus depuis trois ans au moins peut-être quatre. Rien ne semble avoir véritablement changé, nous avons été amis et collègues pour quelques mois, à peine plus d’une année peut-être, et hier nous nous retrouvons presque comme à l’époque. Je retrouve la légèreté de notre relation d’avant, de la gentillesse de la tendresse. Je retrouve certains d’entre elleux très préoccupé·e·s par la situation en Ukraine. Je mesure comment certains semblent inquièt·e·s et je me prends à penser que je ne prends peut-être pas la mesure de ce qu’il se passe. Je ne me sens pas inquiet plus qu’autre chose ou plutôt pas moins que ce que je le suis déjà. Pour moi, cela s’inscrit dans quelque chose d’effrayant, mais plus global. La direction que prennent les choses sont de toutes manières préoccupantes, mais que dire ? Que faire ?

Comme j’utilise la voiture pour aller jusqu’au théâtre j’écoute la Radio. Hier le président français a Vladimir Poutine au téléphone. Ils se parlent. Hervé Morin élu Modem, ancien ministre de la Défense, dit et répète dans son interview sur France info : « personne n’ira mourir pour l’Ukraine ». Je ne peux m’empêcher de penser à Bruno Latour une nouvelle fois. Ici, j’ai l’impression qu’une fois encore, c’est le paradigme de la paix – et possiblement la fiction de la paix, du contrat social – qui rythme le traitement médiatique de ce moment ukrainien. Il y aurait une paix qu’il faudrait à tout prix conserver. Pourtant, de fait, elle n’existe pas. Les êtres humains ne sont pas un bloc de paix en paix, bien au contraire, et ils ne l’ont a priori jamais été. « Personne n’ira mourir pour l’Ukraine » pourquoi ? Parce que ce n’est pas une guerre au sens de Latour ? Parce que dans ce conflit, il n’y a pas d’ennemi, juste un jeu de conviction entre des idéologies plus concurrentes que divergentes peut-être ? Pour l’instant de ce que j’entends, les sanctions côté occidentale sont principalement économiques. De son côté l’Ukraine convoque une loi lui permettant de mobiliser tous les adultes entre 18 et 60 ans pour combattre l’armée russe.

Hier matin, je me prends à penser cette notion de guerre que je cherche à travailler pour l’opéra et que j’imagine conserver aussi pour le film. Cela fait un moment, mais il est curieux et un peu dérangeant de penser cette notion alors qu’elle devient une réalité, une actualité brûlante et désespérante.

Je pense le film comme possible appareillage critique de cet opéra. Non pas que la critique soit absente de notre dispositif, mais le dispositif, un peu comme avec le spectacle de catch ne laisse pas le temps à développer un rapport critique à ce que nous faisons. Par exemple, hier, à midi deux musiciennes de l’orchestre évoquent la condition de la femme et de la mère dans le rapport au travail. Comment le fait de garder les enfants et, donc, de mettre son travail entre parenthèses fait trop rapidement évidence dans la relation homme/femme, père/mère. Cette discussion nous emmène dans le champ du féminisme, de l’éco-féminisme et aussi des épistémologies féministes. Comment se positionne l’orchestre dans ce moment que nous vivons où les conditions matérielles d’existence sont soumises à de fortes pressions où elle sont sous tensions entre précarité grandissantes, inégalités grandissantes et volontés d’émancipation grandissants ?

Notre propos est écologique, dans l’opéra, il tire sa substance d’épistémologie féministe, mais comment ne pas devenir à notre tour des extractivistes. Comment le phénomène qu’évoque Latour de dépolitisation par la convocation de l’écologie est-il en train d’opérer aussi pour nous ?La notion de guerre chez Latour, qui reste à découvrir, à explorer et de laquelle il faudra peut-être bifurquer à un moment n’est-elle pas cet outil intellectuel qui peut engager une repolitisation de notre travail ? Comment ? Et « Comment faire un film ? » pour reprendre la proposition de Fernand Deligny.

Je ne sais pas en fait. Là encore, j’oublie de penser la question du travail artistique. Que propose aussi l’orchestre, le mode de fonctionnement de ce dernier dans le champ du travail artistique, et plus spécifiquement celui de musicien·ne·s d’orchestre ? J’en discute brièvement hier avec l’un des musiciens qui loge à l’appartement. Je traduis ce qu’il me dit depuis le terme d’ambiance. Le pouvoir n’est pas nécessairement centralisé ici, dans l’orchestre du Grand Sbam comme il peut l’être dans d’autres projets où la porteuse du projet en l’occurence concentre l’ensemble des pouvoirs, des rôles donnant des allures de « one woman show ». Ce qu’il y a possiblement de politique dans notre aventure est d’abord micropolitique et cela se passe nécessairement dans un récit que je ne peux personnellement pas raconter, il faudrait ou faudra que d’autres le fasse ou a moins que nous le fassions ensemble. Le film pourrait-aussi être l’occasion de se mettre au travail à cet endroit.

Sur le plan esthétique, je me dis que la musique qu’a composé Antoine renvoie à quelque chose de cette tension entre chaos et nature, de cette catastrophe culturelle, de cet état de Guerre dont parle Latour. Cela ne m’invite donc pas à bifurquer pour le moment.

Dimanche 27 février 2022

Opéra – Guerre – Théâtre – Livret – Micropolitiques

Voilà deux jours que je n’écris pas de journal. Et ma mémoire déjà, peine à revenir sur cette fin de résidence au théâtre de la Renaissance. Il y a eu jeudi et vendredi avec l’orchestre, avec Pauline, le travail autour du livret d’opéra, les premières lectures de Pauline sur les treize minutes de musique que l’orchestre interprète déjà. J’ai également pu commencer à essayer le Ragga sur l’orchestre. J’aurai ainsi divisé mon travail entre ces différentes tâches, lectures pour le livret, travail avec Pauline autour du Ragga, de son texte et prises de vues pour un hypothétique film.

La lecture du livret me donne à revenir sur « Vivre avec le trouble » de D. Haraway. L’occasion de revenir sur sa lecture de Bruno Latour et de cette notion de Guerre. Je continue à ne pas être à l’aise avec cette notion. Je ne sais qu’en faire. J’ai peut-être eu une mauvaise intuition en embarquant là-dedans il y a plusieurs mois maintenant. Peut-être l’idée même d’Opéra m’a donné envie d’utiliser des grands mots, des grandes idées et qu’ainsi la Guerre vient jouer son rôle, amène un côté dramatique. Ce journal garde peut-être trace de ce moment où cette idée émerge. Le fait encore une fois que l’actualité ukrainienne met la guerre au-devant de la scène rend les choses d’autant plus sensibles, délicates. En Ukraine, il y a des morts, des civils, des images assez effrayantes sont relayées. Je trouve chez Haraway la notion d’opération de police. Ce que nous appelons communément guerre sont pour les deux philosophes en fait des opérations de police menées par des autorités ou avec Autorité. Il semble que ce soit effectivement le cas. Le traitement médiatique laisse entendre cela, un choc entre différentes autorités qui tentent d’imposer leurs lois. Les morts sont-ils alors les victimes non pas d’une guerre mais de violences policières à l’échelle d’une planète ? On parle d’ailleurs depuis longtemps des Etats-Unis comme les gendarmes du monde. Ce qui distingue alors l’opération de police de la guerre c’est la présence d’un arbitre dans la première. La guerre chez Latour ne s’arbitre pas, les conséquences sont totales on ne maîtrise rien, on peut tout perdre.

Il est difficile d’appréhender une notion si commune d’une toute autre manière particulièrement quand le sens commun et si vivement éprouvé, médiatiquement en France, politiquement, socialement, physiquement, humainement en Ukraine et dans d’autres pays du monde. Quelle est/sont donc cette/ces guerre(s) qu’évoquent Latour et Haraway ? Est-ce une guerre noble ? Respons(h)abilisante qui nous pousse comme le dit Latour à définir nos zones à défendre et à désigner nos ennemies ? Des ennemis donc d’une guerre sans arbitre où l’un prend le pas sur l’autre au prix d’un rapport de force périlleux ? Une guerre où l’ennemi est respecté notamment au travers de la figure de l’otage. C’est depuis cette idée d’otage, de kidnapping que j’étais venu à cette idée de guerre pour l’Opéra. Un humain pris à la terre par des forces d’un autre univers qui au lieu d’être rendu participe à la formation d’un être nouveau capable de faire communiquer les univers jumeaux. Il y avait là un beau motif à écrire des scènes pour le livret d’opéra. Une manière de raconter cette guerre entre les humains et Gaïa donc.

Je note deux citations chez Haraway qui permettent de relire Latour ;

P76-77 Dans bien des écrits de Bruno Latour, on retrouve les images et le vocabulaire de l‘épreuve de force. À propos de l’anthropocène et des Terriens, il file la métaphore et établit une distinction entre l’opération de police – qui rétablit la paix selon l’ordre préexistant – et la guerre ou la politique – dans laquelle les véritables ennemis doivent être défaits pour que s’instaure ce qui sera. Latour se garde bien des idoles et des solutions clé en main que sont les lois de l’Histoire, la Modernié, l’État, Dieu, le Progrès, la Raison, la Décadence, la Nature, la Technologie ou la Science. Il se détourne tout aussi résolument du manque débilitant de respect pour la différence et la finitude partagée qu’adoptent ceux qui «ont déjà les réponses à l’égard de ceux qui n’ont qu’à les attendre » – par la force, la foi, ou une pédagogie qui ne doute jamais d’elle-même. Les personnes « croyant » détenir la réponse aux urgences actuelles sont terriblement dangereuses. Celles qui refusent de défendre certaines manières de vivre (et de mourir) plutôt que d’autres le sont aussi. Etats des choses, matières à préoccupation et matières à sollicitude s’entremêlent dans une figure de ficelles, dans la SF.

P79 : Bruno Latour définit la guerre comme l’absence d’arbitre, de sorte que c’est dans l’épreuve de force que l’Autorité légitime se révèle. Les Humains dans l’Histoire et les Terriens dans l’Anthropocène sont engagés dans des épreuves de force sans arbitre pour établir ce qui est, ce qui était et ce qui sera. L’Histoire contre les Gaïahistoires, tel est l’enjeu de cette affaire. Dans la guerre des Terriens contre les humains, les épreuves de force ne seront pas menées à l’aide de missiles et de bombes mais avec toutes les autres ressources imaginables. Sans tour de passe-passe divin pour décider, d’en haut, de la vie et de la mort, de la vérité et de l’erreur. Mais c’est une fois de plus une histoire de héros et de beauté des premiers mots et des premières armes, pas une histoire de sac à provisions. Tout ce qui n’est pas décidé en présenc de l’Autorité relève de la guerre. La Science (au singulier et avec une majuscule), c’est l’Autorité, or l’Autorité conduit des opérations de police. À l’inverse (les sciences, toujours ancrées dans des pratiques), c’est la guerre. En conséquence, dans la fabulation spéculative et passionnée à laquelle se livre Bruno Latour, notre unique espoir d’une véritable politique demeure une telle guerre. Le passé est alors une zone aussi contestée que le présent ou le futur.

La première de ces citations me renvoie aussi à ma lecture de Rancière et la manière dont celui convoque la guerre dans ces mondes de la pesanteur et notamment ce qu’il appelle la Vielle. Dans la seconde citation on retrouve cette idée avec D.Haraway qui parle justement d’Autorité et, à l’opposer de celle-ci, les sciences ancrées dans des pratiques. Tout cela me perd et m’éloigne peut-être justement du caractère ancré de cette expérience d’Opéra.

Comme avec le catch je me demande ce que je fais là. Je ne me sens pas légitime et j’ai l’impression que je devrais être ailleurs. Pourtant je considère que je suis chanceux d’y être. De participer à cette expérience, d’être aux première loges d’une créations de cette ampleur qui convoque tant de choses. Je mesure aussi que ma participation à cet opéra est le résultat d’une trajectoire que j’ai prise. Elle résulte de ma trajectoire de frichard, de ce que j’y ai fabriqué, et que j’y fabrique, des relations de travail que j’ai tissées, nouées y compris au sein de ma famille. Il est possible que ce soit la dernière fois que je participe à une telle expérience. Je mesure donc à quel point il est important pour moi d’y être et d’y participer avec cela à l’esprit. Je mesure aussi que ces expériences sont formatrices. Je note, pour moi-même, que ma présence ici participe de ce choix que j’ai fait, consciemment ou non, de ne pas devenir un expert, un spécialiste. Le choix d’accepter de participer à des expériences où il semble au premier abord que je n’ai rien à y faire. Le fait que ce choix puisse se traduire ainsi est étroitement lié à mon expérience de friche artistique où je me forme à la déformation. Ces jours-ci, je vivote dans le théâtre de la Renaissance en frichard, et j’aime voir dans ce théâtre très conventionnel des choses de l’ordre de la friche se dessiner, des mauvaises herbes pousser.

Dans ce contexte j’ai aussi une lecture pour ne pas dire une attention aux micropolitiques de groupe. Si cette création n’est pas nécessairement l’espace pour travailler collectivement ces questions, il reste un très bon analyseur. Rien n’est simple, beaucoup de choses m’échappent. Par exemple, je peux difficilement prendre la mesure de ce que représente cette création comme espace de travail pour des musiciennes et musiciens dans les mondes de l’art. Je perçois qu’à cet endroit, les conditions sont plutôt bonnes en terme d’ambiance, de relations humaines, de la pratique de l’instrument.

L’institué déborde sur nous et la tension entre ce à quoi nous aspirons, des formes de latéralités, de coopérations, se heurtent aux logiques dominantes et préexistantes. Ainsi, la division du travail, sociale et technique, ne se questionne que dans la difficulté et avec eux les rapports de pouvoir. Par exemple comment un groupe hautement affinitaire, parce qu’il est aussi une famille ou qu’il travaille depuis longtemps ensemble, prend conscience que cette situation génère des déséquilibres. Comment cette prise de conscience ne déstabilise pas une action, une création qui d’apparence semble fonctionner ? Etre attentif à cela dans un espace où l’objectif est une création n’est pas forcément facile. Car il n’est pas ici question de trouver des solutions même si il peut en émerger. Par ailleurs, j’entends chez certains que le champ de l’art est justement un des espace qui résiste à de trop fortes logiques de spécialisation. Je ne partage pas cet avis. Même si c’est clairement ce qui m’anime personnellement, notamment dans ma manière d’être à la friche, les logiques dominantes pèsent, peut-être de façon plus supportable, mais pèsent quand même sur la création artistique, y compris dans les sphères moins imprégnées des logiques du marché de l’art. Je ne sais pas si Howard Becker en parle, comment il parle de ces questions micro-politiques à l’intérieur des chaînes d’acteurs qui concourent à l’aboutissement d’une création. 

Ces discussions, observations, se font, se discutent autour d’un moment le samedi matin de « debrieff ». Ce moment est important et on le met à profi pour venir sur ces enjeux micro-politiques. L’occasion, je crois, pour chacun.e de prendre aussi la mesure de la situation. Tout se passe très bien et la semaine est réussi. Mais ce ne peut pas être que cela. Un tel ensemble de personnes ne peut pas fonctionner sans qu’il n’y ait de déséquilibre, d’inégalité, d’action sur un mode majoritaire et d’autres sur un mode minoritaire dans la situation.

JOURNAL D’ENTRES – Thomas Arnera

Prologue

Le présent article est issu d’une discussion et d’une proposition qui m’a été faite en février 2020. Voilà ce que j’en ai retenu : « Pourquoi ne proposerais-tu pas une forme au sein de laquelle on découvrirait, à la lecture de ton journal, la manière dont tu interviens avec le journal ». Cette proposition m’a plu, car elle me donne à faire ce que je n’ai pas réussi à faire jusqu’à maintenant, sauf peut-être à l’oral, à savoir de revenir sur ma pratique de journal, son partage, ce qu’il fait émerger. Jusqu’à maintenant, il s’agissait de partages du journal à l’état brut, ou sous forme de lectures, parfois « théâtralisées ». Cependant, il ne s’agit pas dans cet article de produire une analyse à « froid », qui prendrait le dessus sur l’écriture plus intuitive du journal. Cela, pour au moins deux raisons. La première est que je n’ai probablement pas assez de recul. La seconde, qui découle logiquement de la première, est qu’il me semble intéressant de pouvoir interroger une pratique à même sa réalisation, en la partageant. L’idée est donc que le journal puisse se raconter de lui-même, sans donner le primat à mon interprétation ou à mon analyse. C’est, d’une certaine façon, un nouvel espace d’intervention pour le journal. Comment celui-ci fait irruption dans l’espace d’une revue et auprès de lecteur·rice·s ? J’ai donc sélectionné, en partant de mes premiers journaux dactylographiés en 20181, différents passages qui racontent le journal à même son écriture et depuis des expériences de partage in situ.

Le journal, un processus-outil « Entre » action et recherche

La tenue du journal découle d’une réalité, celle de la recherche-action ou de la recherche impliquée. L’action, l’implication donnent à la recherche et à ses outils des espaces flous d’existence. L’action produit des savoirs concrets et, paradoxalement, extrêmement volatils, en suspension dans un air qui se charge des interactions des acteur·rice·s en train de faire, en réunion, en pause clope, au repas, en balade au bout d’une laisse2, etc... Inversement, ces savoirs peuvent aussi être vite enfouis dans l’épaisseur de nos dossiers, cartons d’archives, disques durs, armoires, mémoires. Pour moi qui pédale entre différentes actions avec la prétention d’en faire des objets de recherche, le journal m’est apparu comme l’espace « entre ». L’espace de disponibilité entre les actions mais aussi un espace commun à ces différentes implications. Un espace qui met en lien des réflexions très générales sur le vélo avec celles, très spécifiques, d’une réunion sur « le terrain » ou l’extrait d’une note de lecture avec un mail reçu la veille. J’ai très vite été soumis à la tentation d’ouvrir plusieurs carnets. J’ai fini par m’en tenir à un seul, avec cette idée qu’il viendrait raconter les entres d’un quotidien fragmenté, dont mon expérience constituerait le liant, le médium. Le journal fait ainsi l’expérience des entres avec l’hypothèse, que je m’adresse d’abord à moi-même, qu’à l’heure d’une société urbaine où les quotidiens sont extrêmement fragmentés, spécialisés, nos entres en disent long. Dans une perspective de recherche-action, il m’est apparu très vite que le journal pouvait aussi être un espace qui s’ouvre et se partage, à la manière de ces terrains de recherche qui sont avant tout des espaces auxquels on accède, parce qu’ils sont partagés d’une manière ou d’une autre.

