Emménager, Aménager, Déménager. Ou comment penser une recherche en friche

Le relogement comme terrain relationnel

La friche artistique Lamartine, située dans le troisième arrondissement lyonnais, a entamé depuis plus d’une année un nouveau processus de relogement. Fruit de l’expulsion du collectif CFA-RVI de l’ancien site Renault Véhicule Industriel, la structure implantée au 29 rue Alphonse Lamartine depuis 2010 connaîtra à son tour un relogement dans deux nouveaux lieux au printemps 2019. Ce nouveau moment dans la biographie du lieu illustre ce que Jules Desgoutte, membre du réseau Art Factories/Autre(s) Parts (AFAP), identifie comme un mouvement circulaire propre à l’histoire des lieux intermédiaires décomposable en trois temps : emménager, aménager, déménager1. Cette décomposition / recomposition illustre le caractère structurant2 du relogement pour les pratiques et les usages, qu’ils soient professionnels ou amateurs, politiques et sociaux, mécaniques, scientifiques, artistiques ainsi que pour la construction sociale du lieu (liée aux effets générationnels et organisationnels notamment).

Cette réalité du relogement accompagne ces lieux parce qu’elle est ancrée dans leur histoire depuis les premières expériences de squats artistiques en France. Elle sous-tend un travail de réinvention et d’adaptation permanent ainsi que de compréhension des contextes socio-politiques dans lesquels ces expériences évoluent. Cette dynamique, que je qualifie de recherche, s’amorce et se développe au niveau de l’expérience même. Elle la porte de manière intrinsèque, générant des savoirs qui sont immédiatement réinvestis dans l’action. Ce réinvestissement des savoirs constitués par l’expérience donne à penser la dimension expérimentale de ce qui se joue ici. Je perçois alors la recherche comme le fait de la relation à l’expérience et au(x) temps. De cette façon, les expérimentations artistiques, organisationnelles, architecturales m’apparaissent comme l’expression d’enchevêtrements de relations, de processus relationnels. Que cela soit des performances théâtrales, l’organisation de festivals, l’expérience de la collégialité, celle d’un nouvel organigramme ou encore les constructions de mobiliers, ces moments découlent à mon sens d’un ensemble de relations à l’espace social et environnemental. Cette dimension relationnelle est étroitement liée aux temps de l’expérience, comme continuité des savoirs entre deux lieux (processus), ainsi que comme émergence de nouvelles relations à l’espace social et urbain (contexte).

Travaillant dans un premier temps sur le relogement de la friche RVI à la friche Lamartine, puis sur les lieux intermédiaires, j’ai assimilé, dans mon processus de recherche, cette attention vis-à-vis de la relation qui existe dans ces lieux. De cette façon, je travaille désormais à ce que ma recherche ne se pose plus en surplomb mais s’expose à la relation, de manière à exister au travers d’elle. Cette dimension relationnelle de la recherche, pour reprendre les termes de Myriam Suchet3, place la recherche comme un temps de disponibilité pour l’action. Mon rapport à la recherche n’est plus d’extraire du lieu une connaissance omnisciente artificielle, mais plutôt de vivre le lieu au(x) temps présent(s), d’éprouver la singularité de ma relation à l’expérience. Travailler sur le relogement ne signifie plus uniquement opérer un collage cohérent de faits qui renseignent sur ce qui s’est passé, mais signifie également expérimenter des formes d’actions-recherches collectives par l’hybridation de nos pratiques.

En revenant sur ma trajectoire je souhaite éclaircir le moment d’emménagement de ma recherche au sein de la friche, passage obligé pour mieux comprendre ma façon de l’aménager et de travailler son déménagement à venir. Ce texte, première étape d’un retour sur l’expérience d’une sociologie politique en friche4, est l’occasion de revenir sur mes premiers pas au sein de la friche Lamartine et d’envisager ma pratique de recherche au prisme de ce mouvement (emménager, aménager, déménager).

Emménager sa recherche au travers du récit des autres

J’ai réalisé mes premiers travaux sur le relogement de la friche RVI en 2012 peu de temps après l’installation dans la friche actuelle, la friche Lamartine. Travaillant sur les effets du relogement d’une friche à une autre, j’ai opéré ce travail en extériorité du collectif, une fois le déménagement de 2010 terminé. J’étais étudiant en master et je connaissais peu de choses de l’ancien et du nouveau lieu. Je me suis intéressé à la friche sur le mode de l’investigation, à la recherche des récits et des traces permettant de comprendre le relogement de 2010 sans l’avoir vécu. J’ai rencontré ceux qui étaient encore là, certains issus du réseau d’interconnaissance ou encore ceux qui se sont présentés ou que l’on m’a présenté comme « les incontournables ». J’ai également « pisté » des paroles, parfois plus compliquées à rencontrer, mais nécessaires pour parfaire ma compréhension du relogement. Des paroles qui pouvaient s’avérer autocensurées, enjolivées, passionnées, en colère, techniciennes.

Ce moment de la recherche s’est fait, à l’exception de quelques moments privilégiés d’observations participantes, à l’extérieur de la friche, que ce soit lors de la passation d’entretiens ou au travers de lectures successives d’auteurs tels que Fabrice Raffin, Elsa Vivant, Cécile Péchu ou encore Gilles Pinson. C’est cette accumulation de matériaux à objectiver qui m’a permis d’appréhender le lieu par l’exercice étudiant du mémoire et qui me renseigne aujourd’hui sur ce qu’il dit mais aussi ce qu’il ne dit pas5, sur ce qui n’a pas pu ou voulu être dit.