Règle de « je »

Malgré des portes qui semblent aujourd’hui s’ouvrir pour écrire une sociologie à la première personne, l’exercice reste toujours difficile. Pour ma part, il m’a fallu (et encore aujourd’hui) déconstruire plusieurs années de formation à dire « on » ou « nous », depuis mes premières « rédactions », jusqu’aux deux années de master. L’institution universitaire semble encore mettre des freins à celles et ceux qui font ce choix de façon argumentée3. Dans une pratique de recherche impliquée, ou encore de recherche-action, il m’a paru difficilement tenable de ne pas parler au « je ». Une partie du problème s’est évacuée, notamment dans l’écriture, lorsque j’ai accepté de jouer le « je » . Lorsqu’une phrase commence par « je », et que j’écris une demi-vérité derrière, cela vient tout de suite poser un problème, beaucoup plus que lorsque j’utilise les troisièmes personnes. Avec le « je » s’instaure une forme de déontologie avec soi-même. C’est ce passage à la première personne, et tout ce quil représente comme rencontre, comme environnement et comme dynamique de travail, qui m’a conduit à tenir un journal.

Écrire à la première personne tient aussi du dialogue avec soi. Un dialogue qui personnellement me perturbe parfois, me gêne à certains moments, car, à trop écrire sur soi, est-ce qu’on ne finit pas par être un peu trop égocentré ? Mais à trop se dérober de soi-même, n’a-t-on pas tendance à oublier d’où l’on parle ? Ces questions n’ont de valeur que comme questions, selon moi, et à condition qu’elles s’arriment à l’écriture en permanence. C’est aussi là que la problématique du partage du journal intervient, au sens où cette déontologie, hautement subjective, s’offre à l’évaluation, à l’appréciation des autres et, ainsi, à leurs retours.

Le fait de tenir un journal, et de le mobiliser dans l’action, ajoute au questionnement quant au rapport à soi. L’exercice auquel je me prête ici n’échappe pas à cette impression. Pour la présente écriture, j’ai eu la sensation passagère de faire la promotion du journal et, donc, indirectement, de faire ma propre promotion. J’ai ainsi fait le parallèle avec le monde de la cuisine, que j’ai beaucoup fréquenté pour y avoir travail plusieurs années. Je me suis dit, qu’à la manière d’un·e cuisinier·ère, je partage, ici, ce qui me semble être les expériences « réussies » : les recettes que l’on mettrait sur son blog ; les recettes pour lesquelles on éprouve un peu de fierté car elles semblent produire quelque chose d’intéressant et dans lesquelles on a mis son « grain de sel ». Cette image du blog me vient notamment parce qu’au moment d’écrire ces lignes je reçois le cahier #01 « Cuisine d’Ours »4 qui retranscrit, sous la forme d’un petit livret, les recettes partagées sur un blog. Cela vient faire écho à cette pratique de journal et son partage qui s’opèrent à la fois par l’intermédiaire d’un site internet (www.defluences.fr), mais aussi par la production de livrets, de fanzines. Pour le dire dans les termes de Pascal Nicolas-Le Strat, ces formats, parce qu’ils se déploient à-même les situations, apportent « une réactivité propice aux interactions de recherche »5.

Sur ces blogs, on trouve aussi, parfois, des mises en garde, des choses à ne pas faire, en raison d’une expérience précédente plus malheureuse. Bien entendu, la pratique du journal et son partage donnent aussi lieu à des casseroles brûlées, des mauvais dosages, entre critique, réflexivité, académisme, intimité… C’est justement en le partageant qu’on peut s’en rendre compte et en travailler la justesse.

C’est ainsi que ce texte est envisagé. Il raconte une pratique encore en construction, il participe du partage de la recherche en train de se faire. Dans mon cas, le journal fait désormais partie intégrante d’une méthode qui ne se veut pas figée par l’idée même de méthode. Ce qui est partagé dans le présent texte constitue les points d’émergences de ce qui « fait » méthode plutôt que de ce qui « est » méthode. Par exemple, lorsque, dans des situations particulières, le journal, depuis son partage, produit des espaces soumis à confidentialité, mais une confidentialité co-élaborée, qui ne se formalise pas en clauses de confidentialité. Ou, encore, lorsque le fait de le partager stimule des prises de paroles, des écritures et bien sûr des objections vis-à-vis de ce qui y est énoncé. J’espère pouvoir continuer à multiplier les allers-retours entre le journal, les manières de le partager et ma pratique de recherche. Pour l’heure, ce nouveau mode de partage est aussi une façon de revenir vers celles et ceux qui côtoient cette pratique d’entres. Ils sont, tout autant que moi, des praticien·ne·s des entres, que j’aime appeler « entropologues ».

Dans le présent texte, vous trouverez différents registres d’écritures. Principalement des extraits de journaux qui dialoguent les uns avec les autres par un effet de mise en page. Un espace d’explicitation/transition, entre crochets, qui présente le contexte et le processus dans lesquels s’inscrivent les extraits, tout en assurant les transitions entre eux. Enfin, les « notes d’attention » qui viennent ponctuer l’écriture du journal de petites attentions qui sont autant de lignes de fuite pour la recherche en cours. Ce sont des pistes ouvertes par la pratique du journal et par la manière dont il se constitue, aussi, comme matériau pour la recherche. Ces notes jouent également le rôle habituel de « note de bas de page ». Les extraits de journaux n’ont pas été modifiés ou, alors, de façon très minimaliste par souci de compréhension et d’anonymisation. Ils traversent et racontent différents territoires au sein et autour desquels nous6 faisons recherche et où j’ai personnellement formalisé, il y a peu, une recherche doctorale sur les lieux « entre » dans l’espace-temps métropolitain.

Journal d’Entres

{Ce premier extrait, du 23 septembre 2018, est issu d’une expérience, Ville En Résidence, qui prend place en 2018 aux abords de ce qui sera les futurs bâtiments de l’association Lamartine qui occupait alors la friche artistique Lamartine à Lyon. Dans le cadre de son relogement et de ma recherche sur le relogement des lieux intermédiaires, j’ai proposé à la compagnie Augustine Turpaux7, sur la base de ses travaux et créations préalables, une expérience de résidence artistique d’un mois dans un square du quartier afin d’interroger le territoire et notre future implantation à l’intérieur de ses frontières8. Pour prendre part à l’action, au-delà de la pratique théâtrale9, j’ai proposé, pour cette expérience, de partager pour la première fois mon journal. Cette habitude a perduré pendant les résidences suivantes, donnant lieu à ce que j’ai très vite appelé « Journal de bordure »10.}

23 septembre 2018

Alors que je peine à écrire les dernières lignes des deux articles que je me suis engagé à (co)-écrire pour la revue Agencements, me voilà à me lancer dans une toute nouvelle expérience d’écriture, celle du présent journal. Cela m’évoque plusieurs choses. D’une part, l’importance que l’écriture est en train de prendre dans mon activité de recherche11, une pratique désormais quotidienne, que cela soit celle de l’écriture d’articles, de la tenue d’un carnet de recherche, mais aussi de terrain. D’autre part, cela renvoie à la réalité de mon activité, au sens où celle-ci est bien réelle, à vif, elle prend forme dans cette chorégraphie contrôlée/incontrôlée. Contrôlée, parce que je parviens à orienter ma pratique. Incontrôlée, parce que la direction que je lui donne la place en situation d’expérimentation, soumettant cette dernière à une forte indétermination. Par ailleurs, cela m’évoque la diversité des modes d’écriture possibles (diaire, d’articles, de correspondances, de mises en récit, dramaturgique)12 et mon appétit pour partir en exploration, à leur découverte. J’ai ainsi découvert, ces deux dernières années, les champs qu’ouvre l’écriture, au travers des différentes formes qu’elle peut prendre, notamment dans la perspective d’une recherche relationnelle (une recherche qui entre en relation et entre les relations). L’écriture n’est pas seulement un outil de restitution, elle participe pleinement à l’expérimentation, elle la constitue.

Pour cette expérience de résidence artistique dans l’espace public, je souhaite que le journal, depuis son partage, participe de cette expérimentation. Le partage se déroule dans les termes suivants : tenir un journal quotidien, pendant la durée du projet Ville En Résidence, et le partager quotidiennement avec les membres de la compagnie. Nous avons décidé collectivement que ce journal serait lu chaque matin, à voix haute, et que je le partagerai également sous forme écrite, par mail, avant ou après la lecture selon... Je l’écris pour qu’il soit partagé avec d’autres personnes que les membres de la compagnie, notamment les ami·e·s chercheur·eurse·s, avec qui il devient indispensable de partager de telles expériences. Ce second cercle de partage n’est pas un objectif en soi et, s’il a lieu, il sera soumis à conditions, principalement l’aval des membres de la compagnie. Cela soumettra peut-être l’écriture à des modifications pour permettre son partage. Si cela a du sens, les cercles pourront s’élargir, mais probablement sur un mode de partage très différent.

Je n’ai pas encore déterminé le mode d’écriture, dactylographié ou manuscrit. Pour l’instant, j’ai choisi d’écrire à l’ordinateur, parce que je tiens habituellement un carnet manuscrit et que c’est l’occasion de travailler cette forme d’écriture sur un autre support, même si cela va en contradiction avec mon souhait de me détacher de l’écran, particulièrement pendant cette période de résidence. Peut-être reviendrai-je à la forme manuscrite, ou, peut-être, alternerai-je pour y ajouter d’autres mediums, des dessins, des photos ou toute autre documentation qui pourrait venir appuyer ou plutôt soutenir cette aventure.

Je note que, spontanément, j’ai choisi de ne pas m’adresser, dans le registre d’écriture, aux amis de la compagnie. Je l’écris donc comme je tiens habituellement mes carnets, comme un dialogue avec moi-même, mais avec cette envie de partage, afin de profiter de la confiance que nous avons créée entre nous, comme compagnie, pour leur ouvrir ce dialogue.

{Les extraits qui suivent sont issus d’un tout autre contexte, celui du projet Un Futur Retrouvé, un accompagnement artistique de trois ans dans un quartier dit QPV (Quartier Politique de la Ville) à Lyon. Un Futur Retrouvé s’inscrit dans le cadre d’une vaste opération de rénovation urbaine, entamée depuis plus de deux ans. Ce projet, initié par la compagnie Augustine Turpaux et co-construit avec le collectif d’architectes Pourquoi Pas !? et moi-même, prend place dans le quartier depuis un appartement laissé vacant, mis à disposition par le bailleur social (l’un des financeurs du projet avec la Ville et le Commissariat Général à l’Égalité des Territoires). Pour notre premier printemps, et peu de temps après notre installation dans l’appartement, nous avons accueilli, à l’initiative des Pourquoi Pas !?, un workshop d’étudiant·e·s de l’école d’architecture de Montpellier. Durant une semaine, les étudiant·e·s devaient prendre part à l’accompagnement artistique. Le projet que nous avions déposé, et qui a été retenu en juillet 2018, s’organisait, entre autres, autour d’un espace mobile (caravane, roulotte) à déplacer dans l’espace public au gré des démolitions/reconstructions. Face aux difficultés rencontrées, pour cette réalisation, nous nous sommes vus attribuer un appartement. Cette attribution d’un espace de travail, nécessaire pour le déroulement du projet, est venue, a contrario de ce que nous souhaitions développer (à savoir un projet en porosité avec l’espace public), introduire du « dedans », du confort. Nous nous sommes saisis de l’opportunité du workshop pour penser une construction qui permet au projet d’exister et d’être identifié dans l’espace public. Un espace de rencontre, mais aussi un espace de travail, individuel et collectif.

Durant cette semaine, j’ai proposé, à l’instar de l’expérience dans le square, de partager mon journal que je ne partageais jusqu’à présent qu’avec la compagnie et le collectif d’architectes. C’est une première expérience de partage élargie. D’une certaine façon, dans une logique similaire du dispositif mobile et à une échelle plus individuelle, le partage du journal vient questionner la manière dont une pratique « intérieure » se donne à exister publiquement.}

22 avril 2019

Ce matin, nous accueillons l'Intensif d'architecture HLM (« Hors les murs ») : treize étudiant·e·s en archi de Montpellier nous rejoignent sur un projet dans l’agglomération lyonnaise. Nous avons rendez-vous au 1 rue Gaston Cotte à 9h30, j'arrive à 9 heures pour ouvrir à Yannick, Laurène, Amandine et Etienne (le référent pédagogique et les membres du collectifs Pourquoi Pas !?). Je repars pour chercher café et jus pour accompagner les viennoiseries qu'illes ont apportées, quand je reviens les étudiant·e·s sont là, en partie, les autres nous rejoignent quelques minutes plus tard. Je me fais très vite la remarque que la répartition femme/homme est très inégale (dix femmes pour trois hommes).

Je ne suis pas angoissé, je n'ai pas préparé grand-chose, juste quelques axes à présenter. J'ai seulement envoyé un message, hier, sur la plateforme permettant d’échanger des documents pendant le workshop, pour évoquer tardivement quelques idées et partager deux publications.

23 avril 2019

Après avoir corrigé un peu mon journal, je me saisis de la « charrette »13, libérée de l'arbre qui lui avait fait prendre racine depuis 5 ans à l'entrée du jardin de ma colocation. Moins d'ombre pour mon frère, plus de bois pour nos futurs barbecues... Moi qui suis un peu dans l'émotif vis-à-vis de ma colocation, je vois, dans le départ de la calèche qui avait élu domicile ici, un symbole des changements à venir14. J'arrive devant l'appartement et, comme autre symbole, cette fois-ci de notre présence dans le quartier, c'est madame Benarbia, l'ancienne voisine de l'étage inférieur qui m'accueille en rigolant de me voir ainsi accompagné. Elle attend là, sous le porche, pour éviter la pluie, avant de réaliser son état des lieux de sortie. Les occupant·e·s de l'appartement (étudiant·e·s et membres du projet) descendent voir la charrette. Nous remontons, je sors le journal du jour et deux autres que je cite dans celui du jour. Yannick propose que le journal soit lu à haute voix par un·e étudiant·e. Finalement, on fait tourner le journal, paragraphe par paragraphe. Je le vis comme une première expérience très intéressante avec autant de monde. Je perçois également ce moment comme une expérience pédagogique collective, qui s'adresse à l'ensemble de la salle sans exception, me semble-t-il15.

26 avril 2019

Dans l'appartement, dans l'espace institutionnel, celui qui nous a été donné par l'institution et qui s'est institué comme l'espace de confort cette semaine (chauffé, couvert…), j’entrevois la possibilité de faire lire le journal à nos trois invité·e·s du jour16. Illes prennent la parole pour nous faire la présentation de différents enjeux de la politique de la ville et de notre présence dans le quartier (celle du projet Un Futur Retrouvé). Malgré le fait que je commence à mieux connaître ce discours, j'accroche des éléments nouveaux, des éléments de compréhension du contexte propre aux quartiers concernés par la politique de la ville. Cependant, c'est bien l'idée de faire expérience différemment qui m'intéresse le plus, d'initier un début d'expérience collective. La lecture du journal, avec nos trois invitées, est une manière de commencer.

Par ailleurs, chacune de ces rencontres fait exister des postures et parle un peu plus de « l'Institution » et des institutions17, que ce soit Sciences-Po, l’université, le bailleur ou encore les collectivités. Chacune de ces postures, qui ne se confond pas avec l’individu qui l’incarne, me semble raconter l’institution depuis laquelle elle se construit et, notamment, du rapport au pouvoir et de sa distribution dans l’institution, et plus largement dans la société. Les traits communs entre les postures dessinent peut-être les contours flous de l’Institution qui serait un rapport dominant de pouvoir, auquel les membres d’une même société ou communauté sont « soumi·e·s », que j’envisage dans notre cas sur un mode masculiniste, descendant, blanc et expert.

Qu'est-ce qui s'institue, chez une personne, dans sa relation à l'institué ? Comment l'institution forme et transforme ? D'où, peut-être, l'hypothèse de partager les moments instituants de nos pratiques, comme l'expérience de journal de cette semaine en « lecture publique ». Ce sont des moments de « formes » pour ne pas dire de formations. C'est quand quelque chose prend « forme » que le travail du commun peut opérer, peut-être ?

{Ce jour-là, nos invité·s ont ainsi participé au tour de table. Étant assis·e·s côte-à-côte, ces dernies ont fini la lecture du jour, dont voici l’extrait. Le journal a ainsi créé, très modestement, un espace d’expérience collective en invitant nos intervenantes dans la ronde des lecteur·rice·s. Par hasard, il se trouve que le journal se terminait par une réflexion décalée autour de la co-construction, en prise avec le vent, qui a soufflé fort sur l’ensemble de la semaine embarquant avec lui planches, bâches et tournevis}

Jeudi 25 avril

...

Le contre-vent, c'est marrant ce mot. Je l'ai entendu plusieurs fois, sans savoir ce qu'il signifiait précisément, dans la bouche des étudiant·e·s. Le contre-vent, la horde, ce corps collectif qui se mobilise face au vent pour contrer18. Il y a neuf formes de vent – et cela mériterait déjà une relecture tant le livre est chouette et que les détails s'en vont déjà. Je pense au Furvent, au Slamino, au Krivetz, mais il y en bien d'autres, dont les trois dernières sont plutôt mystiques, je crois. Je pense à ces neuf formes qui peuvent permettre de venir plus en détail sur l'idée d'intermédiation. On pourrait imaginer, très aléatoirement, qu'il y a neuf formes de co-construction, elles-mêmes subdivisées en trois sous-parties, correspondant aux écologies de Guattari19 : mentale, sociale, environnementale. Le premier niveau, mental, signifierait qu'il y a trois formes de co-construction avec soi-même. On pourrait dire, tout aussi aléatoirement, l'intuition, l'auto-critique ou réflexivité et, enfin, la « décentralisation de soi » : comment je vis avec un ensemble organique, qui ne se réduit pas au cerveau. Une réflexion qui serait en lien avec l’intentionnalité, les gestes, les frissons. Le niveau social : comment je co-construis avec un·e individue, comment ce groupe, que nous formons, construit avec un autre groupe et comment, ensuite, ces groupes co-construisent un commun, c'est-à-dire quelque chose d’inappropriable et, paradoxalement, appartenant un peu à tout le monde. Le troisième niveau, environnemental, se rapprocherait plus de l'écologie comme on l'entend au sens commun, dans un rapport de préservation et d’attention à l’environnement naturel, urbain. La co-construction avec l'environnement recouvrerait quelque chose de particulier, et une posture à la limite du fantastique sur la neuvième forme. Des formes qui se rapprocheraient de ce que j'appellerais la symbiose, un travail d'annaturation plutôt que d'acculturation, dans la perspective des catastrophes culturelles en cours, aussi préoccupantes (et indissociables) que les fameuses catastrophes naturelles que l’on connaît, sans pour autant les écouter.

27 et 28 avril 2019

L'approche pédagogique de Yannick m'a permis de prendre, encore une fois, la mesure de l'importance des Fabriques de sociologie20 dans ma façon de travailler et d'être attentif à certaines choses. Il y a eu, pour moi, quelque chose de l'ordre de l'expérience pédagogique et de la co-formation durant l'ensemble de la semaine. À cet endroit-là, le journal s'est réellement constitué comme outil relationnel et pédagogique21. Il m'a permis de prendre place de façon singulière dans la semaine d’ateliers avec ma pratique de sociologie politique, et peut-être d'apporter une modeste contribution également sur le plan pédagogique. Certaines écritures sont sorties, et cela ne tient pas forcément à la lecture de mon journal, mais je ne doute pas qu'il ait contribué à valoriser cette pratique de l'écriture auprès de certains et de certaines des étudiant·e·s.

L'expérimentation nous perd et, en l’écrivant, je réalise que c'est important. Il y a, ici, l'idée d’un sens de l'orientation. Comment s'orienter dans sa recherche ? Comment parvenir à revenir à l'objet, à la politique publique, quand l'effort se concentre sur la tenue d'un journal ou sur la participation à un workshop d'étudiant·e·s en archi et sur la mise en récit de l'expérience collective dans laquelle s’insère ce workshop ? Il est tentant de s'arrêter au commentaire des situations, sans y prendre part, et de fabriquer, à rebours de l'action observée, une critique de laquelle on a le loisir de s’exclure ou non. Le journal de cette semaine, si je perçois les effets positifs qu'il a pu avoir, a peut-être perdu sa dimension critique de l'action in situ, mais il a permis d'ouvrir des espaces de discussions. En évoquant certains sujets, comme le rapport à l’institution ou la distribution des corps dans l’espace, il permet d’accompagner l’action collective de ces questionnements qui ont une portée critique. Le journal ne produit pas seul la critique, mais, par le partage de questionnements, il permet d’ouvrir des espaces de discussion et peut, ainsi, favoriser le déploiement d’une critique à -même l’action. Par ailleurs, le journal ne fait pas la recherche, il y contribue, et la critique que l'on construit par la recherche n'est pas circonscrite à cet outil. [...]

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{Une tension, non résolue, autour de cette dimension critique d’une sociologie et, plus encore, d’une sociologie impliquée, traverse la tenue du journal et son partage en situation d’action et de recherche collective. À ce titre, cette pratique construit une forme de responsabilité vis-à-vis du groupe, responsabilité mise à l’épreuve dans l’écriture et le partage du journal, à l’image de cet extrait du mois de juillet 2019 qui vient dialoguer a posteriori avec l’extrait précédent.}

30 juillet 2019

Je sens une phase de transition dans la tenue du journal due à une tension entre oral et écrit. Qu'est-ce qui doit être dit à l'écrit, qu'est-ce qui doit être dit à l'oral, l'un et l'autre dans un contexte de partage ? Je n'ai pas le temps de tenir deux journaux qui traiteraient d'un même sujet mais un ayant vocation à être partagé, l'autre ayant vocation à rester intime. Cependant, tout peut se dire, dès lors que s'opère une traduction, qu'une (auto)critique se traduit en questionnement ou en proposition22. Car, si la critique est nécessaire, elle ne se suffit pas à elle-même, une évidence qui reste cependant à souligner. Une critique à elle seule ne change pas, a priori, ce qu'elle critique. Elle suppose qu’elle va permettre depuis sa réception un changement. Cela supposerait également que la critique est juste, ce qui bien souvent nécessite une démonstration que le ou la critique n'est pas nécessairement en mesure de faire seul·e. Cela peut, bien au contraire, créer de l'antagonisme ou creuser un fossé entre celui qui s'octroie, ou à qui on octroie le droit de faire une critique, et celles et ceux qui la reçoivent parfois de plein fouet, la tête dans le guidon, dans l'action, sans que ne soient produit individuellement ou collectivement les moyens de la réceptionner. Dans le cas d'une auto-critique, on mesure plus facilement ces différents éléments.

Suite 27 et 28 avril 2019

[…] L'expérience du journal pose la question du rapport utilité / inutilité de nos pratiques, de nos postures. J'ai le sentiment que l'appréciation, plutôt positive, de l'utilité m'est venue des étudiant·e·s et occupant·e·s de la semaine. Jusqu'à tard dans la semaine, je ne savais pas trop qu’en penser. Mais l'utilité peut avoir pour effet de biaiser la recherche par effet de commande et j'entends ici la mise en garde d'Yves Bonny au séminaire de LISRA et du GIS23 Démocratie participative24. Ce besoin d'être utile déforme l'exercice et, s'il est important de pouvoir décaler sa méthode, il faut rester vigilant, je crois, face à tout biais utilitariste. L'expérience de rendre public, en direct, le journal, vient modifier le mode d'écriture, y compris parce que je ne suis pas en pleine maîtrise (et c'est souhaitable, je crois) de mon écriture. L'écriture de cette dernière journée est symptomatique d'une écriture qui ne s'écrit plus seule ou exclusivement pour moi.

Mais cette non-maîtrise pose aussi la question de la maladresse inhérente à l'exercice, à la fois en termes sensibles (blesser quelqu'un, mettre dans l’inconfort, se mettre dans une posture de livreur d'affects, ne s'adresser qu'aux personnes qui maîtrisent le français dans la salle), à la fois sur le plan technique et déontologique (anonymisation des personnes et des lieux, prendre soin du projet). Sur le plan de l'inutilité, je ne doute pas que le journal en remplisse les critères également, d'une certaine manière, c'est ce qui m'amuse quand celui-ci prend soudainement une forme d'utilité. Par ailleurs, l'utilité et l'inutilité ne sont pas des états fixes, ils sont liés encore une fois à des processus et des contextes. Un processus agit différemment selon le contexte où il s'inscrit. Je pense à la « mode » qui rend utile des choses qui semblaient complètement désuètes, mais cet exemple ne me rassure pas, mais je n'ai pas besoin d'être rassuré à ce niveau-là.

17 janvier 2020

En écrivant, je repense à ma discussion avec Darius, quand celui-ci me demande si le journal ralentit le temps. Je lui réponds que le journal donne de l’épaisseur au temps, produit de l’espace-temps.

{Avec Darius – venu faire un stage au sein du collectif Pourquoi Pas !? en janvier 2020, étudiant de Montpellier lui aussi –, nous avons « compagnonné », notamment dans la réalisation collective d’un court documentaire et d’un ciné-garage sur le projet Un Futur Retrouvé. Sa question m’a donné à méditer sur le ou les gestes qu’implique cette pratique du journal. C’est à la fois habiter les temporalités : qu’est-ce que cela génère de revenir quasiment quotidiennement sur sa journée, de l’écrire, et possiblement d’en faire autre chose que ce qu’elle est déjà ? J’imagine alors la tenue du journal comme la possibilité de garder la main sur son quotidien. De (re)lire pour soi-même ce qu’il produit et écrit comme récit de la ville, des passages étroits que nos trajectoires tracent dans cet espace-temps qui se densifie sans cesse un peu plus. L’interprétation, ainsi faite de sa propre journée, n’est pas à envisager comme en dehors du quotidien mais au contraire comme faisant intégralement partie de celui-ci, un geste de chaque jour. La tenue du journal permet ainsi de prendre « littéralement » le temps.

C’est aussi pouvoir se jouer des temporalités, s’en défier. Entendu comme la façon dont le journal devient le prétexte de défis que l’on peut se lancer à soi-même : « et si je tentais ça ? » ou, plutôt, « comment je tente ça ? ». Le partage produit un espace potentiel a-temporel où les différentes formes de « présent » (présents passés ou archivés, présents immédiats et présents à venir) s’entremêlent. Les extraits qui suivent viennent illustrer cela. Ce sont différents moments du projet Ville En Résidence, déjà présenté plus haut. Ce projet a vu se réaliser trois résidences dans l’espace public. À chacune d’elle, le journal s’est décalé dans l’usage qui en était fait. D’abord comme outil d’accompagnement et de suivi, il a aussi permis, aux nouvelles et nouveaux arrivant·e·s, d’accéder au travail réalisé précédemment. Lors de la troisième résidence, j’ai pu le partager sous forme de livret aux usager·ère·s du square et aux curieux·euse·s. Il est aussi devenu le matériau d’une courte performance de lecture gesticulée. Enfin, il se partage dans les lignes qui suivent25}

30 septembre et 1er Octobre 2018

Je fais ici la synthèse des deux derniers jours, car je me suis un peu décalé dans l’écriture, notamment parce que j’écris souvent d’un côté de l’heure frontière plutôt que de l’autre, après 00:00. L’écriture reste quotidienne, indépendamment des moments consacrés à le taper sur l’ordinateur car, finalement, ce journal s’écrit à coup de petites notes grattouillées ici et là, sur un coin de page ou de cerveau.

Le projet reprenant dans le square jeudi, j’en ai profité pour relire l’ensemble du journal depuis dimanche dernier, date de son ouverture. Je prends la tenue de ce journal comme un véritable exercice de relecture, avec une attention particulière aux fautes de grammaire et d’orthographe, ainsi qu’à la syntaxe. J’en profite donc pour m’entraîner, à la fois à l’écriture (plus attentive), à la fois à la relecture qui, avec la revue Agencements, m’apparaît aujourd’hui comme une vraie compétence à développer, pour la relecture de mes propres textes mais, surtout, pour être plus à même de me proposer en relecteur d’articles d’autres contributeur·rice·s. Je corrige donc mes fautes et les surligne au stabilo vert, pour les reporter plus facilement sur l’ordinateur. Le rose surligne les grandes idées qui ressortent de cette première semaine. Il y aura encore beaucoup de coquilles malgré cela. . .

Il y a l’idée de l’écriture comme expérience, j’en fais état dans les lignes ci-dessus ; l’expérience de la tenue d’un journal, son partage, donne à travailler au-delà de l’écriture dans son sens concret. J’éprouve cette idée d’écriture comme constituante de l’expérience de recherche, et plus particulièrement d’une recherche relationnelle (qui entre en relation et entre les relations, cf. journal 23/09/2018). Le mode d’écriture prend finalement une forme hybride, entre forme manuscrite et forme dactylographiée.

8 janvier 2020

Écrire le journal du jour est compliqué. Après le foot, et cette journée intense, je me sens logiquement fatigué. À bout de souffle, de soif et de cerveau. Pourtant, c’est là période où le journal prend le plus de sens sur le plan de ma recherche. En terme de production, de partage, de remise en jeu, de transformation. Il me donne à m’exposer, je le distribue de façon plus consciente, sans vraiment savoir quelle va en être la réception. À Michaël ou à Marine, par exemple. Je m’apprête à en publier une partie sur le blog Palimpseste du CCO26. Avant d’écrire le journal du jour, je relis celui tenu pendant la résidence dans l’espace public27. Même si je me souviens encore de ce qui s’est passé, le journal me permet de me replonger dans l’ambiance, de revivre les moments « comme si j’y étais ». Certains passages sont bien écrits, en les lisant, je me dis que cela pourrait être la forme de demain28. Une lecture lente, posée, en déambulation dans l’exposition, en fonction de ce qui est dit dans le journal. Ça pourrait être chouette. Moi qui ne voulais pas reproduire la performance de la première soirée et qui souhaitais partager un peu plus la dimension « recherche »29. Le fait de reproduire la même chose me gêne, ou peut-être que la gêne est une excuse. À l’inverse du journal, qui conserve une forme de spontanéité, j’ai l’impression que la performance de la première soirée avait la fraîcheur de la déambulation qui s’était achevée la veille. Là, plusieurs semaines après la déambulation, quelque chose est retombée. En relisant mon journal, pour retrouver cette fraîcheur, l’idée émerge de pouvoir le lire et de croiser cette lecture avec la performance, tout en diminuant la place de l’improvisation.

10 janvier 2020

Une journée importante hier. J’ai finalement décidé de faire cette soirée, malgré l’hésitation jusqu’à hier matin. J’ai eu un peu peur au début, très peu de personnes sont présentes. Nous formons un petit comité d’une quinzaine de personne pour finir.

J’ai finalement pris la décision de lire mon journal, et de le faire de façon vivante en y intégrant des moments de jeu. Une nouvelle façon d’exploiter le journal, quasiment à même l’écriture. Jusqu’au dernier moment, je n’étais pas sûr. Là encore, j’ai bénéficié de la présence d’Amaël30, au-delà de la qualité et l’importance de son travail, pour lui faire part de mes doutes. Il me rassure, me donne son avis. Ok, je me lance.

Le soir, donc, entre des discussions, l’arrachage par le vent du lourd portail installé par la ville, je me saisis de mon journal et je me lance.

Il me semble que ma lecture est bonne, pas tout du long mais majoritairement ça marche. Je crois ne pas aller trop vite et parler suffisamment fort. J’entends, de part et d’autre, des rires qui me rassurent. J’ai le temps d’être surpris, car je ne m’attendais pas à ce que les gens rient, plutôt à ce qu’ils s’ennuient. Je tourne autour du mannequin habillé de mon costume et, parfois, je m’arrête pour « jouer », un peu comme lors de la première performance. Je me détache de mes feuilles et j’interprète les situations. [...]

{Voici un extrait de cette « lecture-jouée » ce soir-là. Il retrace une sortie dans le quartier intégralement costumé en « homme-chien »}

13 décembre 2019

« Des jeunes, probablement des collégien·ne·s, m’interpellent, smartphones à la main elleux aussi31, illes me sifflent, me crient des « monsieur ! », des « pélo ! », illes s’approchent de moi, puis s’écartent quand je regarde. J’avais prévu de rejoindre le square pour y faire un passage, en espérant que des connaissances humaines et canines s’y trouvent. Le square est vide, mais une horde de collégien·ne, provenant du collège attenant au square, s’agglutine autour de moi et me suit dans le square. Au plus fort, j’en vois au moins 30 debout, en face et assis à côté de moi (pour les plus téméraires) sur un banc du square. L’un d’entre elleux est hystérique et crie tout en se/nous filmant (snapchat je crois). Un autre prend des petits cailloux qu’il semble vouloir me jeter dessus, je le regarde, il se ravise avec un sourire coupable. D’autres, dans la troupe, posent des questions, calmes, curieux de cette situation, de ma présence, de mon costume. D’autres, moins nombreux·euses, restent dans la provocation et ne lâchent pas. Certain·e·s se demandent comment interagir avec moi et me tendent la main pour la serrer. Je la serre comme pour jouer un animal qui accepterait de tendre la patte quand on la lui demande. On me demande mon prénom que je donne à nouveau32.

Je me fais examiner les cheveux pour vérifier que ce n’est pas une perruque. Je livre peu d’informations et maintiens le mystère. Certain·e·s ont peur, quand d’autres me demandent des selfies, notamment une personne qui insulte un peu tout le monde, moi y compris. Je comprends que c’est sa façon d’exister dans la horde. En faisant peu, je teste leur patience et je tente d’inverser la situation. Je n’ai pas de quoi leur offrir un spectacle autre que celui de cette présence mystérieuse malheureusement. Mais, à la question de pourquoi je suis là, je réponds que je marche sur la frontière. Quelle frontière ? Me demande-t-on. Je réponds : celle entre Lyon et Villeurbanne. L’évocation de cette frontière suscite un vif et bref débat entre celleux qui pensent qu’elle n’existe pas et celleux qui affirment que si. Je sous-estimais l’attraction que je constituais en cette fin de semaine à la sortie des cours, mais, intérieurement, je redoutais cette situation que j’avais envisagée. Les collégien·ne·s, encore plus que les autres33, sont des publics très cruels et d’une violence entre elleux que je trouve difficilement supportable. Il faut être patient et futé. Un vrai défi pour moi.