Habiter un espace individuellement et collectivement

Le terme de relogement renvoie, à mon sens, à deux éléments constituants d’une expérience telle que celle de la friche Larmartine. Le premier, historique provient de l’héritage du squat. Dans l’expérience du squat, une expulsion signifie devoir se reloger individuellement ou collectivement. Ainsi on observe l’apparition de squat de tailles très variables, aux activités très diversifiées. Dans certains cas, les expériences se subdivisent et se modifient pour de multiples raisons (liées aux activités, aux réalités spatiales, aux affinités dans le lieu ou encore au contexte politique de l’expulsion). Le second renvoie au fait d’habiter par l’usage, de créer des espaces habitables par les pratiques et les praticiens. Dans l’expérience de friche culturelle, les usages se multiplient et les lieux s’habillent à l’usage, les habitudes se prennent, rendant les lieux et leurs ambiances familiers pour ceux qui les vivent ainsi que pour ceux qui les visitent.

Il n’en demeure pas moins que ce terme de relogement n’est pas partagé par tous les acteurs. En 2013, dans le cadre d’un entretien que je réalisais avec un fonctionnaire de la ville de Lyon, ce dernier insistait sur le terme « de relocalisation d’activité » plutôt que de relogement. Cette intervention image à elle seule les enjeux que de tels moments suscitent. Ces enjeux sont liés, comme je l’évoquais plus haut, aux implantations d’expériences qui génèrent quatre types de rapports, identifiés par le réseau AFAP comme politique, juridique, social et territorial. Si ces rapports sont en reconfiguration permanente, le moment du relogement donne à les comprendre au travers des tensions et des stratégies qui en émergent.

Des occupations, des revendications

Dans le cadre de mes premières observations sur le relogement de 2010, j’ai pu rendre compte que le moment du relogement constituait une exacerbation de ces rapports (politique, juridique, social et territorial) sous la forme de tensions6. La dimension « squat artistique » donnait à l’espace de 35 000m2 une forte capacité de mobilisation des ressources pour intervenir sur des questions politiques7 dépassant le cadre des politiques culturelles. L’organisation sans autorisation du festival, Sortie d’usine II (2010), comme interpellation politique et médiatique, ou encore le procès attenté contre la ville de Lyon pour contester la procédure d’expulsion, sont des évènements marquants des tensions politiques et juridiques générées par le processus d’expulsion. C’est d’ailleurs ce caractère événementiel, l’aspect médiatique de ces moments, qui m’ont permis d’y avoir « accès » en tant qu’étudiant, par le récit des acteurs (membres, avocats, fonctionnaires) mais également les traces que ces évènements laissent derrière eux (photos, documentaires, textes, souvenirs). Par ailleurs, les coopérations inattendues, les dissensions internes aux collectifs, les enjeux sur le quartier de la réimplantation d’une friche à quelques mètres de l’ancienne8 matérialisent aussi ces tensions sociales et territoriales inhérentes au relogement. J’avais pu prendre la mesure de ces réalités en rencontrant l’un des cadres de l’association de quartier créée spécifiquement pour contester l’implantation des nouveaux collectifs d’artistes dans la rue Alphonse Lamartine. Celui-ci m’avait alors énoncé le rôle de contrôle qu’endossait l’association, notamment celui de veiller à ce que les intérêts des riverains soient respectés et d’alerter en cas de dérives identifiées. Cette mission été notamment rendue possible, selon mon interlocuteur, par l’activation d’un réseau professionnel et d’interconnaissance lui permettant d’alerter immédiatement, sur leurs lignes téléphoniques privées, certains élus du troisième arrondissement. A ma connaissance aucun conflit n’a opposé directement l’association de quartier et l’association d’artistes / artisans jusqu’à présent.

L’outil projet comme outil du  « tri » et de gestion du relogement

Au delà de ces moments forts et souvent médiatisés, les propos du chargé de mission à la culture m’ont conduit à appréhender le déménagement de la friche RVI par le prisme de la « gestion ». En travaillant sur le processus de relogement du squat d’artiste CFA-RVI (Collectif Friche Autogérée - Renault Véhicule Industriel) à la friche Lamartine, je cherchais à comprendre les effets de ce « moment » sur la composition sociale (les individus) ainsi que sur la forme collective (l’organisation) de l’expérience. Pour cela, je me suis intéressé plus précisément aux relations entre les institutions, la ville de Lyon principalement, et les différents collectifs d’artistes.

J’ai noté que l’outil projet constituait une solution pour les décideurs qui, par son usage, bénéficiaient d’un levier adapté dans la gestion de situations incertaines. Il apparaît comme un outil flexible répondant aux nouvelles temporalités et aux exigences issues des partenariats publics/privés qui régissent l’action publique. Par ailleurs, il sous-tend un principe d’auto-détermination sous contrainte des collectifs, ces derniers construisant le nouveau projet sur la base de ce qu’ils vont entrevoir comme possible ou non. L’un des effets observable a été le resserrement de l’expérience autour des pratiques « artistiques ». Ce changement permettait notamment de diminuer la part d’incertitude que suscitait l’expérience de squat lorsqu’elle abritait des usages qui échappaient aux institutions régulatrices.