Le moment dure entre dix et quinze longues minutes, peut-être plus. Les collégien·nes sont entre la peur, l’intrigue, la moquerie. Petit à petit, je sens que je prends l’avantage, les rebel·les du début deviennent plus clément·e·s, la moquerie et la violence verbale laissent petit à petit place à l’amusement collectif. Sous mon masque, je me prends à sourire et rire à deux trois réflexions qu’illes me lancent ou qu’illes se lancent entre elleux. La situation est intéressante mais je ne suis pas non plus très à l’aise. Je me lève pour terminer mon parcours à la friche, qui se trouve à quelques mètres de là. Je m’inquiète, l’un·e d’elleux dans la troupe dit dans mon dos : « viens, on lui met une tarte ». Je me dis que si l’un d’entre elleux joue la violence physique, cela pourrait créer un effet d’entraînement et rendrait la situation problématique. C’était simplement une phrase en l’air, probablement pour intéresser à ce moment-là. En choisissant de prendre la direction de la friche, je scinde la troupe, les plus véhément·e·s restent près de moi, quitte à ne pas aller dans la bonne direction, les autres s’en vont.

À ce moment là, illes changent d’attitude. Le garçon hystérique se calme, tout comme la photographe frénétique. Illes me posent des questions, plus calmement. Je prends alors moi aussi un ton plus naturel pour leur répondre. Elle me demande :

- « Mais monsieur, en vrai, vous faites quoi là ? ».

Je réponds :

- Est-ce qu’on doit toujours avoir une raison d’être là ?

- Non, mais en vrai ?

Et je réponds sans trop réfléchir :

- Comme ça, ça vous change de d’habitude.

Sans le préméditer, je vois à son expression que cette réponse toute simple fait tilt chez elle. Elle valide, et me dit, toujours sur le même ton, que « c’est cool ». Elle répète, enjouée, la discussion à son ami tout en continuant à insulter des filles au loin, qu’elle traite de copieuses, a priori pour leur sac en y ajoutant d’autres insultes assez tristes. »

Suite du 10 janvier 2020

[…] J’ai des retours positifs sur l’exercice auquel je viens de me prêter. Intérieurement, je suis ravi. Des retours de toutes sortes mais très intéressants, outre ceux flatteurs, comme ceux de deux personnes qui me disent que j’aurais pu en lire beaucoup plus. Ce qu’illes ne savent pas, c’est que j’ai sélectionné les passages qui me semblaient les mieux écrits et les plus vivants. Lire le tout aurait été probablement indigeste et un peu ennuyeux au bout d’un moment. C’est donc une invitation pour moi à soigner un peu plus mon écriture, parce que ce sont les passages où l’écriture était la plus fluide que j’ai pu utiliser de façon quasiment instantanée, sans retouche, et en lecture seule34.

Un autre retour concerne le récit en lui-même. Une personne me dit qu’elle apprécie grandement le fait de lire la situation depuis mon point de vue, plutôt que sur le mode de « l'extrapolation sociologique ». Je n’ai plus en tête ses mots, mais elle décrit assez finement ce que le moment a produit chez elle. Je le retranscris ici comme le fait qu’elle ait pu réécrire la situation depuis son propre vécu. Elle touche à ce que je considère de plus important dans la mise en récit : la capacité à produire des écritures et réécritures, et à travailler possiblement un commun. Le retour de Pauline est, lui aussi, très intéressant car elle « file la métaphore » que j’ai avancée dans le journal. Elle interprète ce que j’ai partagé d’une manière que je n’avais pas envisagée. Elle me parle « d’apprivoisement des jeunes ». Illes « m’ont apprivoisé », ou ont tenté de le faire selon elle. Cela me permet de lire la situation différemment. En y repensant, il est vrai que la situation, telle que je la décris, fait état d’un jeu qui s’apparente à un rapport de domestication.

5 septembre 2019

« Comment tenir son journal ? » est une question que je me suis posé hier, mais peut-être aussi avant-hier. Ce présent journal, par exemple, est écrit le 6 au matin, qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce qu'il faut que j'écrive la date du jour en entête, ou celle de la veille comme je le fais ici ? Tout dépend si j’explicite : « le journal du jour fait état de la veille ». Un journal qui parle de la veille, c'est ce qui se passe en général dans la presse, sauf, désormais, avec internet où certains sites de presse papier commentent l'actualité quasiment à-même les faits. D’ailleurs, cela distingue souvent pour moi information et commentaire. L'écriture au jour le jour m'invite souvent à un récit chronologique de la journée, sauf quand la journée produit une sorte de récit qui amène à agencer les moments dans un autre ordre. Le choix de l'ordre chronologique peut aussi faire l'objet d'un récit mais, pour moi, c'est souvent une suite d'évènements reliés ou non. Le journal doit-il être un récit ? Je ne crois pas. Il est ce qu'il est, il se suffit à lui-même. Il doit accepter la banalité, et la banalité doit être acceptée par celle ou celui qui décide de le lire. On peut toujours s'arrêter. Ou on peut aller au bout et se demander ce qui fait écho à sa propre banalité, routine, quotidienneté. La lecture et réécriture de la banalité sont ainsi moins banales. Sa vocation première n'est finalement pas d'informer.

Avec l'écriture du journal, une routine se substitue à une autre. Au lieu de commencer par le projet de thèse, je m'astreins à terminer et corriger le journal commencé la veille. Puisqu'en ce moment je travaille la rigueur de l'écriture, je profite de l'écriture du journal (une écriture spontanée, presque parlée) pour être mon propre correcteur sévère, insistant sur les tirets, les accents, les espaces en trop, les pluriels, les constructions. Une expérience d'auto-maître-ignorant, pour reprendre les termes de Rancière. Là, il s'agit réellement de gain de temps, de faire métier. Quand l'écriture devient un outil de travail, je crois qu'il faut être vigilant à plusieurs endroits. À veiller à ce que cela reste un plaisir et, paradoxalement, il y a quelque chose de systématique à choper pour cela, sinon on passe trop de temps à se corriger et on finit par ne plus y prendre de plaisir.

Cela me fait indirectement ou directement penser à la question du dressage, que je lis il y a quelques minutes dans le livre de Christophe Blanchard35. Le dressage, selon un spécialiste de la question canine et selon certains dresseurs, est un moyen pour le chien de gagner en autonomie. « Le chien joue mais ne travaille pas » (p. 33). Le terme « dresser » est d'ailleurs explicite, il veut dire faire tenir droit, à la verticale, il est l'exemple même du rapport anthropocentré que nous avons à l'animal. Un dressage, s'il permet une autonomie plus grande, il s'agit bien d'une autonomie dans le monde des hommes. Un animal qui n'est pas dressé reste à l'état sauvage, donc en danger à l'heure actuelle... Se dresser soi-même reviendrait à prendre son autonomie mais dans un monde humain qui est en train de se fermer à tout autre mode d'existence, en cherchant à tout domestiquer. Garder le plaisir, donc à cet endroit-là. Ne pas se laisser domestiquer par sa propre espèce (refus de l'esclavage ou de l'exploitation) mais, peut-être, se laisser un peu « dresser » par les autres espèces, s'ouvrir à d'autres rapports au monde, à d'autres systèmes de sens.

Le journal est un espace de plaisir et, d'ailleurs, la présente écriture sort du commentaire assez « naturellement », même si elle découle directement d'une réflexion sur la nature de cette écriture.

Inclusion

La première version de cet article se terminait par l’extrait ci-dessus, qui me semble toujours jouer le rôle de conclusion36. Il permet de finir sur une note « méta » à propos de l’écriture du journal et son partage. Il ouvre des possibles pour l’écriture au travers de l’attention à d’autres systèmes de sens, qu’ils soient humains ou non-humains. J’avais donc fait ce choix, peut-être par facilité, mais aussi dans l’idée que l’article peut rejouer l’approche qui considère qu’un journal ne se conclue peut-être pas, mais que l’écriture « s’arrête »37. Si l’écriture s’arrête, les réécritures, elles, peuvent se multiplier grâce aux différentes lectures permises par son partage. Alors, pour « inclure », et à la manière dont j’entends partager le journal dont il est question dans cet article, je laisse la main à celles et ceux qui ont pris le temps de le lire (vous) pour conclure. Cela, en considérant que votre lecture vient réécrire le texte depuis ce que le propos est venu toucher, questionner (en positif ou en négatif) chez vous. À la façon de l’écriture d’un journal, cette réécriture peut être simplement pour soi, et être réengagée anonymement et intimement dans son quotidien, ou, alors, elle peut être partagée d’une manière ou d’une autre. En ce qui me concerne, je recevrai très positivement vos réécritures, qui seront autant de conclusions et d’ouvertures possibles pour ce texte et ceux à venir.

1Je tiens un journal depuis 2016 réservé à des expérience précises, une écriture manuscrite, personnelle dans des carnets dédiés. Le support est parfois imposé par la nature de l’expérience. Depuis 2018, cette pratique s’est intensifiée et généralisée à mon quotidien. C’est aussi l’année des premiers partages qui, par manque de temps, m’a conduit à tenir le journal de façon dactylographiée.

2Je fais ici référence aux acteur·rice·s non-humain·e s et, plus spécifiquement, à des travaux dans un square fréquenté autant par des humain·e·s ainsi que des chien·n·e·s. Ces dernier·ère·s semblaient avides d’espaces intra-spécifiques (entre membre d’une même espèce), « dé-laissés » des humain·e·s.

3Je m’en tiens, ici, aux expériences partagées d’ami·e·s en master et en doctorat.

4Koskas « Ours », Yves. (2020). Cuisine d’Ours. Cahier #01. Puéchabon, France : Ours éditions.

5Nicolas-Le Strat, Pascal. (2014). Une sociologie des activités créatives-intellectuelles. Sainte-Gemme, France : Presses Universitaires de Sainte-Gemme.

6Je pense, ici, aux personnes et groupes de personnes qui sont cité·e·s dans les extraits et à bien d’autres qui se trouvent probablement quelque part dans le journal.

7La compagnie Augustine Turpaux travaille, depuis plusieurs années, un théâtre d’espaces publics au sens où elle occupe, se déplace et crée dans l’espace public, tout en produisant des micro-espaces publics par les formes qu’elle déploie.

8Situé précisément à la frontière entre Lyon et Villeurbanne, le square nous a ainsi fourni cette thématique de la frontière, que nous continuons à détricoter aujourd’hui en diversifiant les coopérations.

9À ce moment-là, la compagnie proposait, dans les actions auxquelles je prenais part, des dispositifs permettant d’associer d’autres praticien·e·s, y compris aux moments théâtraux. J’ai donc pris l’habitude de prendre part à l’ensemble du processus consistant à récolter des témoignages dans l’espace public et d’en produire des scénettes le jour même, elles aussi jouées dans l’espace public. https://cieaugustineturpaux.com/protocole-des-marches/.

10Vous le trouverez sur le site www.defluences.fr/.

11Inscrit depuis peu en doctorat, je pratique, depuis 2014 et la fin de mon master 2 en sociologie politique, ce que j’ai nommé tantôt « Recherche en friche », tantôt « Doctorat sauvage » ou encore « Recherche-Action-Publique-Public » (RAPp) entre pratiques artistiques, sociologiques et d’espaces publics.

12J’ai conscience d’avoir une vision rétrécie et scolaire de l’écriture.

13La base du dispositif mobile est constituée d’une « charrette » récupérée.

14Au moment du workshop, se prépare le déménagement de trois personnes de notre colocation avec qui je vivais depuis plusieurs années maintenant. Certain·e·s sont des membres de ma famille.

15À ce moment-là, je n’étais pas pleinement attentif à la situation car une étudiante étrangère, plutôt discrète, ne pouvait pas accéder aux propos parfois brouillons ou abstraits de mon journal. En en discutant avec elle, je n’ai pas vraiment réussi à savoir si elle avait pu retirer quelque chose de cette expérience de lecture collective. Le fait de ne pas m’être saisi de cela au démarrage constitue une sorte d’échec mais aussi un apprentissage conséquent, notamment afin de penser les situations de partage du journal et de la recherche en train de se faire.

16Chaque jour, sur le temps de midi, nous accueillions des invité·e·s pour échanger avec elles sur les enjeux en lien avec la politique de la ville. Ce jour-là, trois invité·e·s représentant le groupe « partenaire-commanditaire » du projet nous rejoignent.

17Ici, je distingue « l’Institution » des institutions. Cette distinction, opérée maladroitement dans le journal, s’inspire de l’analyse institutionnelle et notamment des travaux de René Lourau. L’institution est pensée à travers un mouvement institué (ce qui est) et instituant (ce qui advient). Des postures (des positions instituées) parcourent ce que j’appelle plus communément et aléatoirement des institutions (une mairie, un bailleur, la famille). Cependant, ces postures ne sont pas immuables, et il nous appartient de produire individuellement et collectivement des mouvements instituants qui viennent ébranler, parfois l’espace d’une minute, les positions instituées, y compris les nôtres. Ce qui opère est parfois imperceptible. Il ne s’agit pas de déstabiliser les personnes, mais plutôt de participer à la production d’espaces égalitaires, communs et en commun. Des espaces où nous sommes en présence.

18Le terme contre-vent renvoie, pour moi, à ma lecture du livre La horde du contrevent d’Alain Damasio. Pour les étudiant·e·s, il s’agit surtout, à ce moment-là, d’un renforcement permettant à du mobilier de mieux tenir, notamment face au vent.

19Il s’agit d’une référence au livre Les trois écologies. Guattari Felix. (1989). Les trois écologies. Paris, France : éditions Galilée.

20Le séminaire national des Fabriques de sociologie se déroule à l’université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis en marge du laboratoire de sciences de l’éducation EXPERICE. C’est dans cet espace de partage d’expériences, notamment celle de la tenue d’un journal, que j’ai été sensibilisé à cette pratique, plus qu’au travers de la tradition diariste, très forte dans le laboratoire. Plus qu’une pratique du journal, c’est une pratique de l’attention qu’il m’a été donné de découvrir, notamment au travers des travaux et interventions de Myriam Suchet, Aleks Dupraz, Nicolas Sidoroff ou encore François Deck, ainsi que des différents journaux et travaux de Pascal Nicolas-Le Strat.

21Je fais ici l’hypothèse que la situation du workshop, avec un enjeu pédagogique fort, a fait ressortir cette potentialité pédagogique de la pratique de journal. Il n’en demeure pas moins que le journal n’est pas magique et, s’il a une potentialité pédagogique, elle se trouve d’abord dans une attention forte au processus et au contexte de son élaboration et de son partage. Le partage de cette écriture diaire ne me semble pas pouvoir se standardiser. Il produit la situation et vice-versa. Au moment-même où le journal venait déconstruire des postures, il s’est mis à en produire de nouvelles. C’est probablement ce mouvement qui, s’il est saisi sur le vif, permet de décaler des situations.

22Comme à d’autres endroits dans les extraits partagés ici, j’ai envie de venir en développement et d’objecter ce que j’ai moi-même écrit. Notamment parce que je sais que cela va être lu. Mais, encore une fois, il n’est pas question de cela dans le présent exercice. Il n’en demeure pas moins que la relecture de ces passages sur la critique m’invite, dans mon travail, à préciser les situations, les mots, pour moi-même. Qu’est-ce qu’une critique ? Comment s’élabore-t-elle en situation d’implication ? Donc, comment appartient-on à la critique plus que la critique nous appartient ? Ainsi, le choix de cet extrait m’a finalement mis au travail, en parallèle, sur ce terme de critique, et m’aide ainsi à penser ma manière d’agir en situation. Voilà un effet inattendu, mais précieux, du présent partage.

23LISRA : Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action. GIS : Groupement d’Intérêt Scientifique.

24Il s’agit d’un séminaire portant sur la Recherche-action http://recherche-action.fr/labo-social/2019/03/22/seminaires-recherches-actions/. Sur mon carnet de notes, à la date du séminaire, je retrouve griffonnées quelques expressions et phrases : « Pas une science au service de l’utilité sociale et de la réponse immédiate » ; « Comment articule-t-on distanciation et implication » ; « Productions citoyennes » ; « Inscription sociétale de la production de connaissances » ; « Comment on articule l’objection savante et la production sociétale ». Cette dernière phrase est rattachée, par l’intermédiaire d’une flèche, à la notion de citoyen enquêteur et au nom de John Dewey.

25Au moment d’écrire ces lignes, j’utilise certains extraits du « Journal de bordures » pour un bilan du projet Ville En Résidence. S’il prend une forme très utilitaire pour faire un « bilan », cette démarche alimente une réflexion sur la manière dont le journal participe d’une évaluation, une évaluation prenant une autre forme que celles produites par les institutions publiques dans bien des cas.

26Dans le cadre du projet de recherche-action Mémento, je travaille également au sein de l’occupation temporaire du CCO La Rayonne. Ce projet prend place au sein d’une recherche-action plus vaste : Palimpseste. Dans ce travail d’« archives en expérience », le journal, son partage, vient aussi produire un espace entre recherche et action. https://palimpseste.autresoie.com/2020/01/22/14862/.

27Il s’agit du prolongement de l’expérience Ville en résidence, et plus spécifiquement de la résidence Protopole (de décembre 2019 à janvier 2020). Cette fois-ci, il s’agissait d’une déambulation en costume, seul, dans l’un des quartiers d’implantation de l’association Lamartine. À cette période, le journal est devenu le lieu du retour de cette expérience particulière d’espace public.

28Deux soirées de « sortie de résidence » ont été organisées pour entrer dans Protopole, avec, à chaque fois, une visite déguidée de l’espace d’exposition, sous la forme d’une performance de lectures de journal.

29La distinction me semble ici maladroite car elle vient à contre-courant du travail d’hybridation recherché au sein de ce projet.

30Avec Amaël et d’autres praticien·ne·s, nous partageons ces temps de création. S’il intervient d’abord en tant que technicien son et lumière ainsi que régisseur pendant plusieurs années d’un théâtre lyonnais, les sorties de résidence sont toujours le fruit de notre co-opération. Nous mettons aussi à contribution notre longue amitié, depuis l’adolescence, pour faire ensemble, sur le mode du conseil, de la confidence et de la confiance.

31Une des observations, prévisible mais impressionnante malgré cela, est le nombre de vidéos et photos prises, via des smartphones, de mon personnage en train de déambuler dans l’espace public.

32Je précise le nom de mon personnage : Jean-spaghetti ou JeanSpag.

33Cette affirmation relève plus de l’ordre de l’impression. Un peu rapide, elle se base sur une maigre expérience de spectacle jeune public, elle est donc toute relative.

34Un autre point, qui me semble important, c’est la nature de l’expérience relayée dans le journal. La déambulation, dans l’espace public a donné lieu à des situations qui se prêtent très bien à cette pratique de lecture gesticulée.

35Blanchard, Christophe. (2014). Les maîtres expliqués à leurs chiens. Paris, France : Zones.

36Suite à une discussion avec un des membres du comité de rédaction (que je remercie pour leurs suggestions et relectures précieuses) j’ai fait le choix d’ajouter ces quelques lignes supplémentaires.

37Paradoxalement ce dernier extrait venait conclure l’article.

Lieux et Milieux : Faire Recherche En Quartiers Populaires –  Thomas Arnera 

Dessin - Laurène Masoni dans L'ENTRE 

Les quelques lignes de journal présentées ici ont été écrites lors d’une semaine de « Reflet » : semaine de travail réunissant l’équipe de l’accompagnement artistique Un Futur Retrouvé (UFR) à Lyon donnant lieu à différentes formes artistiques non préméditées, indisciplinées au sein du quartier Mermoz. Cette semaine a aussi permis d’accueillir plus spécifiquement d’autres expériences de recherches-actions dans le cadre des résidences «Faire recherche en quartiers populaires ». Ce journal, qui s’écrit de manière intra-personnelle, mais toujours dans la perspective d’un éventuel partage, retrace ainsi cette semaine de co-élaboration autour d’une thématique : Lieux et Milieux. Il traduit de façon située et non exhaustive la façon dont cette thématique est devenue le prisme pour ne pas dire le calque des différentes expériences théâtrales, sociologiques, urbanistiques, filmiques ou encore publiques et intimes vécues pendant la semaine. Initialement sans aucune notes de bas de page, du fait d’un partage très restreint, l’ajout de ces dernières s’apparente à un sous-texte qui permet de mieux comprendre le contenu du journal sans avoir pris part aux moments dont il fait trace.

Lundi 14 septembre 2020

Mots-Clefs : UFR – Mermoz – Reflet – Lieux – Milieux – Garages – Gaston Cotte – Ecriture – Théâtre.

Ce matin, nous commençons par un moment de discussion autour de la thématique choisie pour travailler cette semaine : Lieux et Milieux. D’abord, nous écoutons Mélanie nous faire un point sur ce qui est ressorti de leur Pré-Reflet de la semaine précédente. L'idée est d'habiller le pignon de la rue pour faire lieu et milieu en proposant et suggérant des usages. Lisa et Mélanie1 vont commencer à peindre. Lorsque je descends à midi, Lisa, pinceau à la main, est en train de peindre ce qui sera “une cible”. D'autres choses sont à venir et viendront s'ajouter sur ces différents jours de Reflet2.

Lieux et milieux, l'occasion pour moi de reparler du cheminement et de la manière dont la thématique a émergé3. De faire un tour de table des envies, des façons dont chacune et chacun entend s'emparer de la thématique quelles qu’en soient nos représentations et les constructions que nous y mettons.

Nous enchaînons sur un atelier, des exercices de théâtre (trainings). D'abord, se connecter à soi par un jeu de position, de respiration : On « déverrouille » les genoux, on desserre la mâchoire et l'on met les oreilles au niveau des épaules, l'extérieur des pieds parallèles. Le tout oblige à des micros mouvements peu naturels, mais qui permettent de se sentir et de se connecter à soi. Cela permet également de se connecter à l'autre lorsque Cécile nous propose de former des binômes. Elle nous invite ensuite à mettre une main sur notre ventre à plat. Chacun des partenaires va venir mettre le dos de sa main libre contre le dos de la main de son partenaire posée sur le ventre. Il me semble qu’il s’agit ici de se mettre en relation par les corps en pensant la distance, notamment depuis le corps de l’autre.

Ensuite, nous faisons un “jeu de mots”, de noms communs, au sein duquel nous partons de “lieux qui nous habitent”. La règle est simple, chacun·e prononce tour à tour un nom commun, on se laisse porter par le nom commun énoncé par son binôme en en proposant un et ainsi de suite. Que des noms communs et pas de réponses trop faciles (talon ---> Aiguille... Refusé!!) 4.

Je pars pour ma petite enquête autour des garages5. Je croise Joël (gardien d’immeuble) qui patrouille dans la rue. Je lui explique mon entreprise et celui-ci me dit que les garages à Mermoz “c'est la caverne d'Alibaba” d'un ton que je sens à la fois ironique et amusé. Il me dit avoir vu un garage ouvert dans une rue à côté, juste après la chaufferie, je commence par là. Je retrouve un homme qui fume la chicha et qui discute avec une personne qui semble être un gardien. Je ne parviens pas à le filmer lui, mais il m'autorise à filmer la chicha en exercice.

Ce sera ma seule et unique prise (vidéo) du matin. Le reste se passe dans l'informel, devant différents garages. Ce que je veux montrer est déjà su : les garages sont des greniers, des salons, des placards, des intimités, des secrets, des lieux. Ils habitent autant qu'ils sont habités. Je ne me formalise pas... J'ai juste besoin d'image, et encore. Pourquoi est-ce que je veux ces images ? Je pense à cela en marchant : j'aimerais que ces personnes viennent dans le garage que nous occupons, qu’elles puissent mettre des mots sur cette vie entre les garages, ce moment où je me fais menacer par une personne qui me soupçonne d'être de la police, et que celle qui vient de m'offrir un café préparé dans le garage d’à côté la rassure en lui expliquant que “eux aussi ils bossent dans un garage”. Il n'est qu'à moitié rassuré et me met en garde. Mon intention est peut-être trop ambitieuse. J'aimerais que cette vie-là ne se perde pas, mais qui suis-je pour vouloir cela et agir dans ce sens ? Est-ce que je fantasme trop ? Est-ce que cela est hypocrite ?

Cette réflexion autour des garages me donne envie d'aller voir au nord6. Ma question c'est : comment parlent les garages à Mermoz nord ? Ils me parlent moins qu’au sud, car ils sont moins nombreux et que je n’y ai pas directement accès. La rénovation urbaine les a enterrés. Ils ne font pas lieux depuis l'espace public et encore moins milieux. Les portes de garage, l'ouverture du garage et sa fermeture, l'activité qui y a lieu se fait à la lumière des néons, au son des pneus qui crissent dans les étages souterrains et via des boutons qui actionnent parfois à distance la porte qui donne accès aux souterrains. Y a-t-il des personnes qui fument la chicha dans ces autres garages ? Sous terre ?

Je termine mon tour en interrogeant un jeune homme au sud qui fait sa rentrée dans une école non loin de là. Il étudie dans la domotique. Plus tard, je me dis qu'il faudrait filmer des vues de garage, cela permet d'éviter de filmer les intérieurs, qui sont autant d’intimités, et de montrer ce qu'ils voient... Les murs voient aussi ce qu'il y a à l'intérieur, il manquera toujours quelque chose.

L'après-midi reprend par un exercice de paroles simultanées, que nous avions déjà réalisé lors du précédent Reflet. Le soir, Léa, Claire et Judith reprennent cet exercice en public, je trouve cela vraiment bien, même si une grosse partie du public n'est déjà plus très réceptive. J'apprécie ce moment, la simplicité de l'exercice, mais ce qu'il arrive à “rendre” en fait quelque chose d'intrigant, de curieux et tout simplement beau à regarder et écouter.

Léonore nous partage son texte que je trouve vraiment fort aussi. J'apprécie de voir Léonore écrire, nous raconter sa déambulation. En l'écoutant, je pense à la phrase de Pascal : un lieu se fabrique aussi avec des mots. Dans le cas de Léonore, elle dessine un lieu, voire plusieurs, avec des mots, des sensations, son corps devient le lieu et le milieu d'émotions multiples comme un quartier dans lequel circulent histoires joyeuses, rire et colère. L'expérience de ses sens et sentiments à Mermoz aujourd'hui. J'apprécie ce geste d'écriture.

Toute la journée durant, je m'interroge sur la responsabilité que j'ai avec cette thématique. J'ai cette demi-sensation qu'elle prend sans prendre. Je ressens un non-emballement et pourtant chacun et chacune fait quelque chose dans son petit coin et en fin de journée, comme le souligne Cécile, nous faisons ensemble. Intérieurement en fin de journée, sans être capable de me libérer de mon humeur du jour, je respire un peu. Je me dis que la thématique fonctionne grâce au travail de chacun·e, à l'abnégation de Claire à trouver un espace de jeu avec un public. J'éprouve une fierté à pourvoir travailler avec chacun et chacune, aussi à faire partie de cette équipe et de voir comment celle-ci répond présente sur une thématique qui m'importe personnellement.

Ce faisant, nous nous retrouvons à jouer au milieu des gars, des hommes qui habitent le trottoir de la rue Cotte. Cette fois-ci, c'est nous qui nous installons avec les cubes7 dans leur espace. Le moment est intéressant, mais difficile à « jauger » au moment où j'écris ces lignes. Le public ne s'est pas laissé capturer longtemps, mais il s'est passé quelque chose dans la rue Cotte au moment de jouer. Le public était aussi aux fenêtres et a pu participer aussi depuis cet endroit. Les personnes du public réagissent parfois par des rires, mais aussi des énervements à l'égard de ce que nos personnages relaient comme parole et comme vécus. La part des choses n'est pas toujours facile à faire dans ces situations où l'on ne mesure pas forcément qui parle selon son degré d'attention.

De mon côté, j'utilise mon enquête du garage pour improviser une saynète. Je joue « le dernier garage de Mermoz Sud », en référence à mon tour du matin. L'idée est plutôt bonne (je crois) et produit quelque chose, aussi dans l’interaction avec le public que nous constituons avec les gars. J'utilise mon téléphone pour mettre de la musique et produire une ambiance familière pour que le garage soit aussi un intérieur. Je ne sais pas si cela fonctionne, mais la convocation du Rap par Maxime, dans son impro sur la fabrique des bulles, finit de me convaincre de commencer comme cela. En fin de compte, je finis par tourner en rond et, comme le dit assez justement Claire, “je remets une, voire plusieurs, pièces de trop”, au lieu de m'arrêter quand l'intention première est réalisée. Note pour plus tard : rester simple, faire court.

Cette sensation de ne pas arriver à faire simple et court me rappelle celle des marches8. Cette journée m'a dans l’ensemble « retroprojeté » aux marches Turpaux dans la Drôme, et ce de manière assez agréable. Je trouve cela intéressant d'en revenir à ce format-là alors que le projet entame ce qui pourrait s'apparenter à une dernière phase. Il faut que je me souvienne de mes apprentissages de l'époque donc.

In fine, cette journée fait un peu plus lieu selon moi. J'apprécie ce qu'engage les Pourquoi Pas !? (PP) et ce que nous engageons dans la rue Cotte. Nous travaillons à faire milieu commun en sachant qu'un fossé nous sépare y compris culturellement, au sens de ce qui nous fait vibrer, rire, ce qui capte notre attention, au sens de nos trajectoires, de nos milieux sociaux d'origine, mais aussi présents. In fine, faire lieu c'est aussi faire milieu comme en font l'hypothèse les PP et avec eux Un Futur Retrouvé.

Mardi 15 septembre 2020

Mots-clefs : Enquête – Garage – Lieux – Trois écologies – Milieux - Intermédiation

Deuxième journée autour des lieux et milieux. Nous voilà aussi autour de la table. Nous commençons par une discussion visant à attendre le moment où nous serons toutes et tous réuni·e·s pour commencer. Commencer quoi ? Le training ? Commencer l'enquête, oui, mais pas par le training comme cela était prévu, plutôt en échangeant. La discussion part de choses très générales Lieux-milieux ; Milieux protégés ; parc nationaux et naturels. La réflexion de Maxime, sur le fait que les milieux protégés “dédouanent” de protéger ce qui n'est pas protégé, nous emmène sur la question des tiers-paysages, des frontières et, dans ma tête, je chemine sur la notion de lisière, alors que j'ai justement à ma droite le numéro 2 d'Agencements où Nicolas Sidoroff9 nous parle de lisières et de noyaux à lisière, de case, de catégorie, de frontières entre ces disciplines et inversement de ce qu'il y a de l'un·e chez l'autre en prenant l'exemple de la danse et de la musique : danser, c'est émettre des sons et jouer de la musique c'est mettre son corps en mouvement.

Lieux :Centre social et MJC deviendront pôle socio-culturel dans le futur10... et, à côté, fleurissent les tiers-lieux, les friches, les occupations temporaires... les appellations qui décentrent, dépolarisent au moins dans le discours.

Avec le pôle il y a toujours cette idée d'attractivité dans ma tête : le pôle se doit d'être un milieu qui attire et, donc, attirant. Les lieux, qu'adviendra-t-il des lieux ? À Mermoz, semble-t-il, culture et social se regardent du nord au sud. Cette image, que relaie une personne interrogée hier, me renvoie à celle du “fossé” entre des milieux sociaux et des milieux culturels que j'évoque dans mon journal de la veille. Faire lieu commun et faire milieu commun est un sacré défi. Le fossé, mot que je rentre dans mon navigateur internet pour être sûr de l'orthographe, me renvoie dans l'imagerie à quelque chose qui s'apparente au « Tiers-Paysage »11. Il est bel et bien creusé par les humains, à moins qu'il se forme naturellement par effet d'aménagement de part et d'autre. Mais quelque chose reprend ses droits en milieu. Quelque chose d’inconfortable se produit dans le fossé, on y marche difficilement, on s’y allonge peut-être plus facilement (à condition qu’il n‘y ait pas de ronces), il y a du “point de voir”12 dans le fossé, il est complexe et plein de non-dits. On peut s'y cacher et s'y cachent des choses. La situation d'hier, celle où nous faisons théâtre sur le trottoir, opère dans le fossé dans une mise en inconfort mutuelle qui génère possiblement du déplacement, du décalage.

Il y a aussi les bulles de Maxime13. Je ne me retrouve pas pleinement dans cette image de la bulle, car je la perçois négativement depuis l'expérience que Louis partage de sa déambulation d'hier. La sphère privée, celle de l'intime, me semble explosée par les big data et bien d'autres choses, les renseignements que l'on nous demande et que l'on donne bon gré mal gré pour exister sur les réseaux ou tout simplement pour avoir des droits. Parce que nous sommes là, il faudrait que les bulles explosent ? Les bulles sont sans cesse explosées. Je ne crois pas vouloir en faire exploser davantage, mais plutôt être invité à y entrer. Mais ce sont des images et je pense que nous sommes d'accord. Ses bulles me font penser à mes garages. Je crois ainsi comprendre Louis, parce que je ressens une forme de violence à être là. Être là me fait violence, car ce que je représente me gêne et m'est régulièrement rappelé d'une manière ou d'une autre. Je sens aussi que je porte cette gêne sur moi et qu'elle me dessert. D'une autre façon, j'ai envie d'y être et j'y suis bien, aussi parce que cette violence-là me rend vivant, beaucoup plus que celle générée par la presqu'île14 et sa folie consumériste par exemple, qui tue la petite ville qui vit en moi. Il faut peut-être pouvoir s'affranchir de ce que je suis ou crois être, être autre, en être capable ?

Cette bulle, j'en ai besoin aussi, aujourd'hui et sur ce « Reflet ». Je ressens de plus en plus le besoin de me préserver du groupe et de préserver le groupe. J'ai l'impression de prendre de la place avec ma pratique, mais aussi avec ma personnalité. Donc, le besoin de moins me livrer et de moins m'exposer. Je me rends compte que depuis le début de l’action, je n'ai quasiment raté aucune journée, aucune réunion, peut-être un co-tech (comité technique)15. Avec Claire, nous partons souvent les derniers. Puis il y a le journal. Je ressens le besoin d'avoir mon intimité à nouveau, de me fabriquer une bulle, d'être capable de me détacher de l'action à même l'action. Cette réflexion est aussi en lien avec celle de la recherche-action. Être acteur de sa recherche c'est aussi accepter de ne pas être de partout et, donc, de rompre avec cette fiction de l'omniscience. Croire qu'on comprend l'action parce qu'on la regarde du dehors, et qu'on a suffisamment de distance pour être à même de la circonscrire par la connaissance : fiction 1. Croire que l'on comprend tout parce qu'on est dans l'action et que ce qui échappe à celui qui est en dehors n'échappera pas à celui qui est à l'intérieur : fiction 2. Recherche et action mixent ces deux fictions et produisent une tension chez moi : je ne peux rien rater ! Je ne dois rien rater ! Aujourd'hui j'en suis à : je dois accepter de rater et accepter que je rate, car c'est inévitable. Il est donc souhaitable de pouvoir s’autoriser à rater et d’envisager ces moments d’absence, la manière dont ils font recherche. L’absence rend présent ou est présente, elle produit nécessairement quelque chose.

Cette réflexion me conduit sur le terrain des écologies de leur imbrication. L'intime me place au niveau du mental, mais la journée d'aujourd'hui parle aussi d'écologie sociale et notamment de nos différences. Avec Cécile, nous partons enquêter en binôme avec deux approches différentes. Nous commençons par nous balader dans Mermoz, à la recherche d'un garage ouvert. Nous traversons le sud du quartier de la rue Cotte jusqu'à la Mosquée El Houda, en passant par Morel, Latarjet puis le mail Narvik. Nous essuyons un refus aimable d'un duo d'hommes qui semble décharger des aliments à stocker, en lien avec un commerce alimentaire. Plus loin, nous rencontrons Meddy dans son garage qui accepte de nous partager un temps qu'il libère pour nous.