En réalisant la synthèse des témoignages d’élus d’arrondissement, de fonctionnaires, de membres des différentes associations concernées, j’ai mis en avant que cet « outil projet » avait permis un  tri, permettant à la mairie de conserver ce qu’elle considérait comme des « bons élèves »9. Dans les faits, le collectif CFA-RVI était constitué de 400 membres permanents quand celui de l’association Lamartine ne sera que d’une centaine de membres au moment d’emménager officiellement. La demande de la mairie de réaliser des projets et de les déposer au service culturel signifiait à la fois de se projeter dans un espace dix fois plus petit (3500m2), mais également d’accepter l’abandon de l’ancienne occupation et de l’action en justice en cours. Dans un contexte de contestation de l’expulsion ainsi que de division interne du collectif, déposer un « projet » à la mairie constituait un geste significatif. Ainsi, j’ai distingué dans les témoignages récoltés plusieurs types de raisonnement face à cette réalité : déposer le dossier puis signer la convention pour intégrer le lieu en acceptant sans conditions la proposition de la mairie ; déposer des dossiers de façon stratégique, sous la forme de nouveaux collectifs cherchant à intégrer le plus d’anciens membres possible dans le nouveau lieu ; ne rien déposer et occuper le site RVI tant que de nouvelles propositions ne sont pas faites ; décider de rester dans le lieu jusqu’à l’ouverture de nouveaux squats ailleurs dans l’agglomération ou en France.

Les premiers signataires sont arrivés en septembre 2010 dans le nouveau lieu alors que les autres membres continuaient l’occupation du site RVI. Suite au procès en cours, le tribunal de grande instance, qui arbitrait l’impossible négociation entre la ville et le collectif, a autorisé le collectif à occuper le site six mois10 supplémentaires. Le 21 décembre 2010, peu de temps après l’annonce du tribunal, un incendie s’est déclaré pendant la nuit. La cause de l’incendie a été jugée officiellement accidentelle par la police et le site considéré comme trop dangereux pour continuer l’occupation. Les membres ayant posé des dossiers stratégiques, et d’autres restés sur le lieu de façon solidaire, se rapatrieront en urgence à la friche Lamartine. Ils se sont alors joints aux premiers signataires présents depuis le mois de septembre. Cette arrivée sous tension peut être considérée comme la fin du déménagement et le début d’un emménagement marqué par une longue phase de négociation et d’organisation entre les collectifs et les sensibilités en présence.

Lamartine et les sept conventions

La sélection des projets artistiques par dossier, opérée par la ville, ainsi que les logiques d’autodétermination interne au collectif d’artistes/squatter, ont homogénéisé, au moins sur le plan des pratiques, la population prenant part au relogement du squat. Cependant le lieu conserve une hétérogénéité des modes d’appartenances du fait du rapport que chacun noue à l’aventure collective qui s’écrit tout au long de l’expérience et des lieux traversés. Cette hétérogénéité renseigne sur l’histoire des lieux et donne les clefs de compréhension de « l’histoire se faisant ».

Cette diversité des modes d’appartenance génère logiquement des conflits liés aux différentes visions d’appropriation d’un lieu. Le lieu de 35 000 m2 permettait une répartition des espaces entre cinq collectifs. Les espaces ne manquaient pas et on pouvait aisément sillonner le lieu sans se croiser. Le nouveau lieu, s’organisera sur le même modèle que l’ancien, une indépendance des collectifs sur chaque partie du bâtiment qui lui est alloué. Cependant ce nouvel espace, dix fois plus petit (3500m2), engendre une réalité tout autre. Les espaces se chevauchent, se partagent, les sensibilités différentes et divergentes se croisent et par la force des choses cohabitent. L’espace s’organise en sept conventions. Six conventions spécifiques, une par collectif, définissant les règles pour chacun d’eux sur les espaces occupés. La septième convention cadre la gestion commune du lieu (espaces communs, adhésions, gestion des fluides). Cette situation donne à voir l’appropriation de la notion de collectif sous plusieurs angles. Un angle juridique, la convention générale réunit les différents collectifs en un supra-collectif afin d’organiser le lieu collectivement malgré les divergences. Un angle affinitaire, les autres conventions sont le fait d’affinités entre les groupes et entre les pratiques. Elles traduisent souvent une vision commune de l’expérience d’occupation de friches urbaines. L’aménagement du lieu démontrera que par la pratique, ces délimitations des activités et des usages liés à l’occupation voleront en éclat, les conventions avec11. Le passage des sept conventions à une convention unique permettait au collectif de diminuer les contraintes administratives mais aussi de se protéger d’une gestion de la ville au cas par cas. En se fondant en un seul collectif, la ville ne pouvait plus cibler un collectif ou une pratique comme responsable en cas de litige.

Les termes de la cohabitation sont posés, comme je l’évoquais plus haut, par un processus, celle de l’histoire du Collectif Friche Autogérée (CFA), ainsi que d’un contexte, celui du relogement. D’une part, l’autogestion, que je résumerais comme une volonté pour certains des membres de se décaler des modes contemporains de production de l’urbain en faisant valoir une autonomie organisationnelle et financière. D’autre part, « le tri » qui traduit une volonté de ne plus voir ce type d’action politique et sociale avoir court sur le territoire. La convention illustre ce point de tension entre un processus et un contexte que constitue le relogement. En signant la convention, les collectifs d’artistes s’engagent à respecter un certain nombre de règles définies par une convention générale. L’article 1.4 de la convention signée à partir de septembre 2010 stipule :

«  Le local, objet de la présente convention est affecté à l’usage exclusif de productions culturelles et artistiques : espaces de création et de répétitions pluridisciplinaires, espaces de production de décors et de costumes, espaces d’administration et de réunion. Il ne saurait en aucun cas servir de lieu d’habitation (...) Aucune réunion de caractère politique, commercial, syndical, ou confessionnel ne peut être organisée sans l’accord préalable écrit de la ville de Lyon. » Convention d’occupation précaire des bâtiment rue A.L.