Je suis en contre-plongée, assis sur le gravier, parce que je pensais maladroitement pouvoir filmer. Quiproquo ! Je ne filme pas, mais j'enregistre quand même. Je me retrouve en spectateur d'une interview de Cécile. Cécile fonctionne avec son style dans lequel je ne me retrouve pas du tout. Mais c'est sa façon de faire, je la respecte et l'admire sous certains aspects. Puis, je me fais surprendre et je vis un moment très beau et une nouvelle fois poétique.

Mes moments avec Cécile prennent souvent cette couleur et sont très inspirants, ils se partagent entre une forme de gêne, car je n'oserai pas faire ce qu'elle fait, et une admiration dans cette capacité à transformer et à décaler le moment. Après un moment de discussion très riche, elle dégaine de façon inattendue la liste de mots préparés la veille lors de l’un de nos exercices théâtraux. Toujours au sol à les regarder sur le banc, je vois se réaliser sans préméditation, et à peu de choses près, l'exercice que nous avons réalisé la veille entre nous à l'appartement et qui prend ici la forme d’un jeu. Des mots s'échangent :

enveloppe → la poste, puis envole.

Fenêtre → regarder (et dans ma tête regard) et ainsi de suite.

Nous sommes aussi rejoints par son fils. L'échange prend fin quelques minutes après sur une discussion sur la vie à Mermoz. Ce temps d'échange est très apaisant, assis là, dans les inter-barres16 de Challier où, comme le soulignait Claire hier, nous passons peu de temps.

L'enquête sur les garages produit cet échange, qui ne donne finalement pas grand-chose sur les garages, si ce n'est qu'il en a un usage assez classique et que nous nous accordons avec Cécile sur le fait que ces garages abritent quelques secrets qui ne nous seront pas dévoilés. Cette histoire de secret me semble justement parler d'intimes, de bulles qui se préservent. C'est bien comme cela. Un peu comme hier, je me dis que j'en sais suffisamment sur les garages, tout simplement parce que nous en faisons l'usage de deux et que, depuis ses usages, se raconte une singularité parmi d'autres, des usages publics et privés, et au milieu, peut-être, un commun (un quartier, une ville) au travail. J'aime voir des garages ouverts et cela me suffit. C'était un beau motif mais ; une nouvelle fois, faire une enquête qui viserait à enfermer les usages dans des mots ne m'intéresse pas. Faire exploser les bulles non plus.

L'impression, que nous avons avec Cécile, sur les garages et les secrets qu’ils protègent, est confirmée quelques mètres plus loin avec la discussion que nous tenons, de trottoir à fenêtre, avec Idrisse. Cécile joue l'ingénue, comme elle le dit peu de temps après cette rencontre. Il nous parle des garages, ce qu'il en fait, combien il et combien ils coûtent, ce que d'autres en font, ce qui peut-être dit et ce qu'il ne dira pas. Il nous évoque également, et parce que je l'emmène sur ce terrain, les garages souterrains et les problématiques qu'ils engendrent, notamment en termes de sécurité. Il prend l’exemple de son fils qui habite au nord, au-dessus du supermarché.

La différence de point de vue ou de manières de faire existe aussi sur la façon d'aborder certains sujets. Avec Claire nous ne voyons parfois pas les choses de la même manière et nous le partageons au sens où nous échangeons à ce propos. C’est notamment le cas sur l’organisation du rendez-vous public du jeudi17. Nous partageons un différend. Ce différend me paraît important, car en l'explicitant à deux, nous élaborons un potentiel espace commun où travailler cette question. Jeudi ? Avec qui ? Comment ? Avec quels codes, quels mots, dans quels environnements. Ici, c'est l'écologie sociale entre deux individus certes, mais aussi entre différents groupes, qui émerge. Cette montée en latéralité18, ce travail de montée en latéralité vient toucher à la question de l'écologie environnementale. Est-ce qu'on fait cela dans les murs du centre social ? Dans ceux de labo-cité ? Ou autour du garage ? Quelle météo ? Toutes ces questions, ces écologies s’entremêlent et fabriquent des moments, des manières d’agir.

Mercredi 16 septembre 2020

Mots-Clefs : Culture – social – Intermédiation – Théâtre – Invisibles

Depuis trois jours, j'enchaîne les petites cartes mentales qui ont chaque fois leur propre thème plus ou moins précis. Ces cartes sont aussi des brouillons, elles retracent surtout les territoires de nos discussions du matin, celles qui prennent la place du training du matin. Je me dis qu'il faudrait que j'en fasse un calque entre mes différentes cartographies. Celle de ce matin est un entre-deux, entre un début de carte mentale et de liste d'acteur·rice·s du quartier. Cette liste voit s'aligner noms de personnes, rôles, structures à inviter demain pour la journée ARTEC, mais aussi des personnes présentes hier dans la représentation à laquelle je n'ai pas participé.

Claire prend le temps de me parler des éducateurs de la sauvegarde 69. Ils sont venus à la fin de la représentation hier. J'en suis ravi, il faudrait vraiment qu'on arrive à partager nos réflexions et nos problématiques avec elleux. Je pense à En Rue qui commence à l'initiative d'éducateurs du quartier Saint-Pol, je pense également à cette tension qu'il y a pour les acteurs sociaux à voir des artistes venir animer le quartier et s'en aller, tension qui semble être partagée avec beaucoup d'acteur·rice·s et en premier lieu, les habitué·e·s du quartier. Nous sommes nous aussi en tension avec notre propre présence alors qu’il s'agit de pouvoir aller au-delà, d'arriver à faire milieu commun, là aussi. Alors que j'écris sur nos différends hier, là nous sommes pleinement raccord et c'est une belle perspective de travail.

J’ai à nouveau en tête les lisières de Nicolas Sidoroff et bien sûr les travaux d’Alain Marchand, ce qu'il nomme champ social et culturel et qu'il décrit comme des champs interactifs19. Je pense à Régis et à nos débuts de discussions suite à la proposition manquée de Eric Lopez [Discussion concernant le remplacement d'acteur·rice·s du champ social par des acteur·rice·s du champ culturel dans les quartiers populaires]. Plus tard, alors que je suis sur le balcon du centre social avec Elsa et Safia, je repense à mon histoire de fossé. Ce fossé n'est pas péjoratif bien sûr et, au contraire, il image ce qui pour moi est interactif et se confond du social et du culturel. Je pense à quel point la conception de la culture a été économicisée par une logique de produit culturel, donc de consommation et, donc, marchande depuis le produit, mais aussi la force de travail. Mais avant cette économicisation il y a peut-être encore plus l'idée de culture dominante, cette domination et économicisation culturelle creusent le fossé, et on n'ose peut-être de moins en moins aller se frotter à ce qui y pousse. Il se creuse par ce que ce qui préexiste à toute action culturelle, si elle n'est pas clairement énoncée comme socio-culturelle, c'est le produit, le produit fini qui potentiellement est étranger à des habitudes culturelles. Cette approche est probablement caricaturale.

Cette réflexion me met mal à l'aise, mais j'essaye de comprendre ce qui fait que notre proposition de lundi n'intéresse pas les gars de la rue Cotte ou intéresse peu. Mais aussi de ce qui a pu intéresser ce jour-là, dans ce que nous avons fait, aussi minime l'intérêt puisse-t-il être. Nous produisons des formes qui sont les nôtres et c'est bien normal, c'est ce qui nous anime et nous le faisons sincèrement. Les effets de ce que produit notre action seront à évaluer sur le long terme et probablement depuis des critères qui nous échappent encore.

Elsa (avec qui nous échangeons le matin), pour parler de l'absence de certains publics, n'hésite pas à parler d'habitudes culturelles. Dans notre rapport à Mermoz, au quartier nos pratiques sont bousculées et nous travaillons à bousculer aussi un peu celles des autres, sans forcer.

Le temps avec Elsa et Safia est très intéressant, je ne suis cependant pas suffisamment concentré pour retenir au-delà de ce que je prends en note. Le centre social est une structure de plus de cinquante ans avec son propre millefeuille, et une histoire qui n'est pas celle d'un lieu, mais de tout un mouvement d'action auprès des familles. Elsa parle à plusieurs reprises d'offre de services. C'est important que nous soyons là néanmoins, à l'écoute de ce qui s'y trame, de ce qui s'y fait. Comment ce moment résonne avec nos questionnements sur l'imbrication du social et du culturel ?

Là encore, je suis public de l'interview et j'interviens à la marge. Je regarde Louis mener l'interview plutôt auprès d’Elsa, Safia, plus jeune (en âge et dans la structure), ne prend pas l'initiative de prendre la parole. Nous apprenons aussi que le centre social est une ancienne maison de santé. Que le balcon est le résultat de la fameuse rénovation20 qui rend la démolition du bâtiment impensable pour les membres du conseil citoyen.

La discussion commence par la palissade21 et la frise bleue. Le temps de placer quatre chaises et nous partons sur autre chose. À la fin, et sur le départ de Maxime, je propose que nous revenions sur la ligne bleue, dans l'idée de pouvoir à notre tour répondre à des questions. S'ensuit un moment où je prends la parole et je développe sur la tension autour de notre présence : la question du processus ; de l'expérimentation ; le fait de ne pas vouloir parler à la place de ; de ne pas écrire l'histoire qui n'est pas la nôtre et donc d'écrire seulement notre histoire ; l'importance des ancrages et des lieux ; la possibilité que l'accompagnement se situe dans cette idée de “faire lieu” ; l'importance, malgré tout, de nos pratiques et de pratiquer ici dans Mermoz. Je sens une véritable écoute et j'ai l'impression de me lâcher, je m'excuse à plusieurs reprises de capter la parole. In fine, l'explication autour de la palissade et du sismographe chronologique me donne envie de reprendre la palissade, maintenant qu'il y a un précédent, qu'il y a eu “polémique”, pour reprendre les mots d’Elsa, mais aussi maintenant qu'elle est à nouveau dégagée.

L'après-midi est dédiée à l'écriture de textes en vue de la représentation du soir, je n'ai pas réussi à prendre ce truc du texte sur ce Reflet. Cela me fait hésiter à proposer une forme pour la représentation du soir. J'hésite à poursuivre sur les garages en jouant un personnage qui refuserait d'ouvrir son garage à un inconnu (moi), mais qui en même temps livrerait en colère, mais une colère généreuse et sincère. Un individu masculin, d'une quarantaine d'années, avec un franc parlé. Mais j'ai l'impression que je viendrai encore une fois me ramener à ma condition et à mes représentations comme je l'avais fait lors du précédent Reflet. Je trouve cette attitude de plus en plus limitée chez moi. J'hésite avec quelque chose autour de l'invisibilité, suite aux propos d’Elsa. Cette dernière nous dit dans l'entretien qu'à Mermoz l'invisible n'est jamais valorisé : les réussites scolaires, les groupes autonomes qui n'ont pas besoin des services qu'offre le centre social par exemple. Elle met en avant ce contraste entre minorité visible et majorité invisible. Cela me touche, car elle appuie dessus, c'est là qu'elle évoque aussi les habitudes culturelles. En parallèle, dans mon monologue qui suit l'entretien, j'évoque le droit commun et la nécessité que les QPV (Quartiers Politique de la Ville) ne soient pas sacrifiés en droit commun parce qu'ils sont QPV sinon, cela ne sert à rien d'être QPV22. Je reviens donc sur l'idée de lieu, tout en mesurant ce que cela peut venir contredire en termes de gentrification. L'Enjeu que ce soit un lieu habitant·e·s est d'autant plus important donc.

Cette idée de valoriser l'invisible m'inspire une scène où il ne se passe rien mais les choses se disent, se commentent. Une sorte de théâtre de l'invisible, peut-être hyper positif, à la limite du caricatural. Ce que j'ai dans la tête est encore trop abstrait. Je me laisse gagner par le doute de faire quelque chose de trop hors sol, encore trop dans ma tête. Par ailleurs, le reste de l'équipe lit les textes dans l'appartement pendant que je travaille à mon idée, je les trouve très beaux, j'écoute à moitié d'une oreille, je ne progresse pas sur mon idée. Je me dis que je pourrais laisser le choix au public et tenter une improvisation avec la contrainte que cela soit court. Je ne propose finalement rien et garde mes idées pour le présent journal.`

La représentation a bien lieu elle, devant l'arroseur arrosé23, un public de quelques personnes se constitue au compte-gouttes, dont R qui nous fait le véritable honneur24 de venir nous rejoindre et de participer au moment et aux échanges. Tout cela depuis son scooter un peu en retrait de l'espace en arc de cercle que dessinent les cubes. C'est un plaisir de voir la relation évoluer ainsi, là encore grâce au travail rigoureux d'invitation de Claire. Adja et Sined nous rejoignent enthousiastes ainsi que Safia, Elsa et la directrice du centre social. Le moment de théâtre est court, mais intense, avec des textes très beaux et interprétés simplement. Une réussite à mon sens.

Intérieurement, je suis préoccupé par ARTEC et l'arrivée des amis quelques heures plus tard. Nous partons assez rapidement après cela avec Cécile. Je cuisine rapidement un Dahl, m'offre une parenthèse foot. Quand je reviens, Pascal est dans le salon, la résidence ARTEC commence avec Arsène, Victor et Louis qui nous rejoignent dans la foulée autour de la table jusqu'à tard. Nous parlons, pêche, foot, ARTEC, Mermoz, université....

Jeudi 17 septembre 2020 (Vendredi 18 à 6 heures).

Mots-Clefs : ARTEC – Lieu – Milieu – UFR – Union Urbaine – Films

Je voulais tenir un journal depuis mes notes du jour pour faire en sorte que ce retour sur la journée qui s'est écoulée puisse être le plus proche de ce qui s'est dit et s'est fait hier. Mais hier soir, au moment d'écrire, je me rends compte que mes notes sont restées à l'appartement. Ce constat me décourage, car la densité des échanges produit un effet de trouble, comme si je n'avais rien gardé de cette journée. Ce n'est évidemment pas le cas. Il y a un effet de fatigue qui fait que les notes donnent un appui, constituent une vraie béquille pour restituer la journée le soir même. Par ailleurs, l'apport de cette journée est réel dans l'évolution de mes questionnements généraux et plus spécifiquement à ceux liés à cette semaine.

Hier, nous faisons lieux à plusieurs endroits, nous faisons milieu également, un milieu qui se décentre, se décale, s'éprouve, de même que le lieu. Le matin, la discussion « prend » dans l’appartement, nous sommes 13 ou peut-être 14 au plus fort. J'introduis, toujours un peu en vrac, il faudra sûrement que j’apprenne à préparer un peu ces temps introductifs ne serait-ce que pour celles et ceux qui participent sans trop savoir où illes sont. Pascal fait cela très bien avec ARTEC, aussi parce qu'il maîtrise très bien les enjeux institutionnels et qu'il parvient à circonscrire les enjeux autour de cela. Puis, il y a ce masque, nous le portons toutes et tous, mais là encore petit à petit les règles ne tiennent pas. Je ne sais qu'en penser, mais je sens que cela gêne des personnes pour qui cette question est sensible.

Ce moment du matin démarre de lui-même et j'en suis ravi. Maxime prend la parole, mais interpelle aussi, les rebonds se font. Je réalise une nouvelle carte mentale brouillonne au crayon à papier. Au dos de la carte, j'essaye de faire évoluer ma réflexion. Aleks participe grandement à cela depuis la pertinence de ses interventions. Je pense à cette question du droit commun [Ajout : des financements de droit commun], aux cultures, à celle des QPV et à la manière dont cela produit des étrangers à cette culture. Je l'énonce comme tel, Claire ne semble pas d'accord sur le fait que je nous considère, hors Pouquoi Pas !?, comme des étrangers à cette culture avant d'arriver à Mermoz avec l'hypothèse que cela participe de la mise à distance du projet vis-à-vis des habitué·e·s, des acteur·rice·s et des structures du quartier. C'est notamment la question des personnes relais qui m'amène sur ce terrain, l'idée de ne pas s'arrêter à ces personnes pour faire la médiation autour de notre action et de ce qu'elle renvoie positivement ou négativement aux habitué·e·s.

Faire lieu est alors associé le matin à faire théâtre, depuis les propos de Maxime qui prend la main pour présenter le projet en appuyant fortement sur cette dimension, aussi du fait qu'elle a pris une autre ampleur sur ce Reflet avec “ce retour aux fondamentaux”25.Tenir les dispositifs que nous engageons avec UFR, sur un temps qui dépasserait celui du « projet », fait écho aux questions des formats permanents, de la transmission, les manières dont nous nous accordons sur les temporalités, mais aussi les registres de visibilité. Bien sûr, cette question du dépassement du projet s'accroche à l'idée de lieu : l'atelier permanent, le cube et cela ressort aussi depuis cette idée de communication. Communiquer sur un projet, quitter plus largement l'enjeu institutionnel de communication qui produit aussi, pour ne pas dire souvent, des coquilles vides. Arriver à se parler, à construire nos lexiques communs, à choisir nos mots ensemble en attention aux “construits que nous colportons nous-mêmes”26, mais aussi la manière dont on veut être visible ou s'autoriser à être en souterrain, en contre-bande, pour reprendre ces mots d'Aleks qui me sont chers. Je pense immédiatement au garage, à son ouverture permanente à ce qu'il communique du projet à celles et ceux qui en font l'usage où qui entrevoit cette réalité. Comment le garage parle d'Un Futur Retrouvé ?