Dans les faits, les préconisations de la convention seront respectées. Les collectifs abandonnent la dimension squat comme action contestataire routinière12 au sens ou le squat constitue, en même temps qu’un outil de revendications une réponse à la demande qu’il porte13. Concernant les « réunions à caractère politique, commercial, syndical ou confessionnel », le flou laissé par cette formulation permet des formes d’interprétations. Il semble, cependant, que l’imaginaire issu de RVI que traduit cette convention, sous la forme d’inquiétudes et d’interdictions, ne se soit pas devenu une réalité au sein du nouveau lieu.

Du  droit à la ville  aux « devoirs » de ville

Je perçois, aujourd’hui encore, l’héritage de l’expérience autogestionnaire au travers de l’organisation collective et collégiale du collectif d’artiste. Les différents moments tels que les assemblées générales, les journées de travail en groupe, constituent les espaces de débat et de prises de décision rythmant la nouvelle expérience Lamartinienne. L’organisation évolue en conservant une volonté d’autofinancement, notamment du fait d’un fort engagement des membres les plus actifs dans la vie associative. Par ailleurs, se dotant d’un salarié en 2013, l’association Friche Lamartine se professionnalise tout en développant sa capacité à capter des financements publics, lui permettant d’ouvrir le lieu à de nouvelles pratiques, parfois gratuitement, et de conserver des loyers à très faibles coûts pour les membres permanents qui disposent d’un ou plusieurs espaces ainsi que pour les membres temporaires. Cependant, nous ne nous prononçons pas collectivement sur des enjeux plus globaux (environnementaux, humanitaires, ou des mouvements de contestation de reformes actuelles). Les moments d’exacerbation du rapport politique sont rares et souvent centrés autour de questions propres à la friche. Les engagements sont pris individuellement à l’extérieur du lieu et sont rarement publicisés au sein de la friche. Les pratiques artistiques peuvent également être le support d’engagement politique «  routinier »14.

J’identifiais, dans mon mémoire de master 2, ces phénomènes au travers de deux mouvements. Un premier mouvement de socialisation / désocialisation caractérisé par l’abandon de formes de protections sociales15 singulières, induites par l’expérience de squat artistique. Le second mouvement de politisation / dépolitisation caractérisé par l’abandon de l’occupation artistique comme revendication, déplaçant les outils, ainsi que les efforts du collectif, vers un travail de légitimation de l’action auprès des décideurs. L’organisation du lieu n’est plus orientée vers une revendication d’un droit à vivre l’urbain différemment, mais plutôt vers une action visant à faire valoir le droit de jouir d’un tel espace en centre ville, ce droit s’accompagnant d’un certains nombre de devoirs pour pérenniser l’expérience. Parmi ces devoirs, ceux de clarifier le modèle organisationnel et économique de l’association, ainsi que celui d’éviter tout débordement pouvant être le fait d’activités prévues ou non par la ou les conventions d’occupations. D’une certaine façon, c’est l’aspect contestataire qui semble s’être atténué, laissant place à des nouveaux registres de légitimation par l’action collective ou par les pratiques elles-mêmes16.

Ces deux mouvements s’accompagnent d’une professionnalisation de la structure. Comme l’indique l’article de la convention, le lieu est un espace dédié à la production artistique et à son administration. En changeant de lieu, le collectif a également changé d’activités et de destination. Comme un symbole, le collectif changera aussi de nom, abandonnant la référence à l’autogestion, ainsi qu’au passé industriel du site Renault. À ce mécanisme anthropologique de nomination est préféré le mécanisme toponymique donnant à la friche le nom de Lamartine emprunté au nom de la rue Alphonse Lamartine, nommée ainsi en hommage au poète, plus connu pour ses œuvres littéraires que pour son engagement politique.

Emménager sa discipline, aménager sa pratique

Comme je l’ai identifié lors de mes travaux de master, le premier relogement a engendré un changement dans la composition et la destination du lieu. Je peux alors faire l’hypothèse que se sont ces transformations qui m’ont permis d’emménager ma pratique à la friche Lamartine. En 2016, lors d’une discussion avec Amandine Dupraz, je faisais état d’un sentiment d’apolitisme, d’un sentiment d’inaction inhérent à ma recherche. Cette caractéristique, tout en me permettant de répondre aux échéances universitaires et de mieux connaître l’histoire du lieu, est également la marque d’une recherche désengagée. Je peux alors interroger mes travaux antérieurs à la lumière de cette observation.

La recherche comme espace de confort

Certains membres de la friche Lamartine m’ont fait remarquer, à plusieurs reprises, que mes conditions de recherche auraient été rendues difficiles par la réalité politique de l’ancienne usine RVI, de même que j’ai pu trouver, dans certains travaux étudiants sur la friche RVI, des témoignages relatant une méfiance de certains membres, parfois soutenue, à l’égard de leurs travaux. Je n’aurais, a priori, pas pu sillonner la friche RVI avec mon dictaphone aussi confortablement que dans la friche Lamartine. J’utilise volontairement la notion de confort, souvent relevée dans les propos de mes interlocuteurs, car elle est intéressante pour comprendre ce qui se jouait dans le nouveau lieu ainsi que pour ma pratique de recherche en emménagement. Elle renvoie à un confort matériel (bureaux chauffés, propreté et salubrité du lieu, bâtiment à « échelle humaine ») ainsi qu’à un confort social (conflits moins nombreux, lieu de travail et d’interconnaissance, proximité des origines sociales des membres). La relation à l’expérience de chaque individu noue un rapport singulier à cette notion de confort perçu plus ou moins positivement selon les trajectoires de chacun.

Pour ma part, au regard de mes deux années de master, mon travail de recherche m’apparaît également comme « confortable ». Ni ma présence dans le lieu, ni mes travaux n’ont été remis en question, que ce soit par le collectif ou bien par l’équipe pédagogique de l’université. Par ailleurs, j’ai pu jouir d’un confort du fait de mon extraction sociale. En tant que jeune homme, blanc, en deuxième année de master, né de parents cadres se positionnant à  gauche, je n’ai pas rencontré d’obstacles liés à mon sexe ou à mes origines sociales. Par ailleurs, ma proximité avec le réseau des musiques rock progressif et contemporaines a constitué un accélérateur de rencontres au travers d’un réseau d’interconnaissance. Ces éléments m’ont permis d’intégrer le lieu, et d’y travailler encore aujourd’hui, que ce soit dans le cadre de chantiers collectifs ou personnels.

Les biais disciplinaires

Le fait que le lieu porte lui-même une dynamique de recherche, au travers de sa propre expérience, a facilité l’accumulation de matériaux. J’ai pu facilement agencer mon travail au travers des problématiques que les différents acteurs avaient identifié dans leur trajectoire. Ces personnes se prêtaient, le plus souvent volontiers, à un ou plusieurs entretiens allant de deux à trois heures. Par ailleurs, j’ai voyagé facilement entre les bureaux d’avocats et ceux des différents fonctionnaires ou élus ayant pris part au relogement.

Cependant, dans ce cadre-là, à quoi contribue la recherche ? Formaliser « une recherche sur » ou « une recherche pour » inscrit la recherche dans une dynamique très fonctionnelle. De cette façon, j’ai emménagé en réalisant une étude sur la friche dans le but d’obtenir un diplôme valorisant ma capacité à réaliser une recherche en sciences sociales. Cette modalité de recherche traduit, dans mon cas, des logiques de contrôle liés à des biais disciplinaires. Ainsi, le confort de réalisation de mon « enquête » constitue tout autant un biais que la méfiance qu’aurait pu engendrer la réalisation d’une enquête sociologique dans l’usine automobile (friche RVI). Ces logiques de contrôle conduisent à penser des dispositifs qui disciplinent la prise de parole17, l’interaction, ainsi que la recherche. Ce sont pourtant fréquemment les moments d’indiscipline, de transgression qui permettent de renseigner l’étude. Transgresser une règle ou une loi établie durant un moment de terrain (entretien, observation participante) donne accès à une réalité plus riche qu’une interaction soumise aux mécanismes de contrôle que nous activons régulièrement. De plus, une transgression, si elle est admise par les différentes personnes en situation, laisse espérer qu’on accède à un plus grand niveau de sincérité, à une interaction plus vraie.

S’ajoute à cela le contrôle que l’on exerce sur son propre travail. La recherche dite « classique » donne au chercheur le privilège de l’agencement final des matériaux récupérés. Même si ce privilège n’est pas exercé de mauvaise foi, il peut conduire le chercheur à agencer les données selon la perception qu’il a des attentes du « commanditaire », dans mon cas l’équipe pédagogique. L’usage d’un vocabulaire tel que matériaux, traitements des données, laboratoire renvoie à l’idée qu’une « manipulation » opère lors d’une enquête sociologique (de son sens étymologique de tenir et de soumettre). Le chercheur n’est pas seul à exercer cette manipulation. Le retournement de l’entretien, les violences symboliques qui ont cours durant la relation sont autant de moyens pour peser sur la relation. La manipulation, qu’elle soit consciente ou non, biaise la recherche, en s’appropriant la relation, en la « tenant », de même qu’elle « soumet » la relation et la recherche à une finalité (avoir une bonne note, avoir une tribune, être dans des quotas de réussite).

L’évaluation constitue un troisième biais disciplinaire. En venant sanctionner, selon les mêmes critères, des travaux qui répondent à des réalités diverses, elle favorise le cloisonnement des travaux et sociabilise l’étudiant à l’obligation de résultat. Mon travail de sociologie politique a été noté et jugé favorablement par l’équipe pédagogique comme pouvant me permettre de développer une expertise. Ces deux attributions (note et assignation à un rôle) sont les composantes de l’évaluation qui donne à la sociologie politique une finalité définie par d’autres.

Sortir d’une recherche en commentaire18 

Mes travaux de mémoire ont été très peu lus au sein de la friche Lamartine malgré la réception positive par le corps enseignant de mon master. Ce fait, associé à ce que je viens d’énoncer sur la manipulation, suppose deux enjeux. Qui suis-je comme auteur19 et à qui est-ce que je m’adresse en tant qu’auteur ? Selon H. S. Becker, « la manière d’écrire des uns et des autres découle des situations sociales dans lesquelles ils se trouvent impliqués au moment d’écrire »20 . Mon écriture est soumise à cette double entrée, processuelle (je grandis, je m’implique) et contextuelle (écrire « sur » l’association ou « dans » l’association), qui transforme nos registres d’écritures ainsi que leur adresse. Je peux attribuer l’écart d’intérêt entre le corps enseignant et le collectif d’artiste, vis-à-vis de mes travaux, par le sens unique de leur adresse. En m’adressant en priorité à ma directrice et mon jury de mémoire, j’ai « lissé », orienté, traduit mes travaux pour le champs universitaire, les protégeant ainsi de possibles contradictions extérieures à l’université. Ce constat, en plus de remettre en question la qualité de l’évaluation globale de mes travaux universitaires, renvoie à leur nature non contributive, précisément pour ceux qui ont contribué à l’obtention de mon diplôme.