À la pause déjeuner, Louis me parle d'Haraway et de son dernier livre : Vivre avec le trouble. Il évoque cette notion de lieu refuge pour aborder différemment les enjeux liés à l'anthropocène et quitter justement une approche anthropocentrée. Comment penser notre présent depuis cette idée de lieu refuge, de la disparition des lieux refuges pour les espèces qui en ont besoin. Je m'échappe quelques instants de Mermoz et je pense à Jean-Spag, mon homme chien27, et à son mètre carré refuge et mobile qui prendra bientôt place dans l'espace public. À la suite des échanges de la journée, notamment sur l'idée d'équipement collectif et d'équipement démocratique en lien avec le Cube à Saint-Pol-sur-Mer28, je pense aussi aux lieux refuges pour nos expériences démocratiques, des expérimentations qui aujourd'hui doivent avoir lieu pour exister sur le temps long et produire de l’épaisseur, de l'espace-temps.

Le temps de l'après-midi, par les contenus et par la mise en situation, fait lieu et donne à observer ces milieux qui se décalent, se déplacent. Samir nous rejoint au bon moment. Il se présente comme « militant depuis 1983 », chose que je ne l'avais pas beaucoup entendu faire, peut-être par manque d'attention. Là encore, le moment prend de lui-même et les échanges (f)ont lieu ici, sur le bout du mail Narvik. Le récit de Louis Staritzky tombe à point nommé. J'accroche sur cette idée de processus et d'inversement du processus : construction par le bas, pas de préfiguration, pas de projet qui anticipe trop lourdement sur le devenir du lieu. Le lieu existe d'abord depuis le processus qui lui donne à exister. Le lieu existe donc depuis une multiplicité de pratiques, d'usages et donc de devenirs. Il y a aussi l'idée que ce devenir participe d'une école mutuelle, d'un co-apprentissage qui permet de s'adosser au lieu notamment pour “faire face à l'ANRU” (Agence Nationale de Rénovation Urbaine).

Maxime note que la grosse machine ANRU n’homogénéise pas nécessairement les manières d'opérer sur les territoires et que tout cela répond à des spécificités, des antériorités et des dynamiques et contextes locaux. Le fait qu'on laisse se déliter le quartier à Saint-Pol pour justifier ensuite une démolition de « l'enclave » que Louis préfère appeler un cœur.

Là, j'aurais besoin réellement de mes notes pour revenir sur les enjeux que soulève l'intervention d'Union Urbaine (UU).

[Ajout du 22/09/20 depuis mes notes, lors de la relecture et correction : Il manque ici la restitution du soir, dans le garage, ainsi que la prise de parole d'UU sur le mail Narvik. Cette restitution est un moment fort de la journée. Nous disposons les chaises et cubes en dehors du garage qui est laissé vide, en dehors du vidéo projecteur et de l'ordinateur, tous les deux posés sur un cube à l’intérieur. Le premier film raconte Nilton, habitant de Montpellier et qui vit au rythme de sa cuisine, de sa musique et des habitué·e·s de sa rue29. Le second est un film réalisé en milieu carcéral avec une forte dimension pédagogique. Les détenus ont réalisé le film : choix des questions, des lieux et ont participé au montage avec l’équipe d'Union Urbaine. Nous terminons par la projection d'un film que nous avons réalisé lors du premier Reflet.

La présentation d'Union Urbaine sur le mail puis les docus visionnés permettent de penser la façon dont ils mettent au travail des situations. Cela me concerne et concerne notre action UFR- Recherche en quartiers populaires, puisque nous travaillons avec Union Urbaine. Arsène développera notamment les enjeux politiques liés à l'action d'UU, à savoir : le fait de ne pas se satisfaire de la narration qui est faite des enjeux urbains, sociaux ; des processus d’effacement des histoires. D'où l'idée qui leur est chère, celle de faire patrimoine. Arsène revient dessus en évoquant le patrimoine comme un objet de mémoire valorisant, et le travail de patrimonialisation qui vise à « faire exister quelque chose dans le temps ». Il y a aussi un enjeu micro-politique dans le processus de réalisation : qu'est-ce qu'on donne à voir, comment filmer vient travailler à l'endroit de conflictualités de l'action et comment on les traduits par le film.

J'entrevois une singularité aussi entre le travail de docu-vidéo que nous avons réalisé en amateur30 lors des Reflets31, la création d'un objet ayant dès sa création vocation à faire archive et non pas patrimoine, mais aussi avec des dimensions esthétique et poétique que je retrouve surtout dans les plans de Louis et notre souhait de travailler sur le pas de la porte avec les cartes poétiques. Arsène et Victor évoquent la volonté, au travers de leur travail, d'opérer « des changements tangibles sur le champ social » et justement de ne pas être dans la production d'objets esthétiques. Le média est un « moyen d'investir le champ social ». Ces mots que je retrouve plutôt du côté d'Arsène me parlent beaucoup d'intermédiation.]

Vendredi 18 septembre 2020 (écrit le 19 à 00h51)

Je dois nécessairement faire l'impasse sur des choses qui se sont passées aujourd'hui. L'heure, l'intensité, la densité et bien sûr encore un peu plus la fatigue. Je devrais aussi m'astreindre à une restitution depuis mes notes sous forme de cartographies, composées tout au long de la semaine et que j'ai hésité, jusqu'au dernier moment, à présenter de manière théâtrale lors de la représentation qui a clôturé le Reflet. La résidence Artec continue jusqu'à demain.

Je retiens finalement trois moments d'“entre” dans cette journée, souvent des apartés, des moments où je n'ai pas de stylo pour prendre des notes, parce qu'en train de profiter d'un temps dehors qui contrebalance avec les longs temps d’échanges qui se sont installés ces jours-ci. Cela peut aussi être un temps de déjeuner, ou comme à l'instant où Régis et moi entamons une discussion très intéressante qui débouche sur les notions d'évaluation, de partenariat, d'intermédiation et d'intermédiateur. D’ailleurs, en écrivant, je pense à cette phrase de Régis aujourd'hui, lorsqu'il se présente et présente sa recherche : co-construire le problème public avec les premiers concernés. C'est finalement la question du jour, qui se décline au travers de ces différents moments “entre”. Comment construire le problème public du “lieu” avec les premier·re·s concerné·es ?

L'interrogation que je m'adresse en pensant l'adresser à Louis, lors de notre déambulation de l'après-midi, pourrait être alors traduite ainsi au regard de cet éclairage : Qui sont les premiers concernés ? Ceux qui demandent, celles et ceux qui peuvent profiter de l'aubaine ? Ou celle et ceux qui restent silencieux·euses, mais que nous croisons régulièrement et autour de ce que nous faisons, en curiosité, en participation timide. Je pense à la famille qui était présente hier soir lors de la projection. Cette question est en fait multiple et elle n'appelle pas de réponse immédiate. Elle se décline comme cela pour le moment : Comment entre-t-on ? Avec qui ? Pour faire quoi ? Est-ce qu'on y va avec notre intention ou avec celles des autres ? Comment travailler une intention commune ?

C'est là que Louis intervient avec cette idée d'attention aux premières intentions qui semble pour lui fondamentale. Pour ma part, la thématique du lieu a émergé très rapidement à notre arrivée à Mermoz (2018) et ce autour des deux lieux entre lesquels nous nous trouvons et discutons avec Louis32 : la chaufferie et le centre social avec la préoccupation à ce moment-là du conseil citoyen de le faire rester debout pour en faire un espace associatif. L'intention de faire lieu était de travailler avec les habitant·e·s à occuper cet espace en s’organisant et occupant d’autres espaces d’ici là. Cela, afin d'éprouver une expérience d'occupation, de fabriquer le laboratoire qui permettra d’entrer dans le centre social et d’éviter un effet de dépossession via des Appels à Manifestations d’Intérêts (AMI) par exemple. Louis m'explique que le lieu est processus. Il le dit simplement, ce qui dans sa bouche fait évidence le devient pour moi aussi et, dès lors qu'il y a évidence, il y a une invitation à se mettre au travail pour la dépasser. Faire lieu, participe de cette évidence, ne pas s'arrêter au lieu, mais envisager le lieu comme une construction permanente. Le « faire » de « faire lieu » devient caduc l'espace d'un instant, depuis mon interprétation de l'approche de Louis, au sens où le lieu fait et défait autant qu'il se fait et se défait. Je « réhabilite » finalement le « faire » dans ma réflexion. Qu'est-ce que cela met au travail d'envisager l'idée de faire lieu comme celle de faire processus ?

C'est ce que nous vivons aussi aujourd'hui. Ces deux jours ARTEC au sein de notre résidence UFR ont permis de vivre et faire vivre l’expérience et les tensions inhérentes, également de pouvoir s'appuyer sur les expériences en présence tout en partageant la nôtre. Nous étions donc en décalage, là, à faire recherche devant le garage, sur les cubes et en même temps nous l'avons fait comme nous faisons théâtre, en porosité. Par ailleurs, faire visiter le quartier, pouvoir expliciter certains enjeux modestement, s'y sentir bien avec des nouveaux venus, produit un effet joyeux chez moi, un effet de familiarité qui participe à la construction d'un lieu. Inversement, exalter ce moment, c'est se soustraire à des formes de rejets de notre pratique et de ce que nous renvoyons aussi en étant là. Je crois que Gabrielle Boulanger éprouve cette tension assez fortement, mais elle se lance, participe, elle y va malgré des réserves qu’elle partagera sur la situation que nous faisons émerger avec les cubes et les chaises.

Pour répondre à cela, j'interpelle Claire qui nous donne des éléments intéressants, qui m'évoque un peu de cette question du dedans/dehors, mais aussi du dessus/dessous. Comment le fait de créer un espace protège les personnes à l'extérieur, comment cela ne les piège pas ? Comment le fait de porter des paroles intimes nécessite une écoute et peut-être un espace confortable en proximité. Je n'ai pas le temps de me saisir des retours de Gabrielle, mais il n'en demeure pas moins que ses remarques sont justes notamment sur la manière dont nous obstruons le passage et particulièrement pour les mères avec poussette à une heure de sortie d’école.

Le troisième moment est un moment avec Régis où ce dernier m'évoque le livre phare de sa thèse : Agir dans un monde incertain. En écrivant, je me rends compte que cette référence joue avec la citation d'Edward Glissant qui m'accompagne sur le trajet qui me permet de récupérer ma carte grise33 : Agis dans ton lieu, pense avec le monde. Détail et totalité. C'est peut-être cela qui a inspiré ma petite improvisation. Régis me partage, depuis cette lecture, ses réflexions sur le cube, celui qui a brûlé34, la manière dont les cubes renseignent, depuis les traces que les différents usages ont laissées, et d'une certaine manière permettent d’évaluer les situations. Il m'évoque le rapport entre le geste, ou l'outil, et la trace qu'il a permis d'inscrire. Nous revenons sur la recherche de Martine Bodineau35 et aux questions des représentations du monde, notamment au travers de la saleté.

Comment évalue-t-on notre action depuis ces cubes ?Là, je vois la manière encore de penser la question du problème public avec les premiers concernés. Ces cubes sont les moyens, peut-être, d'associer des personnes qui ne seront probablement jamais à la table de notre réflexion. Cela est peut-être soumis à la condition de pouvoir continuer à faire exister les cubes. Régis vient aussi sur les questions de partenariat, la manière dont des entités tierces sont créées pour penser et élaborer de “vrais” partenariats. Ces réflexions, qu’il me dit inspirées par les travaux de Fabrice Dhume, pourraient être une très belle piste pour faire avancer les moments Traces Critiques36.

Samedi 19 septembre 2020 (Ecrit le dimanche à 8h30)

Mots-Clefs : Entretien -Intention – Intentionnalité – Attention – Improvisation – ReuchKatPop – Larmes – ARTEC

La journée d'hier commence d'elle-même, suite à une discussion entre Pascal et Régis autour de l'entretien et de son usage en sociologie. Je n'écoute que d'une oreille au début, car je suis en train de m'affairer autour du café et autres petits préparatifs du petit déjeuner. Cette question de l'entretien se déplace vers la question des intentions, des intentions de recherche, mais aussi de faire recherche sans intention de recherche comme l'évoque Pascal. À l'entendre, mais aussi en écoutant Gabrielle, qui vient aussi parler d'intentions artistiques, esthétiques et poétiques honnêtes. Elle vient de manière très juste, à mon sens, sur l'aspect pratique de l'artistique sans l'instrumentaliser, mais en évoquant la manière dont il permet de produire des situations auxquelles on appartient. Je pense tout de suite au Reflet sur le travail/l’emploi. Lorsque je prends le livre de poème de Cécile. Je n'ai plus d'intention de recherche, j'essaye d'être à la situation, notamment parce que l'entretien37 ne m'intéresse pas dans ma manière de penser la sociologie à cet endroit. J'évoque aussi dans cette relation à l'entretien et aux intentions l'entretien avec V, actuel maire d’une commune voisine dans le cadre de Mémento (l'entretien rêvé pour une sociologie hégémonique). J'aurais pu parler de l'entretien avec E, ou encore celui avec C38. En relisant, je pense aussi à ce que Gabrielle a proposé la veille, à savoir de croiser des personnes dans l'espace public et leur demander de dessiner des lieux qui leur sont chers sur sa peau (bras et dos). Cette proposition, elles l'ont ensuite interprétée dans le tumulte de la restitution, avec Léonore, en reprenant l'exercice de théâtre (paroles simultanées) qui fait désormais partie de notre boîte à outils.

Quand je suis avec mon livre de poésie, je suis à la situation et la situation fait processus, les processus prennent formes depuis des situations. C'est ce que je crois comprendre de l'idée que développe Pascal, pour déplacer la question de l'intention de recherche vers celle de l’intentionnalité de recherche. Je comprends peut-être un peu mieux cette idée au travers d'une traduction de Nicolas, qui évoque cette idée d’intentionnalité comme la réaction d'autres personnes à l'intention de départ. En écrivant, je repense à cette rencontre avec Elliot et Mounir. Lorsque je leur tends le flyer pour venir au spectacle lors du Reflet 4 sur l’emploi, l'intention est celle de faire venir des habitué·e·s de Mermoz au spectacle, et de proposer cela à des personnes vers qui j'aurais tendance à me détourner39. Il n'y pas d'intention de recherche au sens : je fais expressément cela pour ma thèse ou ma recherche. Pourtant, ce moment en produit un autre, accélère la rencontre avec Claire une semaine après devant le garage (qui aurait sûrement eu lieu plus tard) et puis s'ensuit une relation entre elleux qui peut-être produira une co-fabrication de quelque chose. Il y a au travers de cela l'idée de film et d'image de Nicolas notamment sur la question de l'honnêteté. Dire je suis sociologue produit une image, des représentations, qui peuvent être contre-productives sur le moment. Faire ensuite la sociologie qu'on entend vouloir pratiquer raconte une histoire, un scénario, fabrique un film de l'honnêteté, derrière l'intention de départ, qui est de ne pas se cacher parce que l'on n'assume pas ce que l'on représente. Louis en parle très bien dans son texte40.

Autour d'“Intention”, d'autres mots : tension, que j'ajoute après attention. Être à l'écoute pour improviser, être à l'écoute et s’accompagner. Nicolas nous expose ainsi cette idée de l'improvisation qui nécessite une attention aux sons, aux mouvements sonores, mais aussi aux mouvements et sons du corps, comment l'intention devient intentionnalité c'est-à-dire comment lorsque je joue ce son, ce son traduit une intention issue d'une attention — depuis l'enfant qui pleure dans la poussette plutôt que la chaise qui grince parce que c'est à cela que j'ai prêté attention— et que le ou la musicienne qui s'empare de ce son, transforme l'intention dans une forme d’intentionnalité, une interprétation de ce que l'autre a voulu faire et une action qui découle de cette interprétation.

Ces moments d'intentionnalité “peuvent rater, mais ne sont pas intrusifs”41. Cette phrase de Nicolas permet de venir sur l'image du “paillasson”, que j'imagine être à la fois une image-son ou jeu de mots de Gabrielle autour du son, à la fois une manière d'introduire l'idée de seuil. À ce titre, elle revient sur le moment de restitution de la veille, à la fois une sorte de malaise et à la fois une sorte d'œuvre qui ne se maîtrise pas, avec des effets d'échos entre ce qui peut-être scandé par l'aplomb d'une comédienne ou comédien et repris en écho par le groupe à droite qui se sent interpellé par la forme, qui s'en fout, ou qui ne s'en fout qu'à moitié. Cette idée de seuil permet aussi de penser l'espace. Nous discutions la veille de la façon dont l'installation de l'espace-théâtre peut faire violence. Les poussettes doivent aller sur la route, l'espace clos et non accueillant, quand Claire évoque aussi l'idée de protection (cf. journal du 18/09). Je note aussi que l'espace a fabriqué un chemin, entre la bordure de l'arroseur arrosé et les cubes qui suivent cette bordure en arc de cercle, qu'à deux ou trois reprises des personnes l'empruntent en trottinette ou à pied, en ignorant ce qui s'y passe ou encore en nous saluant.

J'aime l'idée de seuil, voir comment cela pourrait se redessiner dans ce que nous mettons en place. Voir comment le seuil accueille, mais aussi comment il est franchi. Nous l'avions questionné depuis les paliers sur lesquels nous avions collecté des témoignages pour le film42, et il y a le seuil du garage.

La matinée s'arrête sur une discussion autour de nos larmes, celles qui nous montent aux yeux dans des situations comme celles-ci. Des larmes d'intensité de mots, de regards, de sensibilités qui se communiquent. Quand je vois Régis ému par la situation qu'il décrit, je suis ému immédiatement, nous nous parlons sans mot et là, quand j'écris, cette situation dans le présent journal, les larmes reviennent avec les frissons, la discussion continue. Les larmes peuvent être des langages qui se jettent dans les rivières de jouissance qu'elles font jaillir, pour jouer avec les images de Gabrielle. La matinée d'hier à quelque chose de jouissant. Pour ma part, je me sens bien, je refais le fil de ces jours, la manière dont nous sommes venus faire université ici dans l'appartement, non sans contradictions, mais plutôt en les acceptant et en essayant de jouer avec et ce jusqu'à ces émotions collectives dans lesquelles se mélangent pour moi aussi doutes, joies, frustrations, inquiétudes, perspectives et qui fabriquent quelque chose de fondamentalement “eautre”.