Ce retour sur des travaux antérieurs, qui illustre ce sentiment d’apolitisme, me permet d’entrevoir une façon de réengager ma pratique sur le plan de l’écriture au travers d’une « mise à l’épreuve des énoncés les uns en regards des autres »21. Cette mise à l’épreuve n’est possible qu’en acceptant des « dynamiques vertueuses d’objections réciproques »22. En écrivant ce texte depuis la friche et en essayant de renseigner sur le relogement au travers de mon point de vue, j’expose celui-ci à sa remise en question par mes compagnons Lamartiniens. Y parvenir doit permettre une « montée en fiabilité » au travers de la dynamiques d’objection réciproque qui opère alors. C’est ce qui me semble être possible aujourd’hui dans ce que je perçois comme le tuilage entre l’emménagement de ma recherche et son aménagement. En prolongeant ma présence dans le lieu après l’obtention de mon Master 2 et en rejoignant les Fabriques de sociologie en février 2015, j’ai aménagé une recherche intermédiaire. J’ai pu confronter une approche institutionnelle de la recherche, celle de l’université, à une approche expérientielle de la recherche, celle des Fabriques de sociologie23. Ces deux approches se croisent désormais et s’expérimentent au travers de ma pratique de recherche en friche, une recherche qui s’aménage dans cette intermédiarité, au sein d’une friche artistique devenue elle-même lieu intermédiaire.

En décidant de continuer mon travail au sein de la friche Lamartine à la suite de mon master, en dehors du cadre universitaire, je m’exposais au risque d’une recherche à tâtons, sans soutien pédagogique. Au sein des Fabriques de sociologie, au travers de la rencontre d’une diversité d’acteurs (associatifs, professionnels, universitaires) ainsi que d’une diversité d’expériences, je continue, aujourd’hui encore, à outiller ma recherche. J’apprends à penser le terrain au pluriel, comme une entité mouvante et inattendue. Au sein de la friche Lamartine, j’ai éprouvé le fait qu’un terrain peut en cacher un autre, par exemple lorsque je rejoins la compagnie Augustine Turpaux pour une expérience d’improvisation théâtrale alors que je n’envisageais de faire qu’une série d’entretiens sociologiques avec ses membres. Ces terrains qui se démultiplient ne sont pas à délimiter mais plutôt à baliser, pour se situer, afin de ne pas se perdre ni de perdre les personnes à qui s’adresse la recherche. La tentation d’ouvrir un carnet de recherche à chaque fois qu’une nouvelle expérience s’ouvre à soi, ou que l’on s’ouvre à elle, est emblématique de cette conception du terrain au pluriel. J’apprends à baliser pour moi, avec mon ou mes carnets, pour les autres en travaillant à ouvrir les boîtes noires de mes recherches par l’action collective ou au travers d’un exercice d’écriture comme celui-ci.

Vivre sa recherche au temps présent

J’écris ces lignes aujourd’hui alors que le processus de relogement s’est engagé en 2016 et que j’y prends part comme membre et acteur de la friche Lamartine, en mobilisant ma pratique de recherche en sociologie politique dans un environnement de recherche à la fois collectif et artistique.

L’approche que je mobilise pour penser le relogement se distingue nettement de celle de 2012. Elle a évolué ces cinq dernières années au contact d’une « recherche en friche »24, d’une dimension expérimentale liée à l’action, donc à l’expérience. Je prépare actuellement un dossier adressé à la ville de Villeurbanne afin d’intervenir dans un square à proximité d’une des futures friches artistiques. L’action est le fruit de rencontres en amont du relogement entre différents acteurs de la friche Lamartine. Ces rencontres nous conduisent à engager nos pratiques les unes avec les autres, à expérimenter des hybridités imprévisibles dans le cadre d’une expérience commune comme celle d’un relogement. Pour ma part, ces hybridations doivent être le moment de s’essayer à des formes d’actions indisciplinées25 où nos pratiques s’entremêlent, où nos projections ne font pas loi, n’offrant aucune certitude sur les formes que l’action peut prendre ni sur ce qui peut en émerger. Elles engagent cependant chacune de nos pratiques dans un travail du commun au moins à l’échelle du collectif.

Ma recherche est donc en porosité avec l’instant vécu, en relation à la fois avec le processus et le contexte de la friche Lamartine. En m’impliquant, je prends part à l’expérience. Cette implication singularise la recherche et offre à ma pratique un espace d’expérimentation individuel et collectif tout en me permettant de prendre part à l’action collective en cours. Dans ce contexte, le terrain de recherche n’est alors plus une forme délimitée qui circonscrit notre espace de questionnement mais plutôt un terrain aux contours vagues, en friche, aux cheminements incertains. La recherche est livrée à l’imprévisibilité de la relation et à l’inattendue des coopérations singulières qui s’inventent en plein vent26. Elle travaille sur ce que l’on pense maitriser, nos champs de compétences, tout en faisant la part belle à ce que l’on ne maitrise pas, nos champs d’incompétences.

Se déplacer, se déplier, se connecter

Reprenant la lecture que Jules Desgoutes fait de l’histoire des lieux intermédiaires, je peux alors commencer à penser mon travail à la lumière de cette lecture. Je me suis déplacé de l’extérieur vers l’intérieur du lieu, en essayant de le comprendre par le récit qu’en faisaient ses membres. Ce temps d’emménagement m’a permis d’observer les effets du relogement qui a transformé le squat artistique en friche artistique. Par la suite, j’ai pu m’associer aux temps collectifs du lieu. J’ai découvert les attentes que certains membres du collectif d’artistes / artisans pouvaient avoir vis-à-vis de ma pratique. J’aménage encore ma recherche aujourd’hui, en découvrant le lieu par l’usage. En même temps que le lieu s’aménageait comme espace intermédiaire, je me suis saisi de cette qualité d’intermédiaire pour la travailler dans le cadre de mes travaux et penser ma pratique comme une pratique de l’intermédiarité. J’ai également pu commencer à m’autonomiser des formes de recherche héritées de mon cursus universitaire, celle de l’enquête, qui implique une dimension d’investigation, ou encore celle de la commande qui nous attache à l’obligation de résultat. Ce cheminement m’amène aujourd’hui à me confronter à nouveau au moment du déménagement et à l’analyser, mais cette fois-ci vue de l’intérieur, en tant qu’acteur impliqué. Il constitue à mon sens le moment de l’interdépendance devant favoriser des logiques d’expérimentations et de créations collectives, l’endroit depuis lequel l’expérience se déplie et se connecte :

  • Se déplie, parce que l’expérience s’ouvre à des nouvelles perspectives et des nouvelles réalités, du fait des propositions et des négociations qui s’organisent en interne, mais également avec les opérateurs extérieurs (les services municipaux principalement). Aujourd’hui, à un peu plus d’un an du relogement, la perspective d’un emménagement dans deux lieux différents, divisant le collectif au moins physiquement, produit de l’incertitude et donne à penser ce qui peut émerger de cette incertitude. Par ailleurs, l’expérience se déplie à partir de ce qu’elle a construit tout au long de son occupation. Un déménagement donne parfois lieu à la naissance d’un ou plusieurs collectifs afin d’investir le nouvel espace différemment. L’organigramme du lieu peut se voir profondément modifié, de même que le mobilier de l’ancien lieu peut se voir détourné selon la nouvelle configuration spatiale.

  • Se connecte, car dans un contexte de multiplication d’expériences singulières en France et à l’international, il m’apparaît aujourd’hui important de connecter nos expériences les unes aux autres y compris sur des enjeux politiques, juridiques, sociaux et territoriaux27. Les lieux organisent déjà cette mise en réseau mais elle opère principalement sur le plan artistique à travers l’organisation de résidences ou encore d’échanges d’artistes. La Coordination nationale des lieux intermédiaires et indépendants (CNLII) cherchait à faire valoir la transversalité des enjeux liés aux implantations, cela afin d’interpeller les pouvoir publics plus que pour échanger entre les lieux28. En organisant un atelier autour de la question du relogement, le réseau AFAP initiait cette démarche en 2016. Différents lieux étaient alors invités à échanger sur leurs expériences de relogement en cours et à venir.

Mon travail de recherche s’inscrit dans ce double mouvement. En travaillant à se déplier, j’oriente ma recherche vers des formes d’actions à définir, à inventer, chemin faisant. Ce dépliage est étroitement lié à la construction historique de ma recherche ainsi que du lieu. En travaillant, avec d’autres, à connecter nos lieux ainsi que nos recherches, je souhaite participer et alimenter un travail d’élaboration d’un système de référence commun par le partage d’expériences et par l’émergence des possibles que permettent de telles connexions. Ces deux mouvements s’organisent afin de court-circuiter tout processus de domestication29 visant à faire de nos lieux et de nos pratiques culturelles les instruments d’une industrie créative sur laquelle nous avons peu de prise. Il s’agit donc de se prémunir collectivement des logiques d’assignation qui visent à qualifier nos occupations afin de les assigner à un rôle (par exemple une friche artistique est un lieu de production artistique) ou à les disqualifier pour les rendre impopulaires voire illégales. Penser une recherche en friche me permet alors de situer ma pratique de recherche dans un espace plus vaste de recherche artistique et collective. Elle m’engage dans ce processus intermédiaire me faisant voyager aux cœurs d’enjeux artistiques, sociaux, culturels, écologiques, politiques et épistémologiques.

Thomas Arnera, Agencements n°1, mai 2018.

1 Atelier Art Factories/Autre(s) Parts, mars 2016, http://www.artfactories.net/Aller-autre-part-aller-voir.html

2 Structurant au sens où la construction de l’expérience est étroitement liée à ce mouvement.

3 Suchet, Myriam, Indiscipline, Montréal, Nota Bene, 2016.

4 Ici, je souhaite exprimer le fait que ma pratique de sociologie politique est, tout comme l’expérience d’occupation temporaire, en relation à la fois à des processus, qui s’expriment au travers de ma trajectoire mais aussi celle du collectif, et à la fois à des contextes (contexte universitaire, contexte des Fabriques de sociologie, contexte de relogement). Cela implique le développement d’un rapport écosophique à sa pratique signifiant un travail réflexif et une approche située prenant en compte sa trajectoire et les moments où la recherche s’élabore.

5 Un mémoire ne peut pas tout dire, bien évidemment. Mais j’ai oublié des choses, je me suis censuré ou encore trompé. Parfois on rattrape ces manques lors de la soutenance ou, alors, on les laisse dans un coin de sa tête ou d’un .doc qui ne servira jamais. Revenir aujourd’hui sur mes deux mémoires est un exercice intéressant puisque mon approche a largement évolué depuis l’écriture du second mémoire en 2014.