L'après-midi est plus courte et la parole est donnée d'abord à Pascal pour qu'il nous mette à niveau sur ce qu'ARTEC rend possible. L'occasion de questionner le lexique que cette construction institutionnelle a installé. Nicolas met en avant que je parle souvent d'ARTEC pour désigner notre action : faire recherche en quartiers populaires, et que pour lui cela pose un problème. C'est très juste, je crois que c'est par paresse, et je mesure ici à quel point cette paresse produit des absurdités. Je relis cela aux propos d’Aleks qui nous invitait le jeudi à être très attentif·ve·s aux réalités que l'on colporte avec les mots que nous utilisons, une manière subtile pour ille de venir penser nos contradictions et nos conflictualités. C'est cette « attention à » aussi que m'évoque la proposition d'Arsène, sur un autre registre, celui du média. Comment le film, le documentaire, comme processus viennent travailler ces questions d'écologie de l'attention ? Attention et entretien sont alors ici pleinement intriqués, comment nos lexiques travaillent l'attention que l'on porte à, et travaillent ainsi une forme d'honnêteté ? Comment en destituant l'entretien on lui redonne toute sa valeur lorsqu'on a soudainement besoin de s'entre-tenir ? J'aime aussi l'idée que les mots sont les seuils de nos rencontres, la capacité à la fois de s'accueillir mutuellement, mais aussi de franchir le seuil. Je m'égards, et j'oublie d'évoquer aussi le changement de nom de mon dossier ARTEC, ReuchKatPop' nouveau nom d'un groupe d'improvisation collective de recherches en quartiers populaires…

1Lisa, Mélanie, Cécile, Claire, Maxime ou encore Léonore sont les membres de l’action Un Futur Retrouvé. Illes sont anonymisé·e·s malgré le fait que ce journal leur soit partagé lors des semaines de Reflet. Je n’ai pas pour autant l’assurance qu’une lecture complète est faite de ce dernier. Par mesure de précaution, j’ai préféré anonymiser les ami·e·s du projet, de même que les habitué·es de Mermoz rencontré·es lors de cette semaine. Seuls les participant·e·s acteur·rice·s des résidences recherche en quartiers populaires ne sont pas anonymisé·es.

2Un Reflet est une semaine de travail qui regroupe la compagnie Augustine Turpaux, le collectif d’architectes Pourquoi Pas !? et moi-même autour d’une thématique spécifique. Nos pratiques s’hybrident pour donner lieu à une forme qui se déploie le plus souvent en espace public dans le quartier ou en pied d’immeuble, aux alentours de l’appartement que nous occupons et dans le garage qui se transforme en cinéma, en lieu de représentation, de discussions et de réunions, ou encore en atelier à certaines occasions.

3Les thématiques sont souvent choisies collectivement, bien que majoritairement proposées jusqu’ici par la compagnie Augustine Turpaux. Elles font l’objet de longues discussions afin de voir comment chacun·e des entités peut se l’approprier tout en fabricant nos croisements, les liens qui se tissent depuis la thématique et entre nos pratiques. J’avais proposé, au début de notre action et à l’occasion d’un travail prospectif sur les thématiques des futurs Reflets, la seule thématique du lieu, qui me semblait être un enjeu aux facettes multiples rencontré au sein du quartier. Principalement du fait de l’importance de la « Chaufferie » et de l’actualité liée au centre social. La chaufferie, comme lieu emblématique et qui symbolise aussi des problématiques rencontrées dans le quartier. Le centre social, qui jouxte la chaufferie, et qui est au cœur de la tourmente entre le conseil citoyen qui travaille contre sa destruction prévue par la maîtrise d’ouvrage (celleux qui ont l’argent et qui pilote) de la rénovation urbaine ici, la métropole du Grand-Lyon.

4Chaque fois qu’un mot ne convenait pas, un « Refusé » nous était lancé sèchement par Cécile.

5Pour ce Reflet, nous sommes parti·es sur l’idée d’une enquête à la fois individuelle et collective. Chacun·e pouvait renseigner la thématique dont ille le souhaitait. Personnellement, j’avais choisi de partir sur un document vidéo sur les garages en pieds d’immeuble à Mermoz (Sud). Ce documentaire n’a pas abouti, pris par la dynamique collective en cours visant à proposer de courtes improvisations théâtrales le soir même et la perspective des journées « Faire recherche en quartiers populaires » en fin de semaine.

6Historiquement, urbanistiquement, socialement et politiquement, le quartier est divisé en deux, Mermoz sud et Mermoz nord. La rénovation urbaine travaille à l’avènement d’un « Grand Mermoz » avec la destruction de l’auto-pont, au début des années 2000, la rénovation de Mermoz Nord « achevée » en 2016, et celle du Sud débutée en 2018. Dans les faits, et depuis mon expérience du Sud du quartier, des échanges que j’ai eus, il semble y avoir autant de Mermoz que de récits des gens qui l’habitent. Pour reprendre les termes d’une employée du bailleur social, propriétaire de l’ensemble des logements du sud, « il y a un Mermoz par quartier ou par rue ». En témoigne la façon dont les immeubles sont nommés depuis le nom de leur rue (la barre Froment, la barre Narvik…) loin des appellations retenues par certains aménageurs de passage en réunion publique par exemple (bâtiment I, O) et du fantasme d’un Grand Mermoz.

7Les premiers Reflets se sont organisés, entre autres, autour de cubes en bois, construits au pied de l’immeuble et devant servir à la fois d’assises pour un public et de scénographie pour le jeu. Leur utilisation permet une installation rapide et mobile d’un espace de théâtre, voire d’un théâtre, en espace public. Par ailleurs la manière de les assembler permet d’imager des architectures historiques dans les quartiers populaires (les fameuses barres) ou plus modernes, en étage avec des balcons, plus ou moins colorés et végétalisés et très souvent, pour ne pas dire systématiquement, résidentialisés.

8Les marches font références au dispositif théâtral que j’ai rejoint lorsque j’ai rencontré la compagnie Augustine Turpaux en 2015. Pour en savoir plus : https://cieaugustineturpaux.com/peurs-sociales-et-intimes/

9Sidoroff, Nicolas. (2018). Projet de recherche doctorale. Explorer des lisières d’activités, vers une microsociologie des pratiques (musicales). Agencements n°2, pp. 248-274.

10À Mermoz, le centre social (au sud) et la MJC (au nord) devaient se retrouver dans un seul et unique pôle socio-culturel. Il est difficile de savoir aujourd’hui si ce projet est toujours d’actualité.

12J’utilise cette expression intuitivement depuis ce qu’elle génère chez moi. Je la tiens d’une première résidence « Recherche en quartiers populaires » à Saint-Denis et depuis le travail de Louis Staritzky qui, inspiré par Fernand Déligny, nous a proposé un travail cartographiques de nos tentatives.

13La veille, Maxime a réalisé une saynète sur les bulles, interprétée dans la rue de l’appartement que nous occupons.

14La presqu’île se dessine entre Saône et Rhône, elle est parcourue par une longue chaîne de magasins, centres commerciaux, fast food, autour desquels subsistent des appartements dans lesquels on peut habiter, si l’on tolère de vivre dans un centre commercial à ciel ouvert ou au moyen de loyers exorbitants. Elle est traversée de bout en bout par deux lignes de métro dont la ligne D, ligne automatisée qui permet de rejoindre Mermoz en six arrêts et moins de 10 minutes.

15Réunions de suivi avec les partenaire et financeurs de l’action Un Futur Retrouvé. Le « co-tech » réunissait initialement, en plus de l’équipe artistique, les trois financeurs (Ville de Lyon, Commissariat à l’égalité des territoire et Grand-Lyon Habitat) ainsi que des structures ou entités dites partenaires telles que le Centre social, la MJC ou encore la mairie d’arrondissement et le conseil citoyen.

16Les inter-barres sont des espaces importants à Mermoz. On en entend beaucoup parler et on les remarque assez bien lorsqu’on découvre le quartier. Elles vivent et grouillent autant qu’elles peuvent être calmes en semaine. Aux allures d’espace public, elles sont en fait la propriété du bailleur social. Je n’ai jamais vraiment pris le temps de m’y arrêter, en dehors de déambulations, notamment celles autour des jardins partagées qui y prennent place, et qui donnent à ces inter-barres un aspect luxuriant au printemps-été.

17Le jeudi, il est prévu dans le cadre de la résidence « faire recherche en quartiers populaires » que nous partagions un moment avec d’autres acteur·rice·s du quartier.

18Entendu comme « la capacité des expériences singulières à se confronter les unes aux autres, à se mettre démocratiquement en risque les unes en regard des autres » Pascal Nicolas-Le Strat, Agir dans une perspective d’intermédiation. Cette citation est issue d’un document à destination des étudiant·e·s des Masters 2 « Intermédiation et Développement social » et « Politique de la Ville et Développement Territorial » ainsi que du Diplôme d’État en Ingénierie Sociale (DEIS).

19Marchand, Alain. (2002). L’intermédiation sociale, complexité et enjeux. Journée du Diplôme d’Études Supérieures Spécialisées (DESS). Université Paul Valéry, Montpellier 3. Texte non-publié.

20Le centre social a fait l’objet dans les années 2000 d’une rénovation importante. Le chiffre d’un million cinq cent mille euros est régulièrement évoqué, notamment pour contester sa destruction prévue initialement dans le cadre du programme de rénovation du quartier.

21Il s’agit là d’une tentative de partage de notre action sur une palissade bloquant l’accès à un espace généré par la démolition de la barre Morel en 2019. Une « frise-sismique » y a été dessinée et des collages avaient était réalisés, s’abîmant avec le temps et donnant à cette frise un air d’abandon. Cet effet a été accentué par l’installation d’une aire dévolue au chantier empêchant l’accès physique et visuel à la palissade et pour nous de continuer à la faire évoluer.

22Cette préoccupation est issue de l’analyse partagée d’une fonctionnaire de la Ville de Lyon qui travaille dans ce sens, certainement à contre-courant des logiques qui dominent dans le champ des politiques publiques, y compris dans sa propre institution.

23L’arroseur arrosé, aussi appelé la fontaine, est une œuvre d’art en espace public. « L'arroseur arrosé est une anamorphose géante que l'artiste peintre Claude Gazier a réalisé en 1997. Cette sculpture se situe à l'angle des rues de Narvik et Gaston Cotte dans le quartier Mermoz sud dans le 8ème arrondissement de Lyon. » http://clindevie.canalblog.com/archives/2010/02/11/16878905.html

24Nos discussions autour de notre pratique dans le quartier et l’avis tranché qu’il a exprimé à notre égard depuis la représentation qu’il se faisait de nous, sans nous avoir vu, font de sa présence une marque de considération pour nous, ainsi que pour nos échanges, sans pour autant vouloir dire que « nous sommes validés ».

25À la relecture, cette expression de retour aux fondamentaux me semble faire référence à la fois à la pratique du théâtre que j’ai découverte en rencontrant la compagnie Augustine Turpaux (2015), à la fois à l’idée de départ de notre réponse à l’appel à projet, à savoir de pratiquer un théâtre quotidiennement pendant nos semaines de travail.

26Les guillemets signalent une presque citation d’une intervention d’Aleks Dupraz durant cette première matinée de travail dans le cadre de la résidence « Faire recherche en quartiers populaires ».

27Jean-Spag est un homme chien, ou cynocéphale, né de frontières et de destinations, il a trouvé refuge dans mon expérience de recherche à moins qu’il soit inversement le refuge de mon expérience de recherche. Il est devenu un personnage phare de la recherche que j’ai engagée, il fait recherche.

28Je fais ici référence aux interventions le jours même de Louis Staritzky et Pascal Nicolas-Le Strat ayant présenté le Cube, expérience de lieu dans le cadre de l’action EN RUE.

29Le film est disponible sur le site d’Union Urbaine : https://unionurbaine.com/nilton-de-bahia-une-vie-au-rythme-de-jah/

30Ce terme ne me convient pas, o alors il faudrait le développer. Le changer me pose cependant problème, car il vient dire quelque chose malgré tout. Je l’ai probablement utilisé par facilité ou pour ne pas surestimer notre pratique. Etant singulière et collective elle questionne cette lecture binaire amateur-professionnelle. La réalisation même du document ayant mis au travail l’ensemble de nos professionalités, y compris à des endroits où ces dernières ne sont pas d’emblée compétentes.

31Deux docu-vidéos ont été réalisés et diffusés dans les ciné-garage en fin de Reflet. Un premier document sur la thématique des cycles (Reflet 2 et 3) et un second sur l’emploi (Reflet 4).

32À ce moment précis nous sommes physiquement entre les deux bâtiments, assis sur les marches qui longent le centre social et à quelques mètres de la chaufferie. C’est ici qu’après une visite « guidée » de Mermoz sud et nord nous discutons un moment.

33Entre midi et deux je quitte l’appartement furtivement pour enfin récupérer ce document auprès d’une personne m’ayant cédée un véhicule sans la carte grise. J’en profite pour méditer depuis cette citation d’E. Glissant, méditation qui se transforme, à mesure que je pédale, en proposition pour la représentation du soir.

34Les cubes ont étaient laissés en libre accès et le sont toujours. Ils ont fait l’objet d’utilisations régulières par des habitants. Certaines traces pourraient d’abord être envisagées comme des dégradations, mais proposent aussi un autre récit dès lors qu’on accepte de décaler notre regard. C’est la proposition faite par Régis Garcia suite à une réflexion issue de notre première résidence de recherche à Saint-Denis.

35Un article à ce sujet paraîtra dans le numéro 6 de la revue Agencements. Recherches et pratiques sociales en expérimentation.

36Traces critiques est un séminaire interne à l’équipe Un Futur Retrouvé autour de la question de l’évaluation de notre action et au travail sur nos micro-politiques de groupe.

37Pour ce Reflet, nous devions faire des entretiens sur les questions d’emploi et de travail en lien avec le contexte de rénovation urbaine. Assez peu à l’aise avec la perspectives de ces entretiens et inspiré par les méthodes poétiques de Cécile, je m’étais fixé de partager un moment de poésie en lien avec les échanges. À même l’entretien.

38Ces entretiens sont réalisés dans le cadre de l’action Mémento et d’un travail de pièce radiophonique. Pour moi, qui évacue l’entretien ethnographique ou sociologique de « ma méthodologie » ces entretiens m’ont mis en tension : suis-je en train de réaliser un entretien sociologique ou une captation pour une pièce radiophonique ? L’un et l’autre ne sont pas forcément antinomiques, mais nécessitent des attentions particulières. Pour une pièce radiophonique par exemple, les bruits parasites produits par l’interviewer (moi) se sont avérés très gênants. Ils le sont moins pour une analyse sociologique ou ethnographique « classique » du contenu de l’entretien. Qu’est-ce qui fait finalement matériau de la recherche ? L’entretien ou la pièce ? L’entretien comme situation, comme vécu et perçu peut constituer un matériau. Cependant, l’intention première est bien de réaliser une pièce radiophonique. C’est je crois cette pièce qui fera matériau, non pas comme objet, mais comme processus dont l’entretien, comme pratique et comme situation, fait partie.

39Au moment de distribuer des flyers je suis souvent en proie au doute. Ce jour-là, fasse à mon attitude résignée je m’étais obligé à aller vers les personnes dont je supposais qu’elles ne seraient pas intéressées, d’abord pour être sûr que je ne me cherchais pas d’excuse et peut-être aussi pour lutter contre mes préjugés.

40Staritzky, Louis. (2020). En cheminement vers le cube. Recherche d’itinéraires, itinéraires de recherche. Agencements. Recherches et pratiques sociales en expérimentation. n°5

41Les guillemets indiquent une citation de Nicolas issue de mes prises de notes sur le moment.

42Lors du Reflet 3 nous avions réalisé des entrevues filmées dans l’entrebâillement des portes d’appartement sur les paliers de Mermoz.

Journal de recherche publique

 

13/06/19

Ce jeudi 13 juin a eu lieu à Mermoz, une première permanence de Recherche-Action-Publique (RAP). Je me suis installé pour la journée, seul et parfois avec d'autres membres du projet, dans l'espace public du quartier avec une question : « Quels espaces publics à Mermoz » ? Alors que j'avais fait le choix d'un questionnement direct pour alimenter une réflexion sur la notion d'espace public, il s'est passé tout autre chose hier lorsque à 10 heures du matin, j'ai positionné la table à côté de l'Arroseur arrosé, aussi appelé « la fontaine », à l'angle de la rue Gaston Cotte et de la rue Narvik.

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A table

Mermoz a t-il besoin de s'attabler ? Nous n'avons pas la réponse mais depuis notre arrivée sur le quartier il y a des histoires de tables qui nous habitent. Celle du jardin Eclos par exemple, une table pour que se rencontre ancien·ne·s, nouvelles et nouveaux habitant·e·s à l'ombre des grands arbres qui peuplent le square. Puis, sans préméditation, une seconde table à vue le jour à la suite d'un atelier chapeauté par le collectif d'architecte Pourquoi Pas !?, avec des étudiant·e·s de l'école d'architecture de Montpellier et avec l'aide de quelques voisins de la rue Gaston Cotte. Celle-ci est mobile, non pas afin que les habitant·e·s se rencontrent mais pour partir à la rencontre de celles et ceux qui l'habitent parce qu'ils et elles y vivent ou y travaillent. Pour partir à la rencontre de ce qui l'habite, les organismes vivants non-humains, le mobilier, l'immobilier, les souvenirs, les paysages, les ambiances...

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