6 Les rapports qu’évoque le réseau AFAP n’existent pas que sous la forme de tensions et de conflits mais avant tout sous la forme d’un rapport sensible à l’expérience. Le contexte de mon travail, ma situation d’extériorité par rapport à l’expérience et mes premières orientations de recherche m’ont cependant amené à comprendre ces enjeux au travers des tensions qui ont émergé durant la phase de relogement.

7 Ici c’est l’idée que l’expérience était politique en soi, notamment du fait du squat. Le collectif CFA-RVI abritait par ailleurs plusieurs formes de militantisme qui pouvait s’exprimer à l’intérieur du lieu lors de réunions collectives ou en se solidarisant avec des mouvements extérieurs, mettant le lieu à disposition à certaines occasions.

8Le site de l’ancienne friche RVI et l’actuelle friche Lamartine se trouvent à quelques mètres l’une de l’autre.

9 Arnera, Thomas, Les friches artistiques au prisme de la décentralisation culturelle : entre développement local et compétitions territoriales, le cas de la friche Lamartine, 2014, mémoire de Master 2 Université Lumière Lyon 2.

10 L’avocate du collectif, spécialisée dans le droit au logement, a travaillé dans le sens d’une expulsion devant respecter les droits des occupants. Dans le cadre de conventions d’occupation précaire, les occupants d’un lieu ont le droit de bénéficier d’un temps adapté au déménagements des activités présentes sur le site. Le tribunal a arbitré pour une fin d’occupation, mais de façon planifiée, afin que les « frichards » puissent quitter le site décemment en juin 2011.

11 Entre 2012 et 2013, l’association Lamartine décide de fusionner toutes ces conventions pour faciliter la gestion du lieu mais aussi, pour se protéger d’une gestion des collectifs par la ville au cas par cas.

12 Péchu, Cécile, Les squats, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.

13 Idem.

14 Je pense ici au travail de la compagnie Chiloé et son Poèmaton, Des arts sonnants, le collectif Abi/Abo ou encore la compagnie Augustine Turpaux au travers de son projet Peurs sociales et intimes.

15 Je conserve volontairement, et peut-être de façon un peu provocante, la formule de protection sociale qui renvoie aujourd’hui à une logique de guichet (la sécu). Pourtant, on observe dans la société civile, et souvent dans les expériences en marge de la société, des formes de solidarité et de protection qui sont « sociales » mais qui ne répondent pas, ou peu, à des critères financiers.

16 Dans mes travaux de master j’évoquais notamment l’injonction à la visibilité. Rendre l’action de la friche visible au travers d’un festival ouvert au quartier par exemple. Ou encore d’identifier telles ou tels artistes comme provenant de la friche dans les circuits culturels plus classiques De cette façon et à son échelle, les élus entendent faire participer la friche au rayonnement de la ville de Lyon qui leur est si cher.

17 Nicolas-Le Strat, Pascal, Le travail du commun, Saint-Germain sur Ille, Éd. du commun, 2016 p. 253.

18 J’emprunte cette formule à Régis Garcia et Pascal Nicolas-Le Strat qui, lors de relectures successives, m’ont invité à « entrer » dans mon texte, à situer ma recherche. Ce sont ces échanges et bien d’autres avec les amis doctorants qui permettent de se co-former à la recherche par l’échange de mails, de textes et de relectures. De la même façon, se former à la recherche dans ce cadre, c’est aussi apprendre à se penser comme acteur-chercheur comme le décrit très bien Benjamin Roux dans son travail Puissance des mythes et des récits, de l’individu au collectif (Analyse de dix traces d’expériences collectives), http://www.cultivateurdeprecedents.org/. Dans mon cas, et pour ce qui est de l’écriture, on peut parler d’acteur-auteur en formation.

19 Ici, je parle d’auteur en prenant l’exemple de la lecture de mes travaux. Je me situe comme apprenti auteur. Je pourrais remplacer auteur par chercheur. Cela me permettrait de citer Howard Becker, un peu plus en avant de la citation que j’ai choisie dans le corps du texte : « J’essayerai plus loin de montrer que l’on ne peut pas dissocier les carences d’écritures en sociologie des problèmes théoriques de la discipline » Howard S. Becker, Écrire les sciences sociales (Commenter et terminer son article, sa thèse ou son livre), Paris, Economica, 1986, p. 5.

20 Idem, p. 5

21 Nicolas-Le Strat, Pascal, op. cit., p. 261.

22 Idem, p. 262.

23 Pour en savoir plus : http://www.fabriquesdesociologie.net/.

24 Je dois cette expression à un travail en commun avec Amandine Dupraz qui travaille une sociologie aux frontières de l’art. Dans le cadre d’un séminaire à l’Université Paris 8 « Faire terrain de recherche dans, par, contre l’institution », nous avions cheminé ensemble du « terrain vague à la recherche en friche », nous permettant d’élaborer, à partir de la proposition littéraire de Myriam Suchet, Indiscipline, des cartes postales de nos « terrains » multiples.

25 Idem.

26 Nicolas-Le Strat, Pascal, op. cit., p. 256.

27 Ces quatre enjeux sont identifiés par le réseau AFAP comme des rapports inhérents à l’expérience d’occupation de friche, in Atelier Art Factories/Autre(s) Parts, mars 2016, http://www.artfactories.net/Aller-autre-part-aller-voir.html

28 Arnera, Thomas, « Instituer la confiance en politique publique, retour sur la coordination nationale des lieux intermédiaires et indépendants », Corpus des Fabriques de sociologie, 2016.

29 J’emprunte cette formulation à Michel de Certeau dans l’article « La beauté du mort » in La culture au pluriel, 10/18, Paris, 1974.

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